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Le « populisme » de Syriza est-il la source des maux de la Grèce ?

2 avril 2015

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Un économiste allemand estime que la Grèce paie, par le ralentissement de son économie et la fuite des capitaux, le « prix du populisme » de ses nouveaux dirigeants. Une vision qui constitue une pièce importante du storytelling des créanciers, mais qui peine à convaincre.


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Le nouveau gouvernement grec est-il le seul à avoir sapé la confiance dans le pays ? (Crédits : Forex)

Le nouveau gouvernement grec est-il le seul à avoir sapé la confiance dans le pays ? (Crédits : Forex)

Dans le bras de fer qui se joue en ce moment entre Athènes et ses créanciers, un des nerfs de la guerre est la communication. Chacun regarde en effet par-dessus l'épaule de l'autre sa propre opinion publique. Et on le sait : le secret moderne d'une bonne communication, c'est le storytelling, la capacité à raconter une belle histoire que l'on peut croire. Voici quelques siècles, on appelait cela un mythe ou un conte.

Le storytelling des créanciers

Les créanciers de la Grèce avaient, on s'en souvient, bâti en 2010, un storytelling qui fit florès jusqu'à ces dernières semaines, celui du Grec dépensier et paresseux « vivant au-dessus de ses moyens » et qu'il fallait faire entrer dans le bon chemin par une bonne cure d'amaigrissement. Depuis, l'histoire a un peu changé. Il s'agit de montrer que la dégradation de la situation en Grèce s'explique par le comportement inconséquent du nouveau gouvernement hellénique. Alexis Tsipras et son équipe est donc le responsable de son propre malheur. Ce storytelling est essentiel, car il permet de tirer ces conséquences simples : que Tsipras cesse d'être Tsipras et tout rentrera dans l'ordre. Qu'il écoute donc les bons conseils de ses créanciers et la Grèce reprendra son envol vers les cieux bénis de la croissance. Mercredi 1er avril, le chef économiste de la banque allemande Berenberg, Holger Schmieding, ancien du FMI et de Merrill Lynch, a brillamment résumé ce mythe moderne sur son blog dans un texte titré « les coûts du populisme. » Holger Schmieding est un bon économiste, mais faut-il, sur ce sujet l'en croire ? Voyons dans le détail.

Une croissance grecque impressionnante avant Syriza ?

Premier point, essentiel à cette histoire, la Grèce, était « en voie de guérison dans le courant de 2014. » Suit une batterie de chiffres soigneusement choisis. La croissance, par exemple : « 2,8 % annualisés sur les trois premiers trimestres. » Impressionnant non ? C'est logique puisque l'on a « annualisé », donc multiplié par 4 un chiffre donné. La réalité est moins extraordinaire : selon les chiffres de l'Insee grec Elstat, le PIB grec au cours des neuf premiers mois de 2014 a progressé, en valeur constante désaisonalisée, de 803 millions d'euros, soit 0,58 % de plus par rapport à la même période de 2013. C'est tout de suite moins impressionnant. Surtout si l'on songe que cette hausse fait suite à 17 trimestres de baisse et à un recul de près d'un quart du PIB et que, donc, la période de référence est un « point bas », ce qui, on en conviendra, est bien commode pour afficher une croissance.

Pas de guérison...

Parler de « guérison » est donc excessif. En réalité, l'économie grecque a fini par se stabiliser. Les baisses comme les hausses ne sont pas éternelles, mais pour parler de guérison, il eût fallu voir se dessiner un vrai dynamisme interne. Or, ce dynamisme n'apparaissait pas clairement. Il vient un moment où les ménages et les entreprises doivent nécessairement se rééquiper. Au premier trimestre, l'investissement a ainsi bondi de 13 % avant de retomber (-11 % au troisième trimestre, c'est dire la qualité de la « guérison »). Aux trimestres suivants, les ménages ont augmenté leur consommation, mais il n'y avait là rien d'exceptionnel. La hausse de la consommation des ménages de 1,1 % au troisième trimestre était même inférieure à celle du dernier trimestre de 2013 (1,9 %). Enfin, la croissance des exportations n'a cessé de se ralentir au cours des trois trimestres et n'a été supérieure à celle des importations qu'au premier trimestre. Le tout avec un coût du travail unitaire salarial qui a reculé de 12,4 % entre 2010 et 2014...

