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Le gouvernement Tsipras a-t-il vraiment refusé de réformer ?

10 juillet 2015

Economie Politique Alexis Tsipras Grèce réformes

Les créanciers justifient leur dureté avec Athènes par un manque de volonté de réformer du gouvernement grec. Mais qu’en est-il exactement ?


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Un des arguments les plus fréquemment utilisés ces derniers jours pour justifier la violence avec laquelle la Grèce et son gouvernement sont traités par les créanciers européens est l'incapacité du gouvernement d'Alexis Tsipras à réformer. La charge a été menée notamment par l'ancien premier ministre belge, le libéral flamand Guy Verhofstadt en réponse au discours du premier ministre hellénique le jeudi 8 juillet.

L'arrestation de Leonidas Bobolas

Qu'en est-il exactement ? Evidemment, il y a loin de l'ambitieux programme de Syriza à ce qui a été fait sur le terrain. Affirmer que rien n'a été fait n'est cependant pas vrai. Du reste, qui connaît la Grèce ne peut que s'en convaincre quand il songe à cette image d'un des hommes les plus puissants du pays, Leonidas Bobolas, arrêté par la police pour évasion fiscale et contraint de payer 1,8 million d'euros pour sa libération. Personne n'aurait pu imaginer une telle scène, car Leonidas Bobolas, président d'une puissante société de construction et président des sociétés d'autoroutes de l'Attique était connu pour ses « amitiés politiques. » C'était l'exemple de l'oligarque lié au pouvoir politique.

Des mesures contre l'évasion fiscale

Une action symbolique ? Bien sûr et sans doute trop isolée. Mais pas uniquement. Depuis cette arrestation, plusieurs riches contribuables demandent à régulariser leur situation fiscale pour éviter le sort de Leonidas Bobolas. La fameuse « liste Lagarde » des évadés fiscaux, après avoir été mise au rebus par les précédents gouvernements, commence à porter ses fruits. Du reste, le gouvernement grec a entamé des pourparlers avec les autorités suisses - gelés au cours des dernières années - pour conclure un accord fiscal. Il a aussi demandé et obtenu la coopération du gouvernement régional de Rhénanie du Nord-Westphalie en Allemagne, qui a été en pointe dans la lutte contre l'évasion fiscale.

Le long travail préalable

Mais le gouvernement grec doit repartir de zéro dans des conditions difficiles. D'abord, une partie de la hiérarchie intermédiaire administrative, issue du clientélisme, est hostile au gouvernement et « protège » certains contrevenants. Ensuite, il convient de reprendre entièrement les méthodes de travail. Il a donc fallu réorganiser les agences de contrôles. Un nouveau ministère de la Transparence a été mis en place pour unifier ces contrôles. Ce travail, s'il est peu visible des médias ou de Guy Verhofstadt, est cependant essentiel et constitue une « réforme structurelle » majeure.

Quelques fruits

Ces nouvelles méthodes commencent cependant à porter leurs fruits. Deux listes ont déjà été publiées et sont traitées directement par les services fiscaux : une liste d'évadés fiscaux le 2 mars et une liste de fraudeurs fiscaux (ayant déclaré en tout 70,5 millions d'euros de moins que la réalité) le 6 mai. Par ailleurs, un travail de vérification des données fiscales de près de 1,3 millions de contribuables déclarant plus de 300.000 euros au cours des dix dernières années est en cours. Le gouvernement a aussi mis en place un « registre des fortunes », sorte d'embryon de cadastre notamment, qui est en cours d'élaboration. Il s'agit d'avoir une vision la plus précise possible de la richesse de chaque contribuable, y compris foncière.

Inspections du travail renouvelées

De même, une nouvelle équipe d'inspecteurs du travail, la Sepe, a été mise sur pied et a effectué de nombreux contrôles, notamment dans les banques et les médias. Ainsi le groupe de télévision privé Skai a été inspecté pour la première fois depuis 17 ans. De plus, le 11 mai, le gouvernement a établi que le travail dissimulé dans la société de livraison Raptopoulos a conduit à un manque à gagner de 193 millions d'euros pour l'Etat. Dire que le nouveau gouvernement n'a rien fait est donc faux.

La tentative de numérisation des paiements

La détermination du gouvernement a également lancé un projet important concernant la numérisation des paiements le 13 mai dernier. Le président de l'industrie touristique, Andreas Andreadis s'en félicite et rappelle que c'est une mesure qu'il a de nombreuses fois demandé en vain aux précédents gouvernements et aux représentants de la troïka. Mais comment mettre en place cette numérisation dans un contexte de fuite des dépôts, puis de course aux guichets bancaires ? Alors que le gouvernement grec voulait réduire l'utilisation du liquide, la stratégie du « nœud coulant » de la BCE et des créanciers l'a renforcée.

La responsabilité des créanciers

Du reste, les créanciers ont beau jeu aujourd'hui de prétendre s'offusquer de l'immobilisme de Syriza en matière de réformes. Ils oublient encore leur part de responsabilité. En effet, le 20 février, dans l'accord signé avec les créanciers, Athènes s'est engagée à ne pas « prendre de mesures budgétaires unilatérales. » « Toute mesure d'envergure sur les questions importantes devait, dans le programme qui s'est achevé le 30 juin, être approuvée par les institutions pour ne pas être considéré comme une action unilatérale », explique un responsable gouvernemental hellénique. Cette décision était donc un piège tendu au gouvernement grec, le paralysant pour mieux pouvoir l'accuser d'inertie.

Des « listes de réformes » rejetées

Du reste, dans les nombreuses « listes de réformes » envoyés par Athènes aux créanciers, il y avait toujours un aspect « structurel » concernant le fisc et la numérisation des paiements. Toutes ces listes ont été rejetées comme « insuffisantes » ou « peu sérieuses. » Dans la proposition du 22 juin dernier, le gouvernement avait proposé une taxe relevée sur les entreprises réalisant plus de 500.000 euros de bénéfices en Grèce. Un moyen de mieux répartir l'impôt et donc de le faire mieux accepter. Mais le FMI et l'UE ont biffé cette proposition en rouge. Au point que l'on se demande si ces réformes structurelles étaient alors jugées utiles par les créanciers.

Contexte très défavorable

Reste un point : l'équipe gouvernementale débutante a dû mener des réformes dans un contexte d'asphyxie économique, de retraits massifs des dépôts, de développement du numéraire dans l'économie en raison des actions de la BCE et de recherche désespérée de ressources pour payer les créanciers. Quel gouvernement, fût-il le plus aiguisé aurait pu changer l'administration et les habitudes d'un pays en six mois dans de telles conditions ? Encore une fois, on exige des Grecs ce que l'on ne saurait exiger de nous-mêmes. Le « blame game » joue à plein. Mais la réalité, c'est que les Européens ont peut-être ici perdu une chance historique de réellement réformer la Grèce.