Langage des chiffres et des fleurs...

Dans ce contexte, comme le soulignait Michel Audiard dans le film d'Henri Verneuil Le Président, « le langage des chiffres a ceci de commun avec le langage des fleurs qu'on peut lui faire dire n'importe quoi. » Y compris que la Grèce était sur la voie de la guérison. Les exportations ont progressé de 7 % sur un an au troisième trimestre ? Oui, mais la hausse était de 9,5 % au trimestre précédent, alors même que la saison touristique a été exceptionnelle cet été-là. Le salaire réel a gagné 2,8 % ? Oui, mais avec un chômage de 26 % de la population active et une inflation négative de 1,5 %. Un « sérieux rebond de l'emploi » ? De 27,1 % à 26 %, la baisse du chômage est-elle « sérieuse » ? Un excédent primaire de 1 % du PIB en 2014 ? Oui, mais cet excédent était jugé insuffisant par la troïka et n'était pas dans les clous du programme. Bref, si la Grèce allait certes « mieux », il n'y avait là rien qui ne laissât préjuger d'une croissance forte, entretenue et durable. Surtout rien qui ne disqualifie comme « populiste » une politique visant à créer les conditions d'une reconstruction d'une demande intérieure excessivement comprimé depuis cinq ans.

Un scénario exagérément rose

D'autant que le gouvernement ne disposait toujours pas des moyens de se financer. Syriza ou pas, le remboursement de la dette publique et de ses intérêts demeurait une gageure pour l'Etat grec.  Et ceci constituait une épée de Damoclès constante sur l'économie du pays. Dès l'an dernier, des chiffres sur les besoins de financement pour cette année circulaient. On évoquait déjà près de 10 milliards d'euros en plus des 7,2 milliards du plan d'aide qui demeuraient à débourser. Holger Schmieding en fait un « scénario de rêve » où « la Grèce sortait du programme avec rien de plus qu'une ligne de crédit de précaution. » Il estime maintenant, sans plus de précision, que, à cause du nouveau gouvernement, il faudra un « troisième plan d'aide » (cette fois, ce n'est plus une « ligne de précaution ») de 30 milliards d'euros. Mais c'est noircir excessivement un tableau sur un tableau précédent excessivement éclairci. La « ligne de crédit » prévue pour 2015 aurait été conditionnée et il se serait alors bien agi aussi d'un troisième plan d'aide. Surtout, cette ligne, si elle n'avait été que d'une dizaine de milliards d'euros, aurait nécessité la réalisation des objectifs d'excédents primaires de 3 % et 4,5 % du PIB en 2015 et 2016, ce que la troïka jugeait impossible sans nouvelles mesures de rigueur, notamment une hausse de la TVA. Or, ces buts étaient précisément une menace pour la croissance.

Un blocage qui existait déjà en 2014

Au point que le précédent gouvernement, après avoir en vain tenté d'ouvrir début 2014 - comme promis en 2012 par les créanciers - des négociations sur la restructuration de la dette, avait entamé un bras de fer avec la troïka bien avant la campagne électorale, adoptant même un budget sans son accord. Pourtant, si Antonis Samaras avait été réélu, il aurait dû se soumettre pour obtenir les fameux 7,2 milliards d'euros qu'Alexis Tsipras cherche aujourd'hui à débloquer. Ce qu'il disait vouloir refuser. La situation de blocage entre Athènes et ses créanciers préexistait donc à la victoire de Syriza qui ne l'a pas créée. Et elle reposait sur des demandes folles non pas d'Athènes, mais de la troïka.

La volonté grecque de stopper la logique de la troïka

Les Grecs, moins stupides que ne le pensent les économistes, ont compris alors qu'il fallait stopper cette logique. Et, non sans raison, ils ont jugé qu'Antonis Samaras n'était plus à même de résister à la troïka. Ils ont donc choisi Alexis Tsipras. Et on remarquera que la résistance du nouveau gouvernement a porté ses fruits puisque les demandes des créanciers sont moins nocives. Le 20 février, notamment, le ministre des Finances Yanis Varoufakis, a obtenu que l'objectif d'excédent primaire dépende de la conjoncture. On a donc évité une nouvelle spirale de récession. Et on voit mal comment ceci aurait pu saper la confiance. Ce qui est piquant, c'est que Holger Schmieding, admet que la troïka a commis des « erreurs majeures », mais il fustige le parti qui a permis d'éviter la répétition de ces erreurs passées. Si Syriza est populiste, l'économiste de Berenberg manque singulièrement de cohérence.

La deuxième partie du storytelling

Mais tout est bon pour décrédibiliser le camp d'en face. Holger Schmieding lance donc la deuxième partie de son storytelling : « les populistes grecs ont effrayé l'argent et paralysé une partie de l'économie grecque avec des paroles insensées et des propositions politiques impossibles », estime l'économiste. Pour lui, le ralentissement du quatrième trimestre (-0,4 % pour le PIB grec) et la fuite des capitaux à partir de décembre jusqu'en février est à mettre au débit de ce « populisme. »

La fuite des capitaux, un mal nécessaire ?

Tout n'est pas faux dans cette analyse, évidemment. D'abord, Syriza n'est un parti de gouvernement que depuis peu. Il est inévitable dans ce cas de faire des erreurs et des cafouillages. Mais l'essentiel de la fuite des capitaux est venu d'une autre raison : Syriza avait pour ambition de rééquilibrer l'effort et de faire payer davantage ceux qui ont été le moins victime de l'austérité. Ces mesures ont naturellement conduit à une fuite des capitaux des plus fortunés. Fallait-il ne pas faire ces propositions pour autant ? Chacun convient pourtant que les exemptions et l'évasion fiscales sont des problèmes majeurs. Il convient de ne pas oublier aussi que les capitaux ont fui devant l'ambition de Syriza de construire une administration plus efficace et moins clientéliste, là aussi une condition nécessaire de la construction d'un Etat solide. Fallait-il y renoncer pour ne pas effrayer les capitaux ? Mais alors la Grèce, dans ce cas précis, serait « irréformable » ! Etrange vision des réformes décidément que celle de Holger Schmieding qui vante les réformes d'un Antonis Samaras qui s'était bien gardé de toucher à ses sujets. Là aussi, la cohérence de la vision de l'économiste allemand laisse perplexe...

Une réaction modérée de Syriza

Du reste, Syriza semble avoir réagi de façon bien modérée face à cette fuite des capitaux. Si elle était la force « populiste » et irrationnel que décrit Holger Schmieding, elle aurait établi depuis les premiers jours un strict contrôle des changes (du reste sans doute nécessaire). Or, le gouvernement Tsipras est si modéré qu'il a laissé les plus fortunés fuir sans réagir. En parallèle, les dirigeants grecs n'ont pas ménagé leurs efforts pour rassurer, renvoyant la hausse du salaire minimum à des jours meilleurs, renonçant à tout « acte unilatéral » face aux créanciers et renonçant à une annulation partielle de la dette. Autant de signaux qui ne peuvent être qualifiés de « populiste. » Et qui prouve que la fuite des capitaux est plus politique qu'économique.

La BCE et la fuite des dépôts

D'autant qu'à cette fuite des capitaux « politique » s'est ajoutée une fuite des dépôts causée par la peur du Grexit, donc par la conversion des euros détenus dans les banques grecques en euros. Les Grecs, même les plus simples, ont retiré leur argent de leur compte pour éviter une conversion forcée et pour conserver par précaution des euros fiduciaires à changer au meilleur cours après le Grexit. Qui a accéléré cette panique sinon la BCE ? C'est elle qui, le 4 février, avant l'ouverture des négociations, a envoyé un message très négatif en suspendant la dérogation qui permettait d'utiliser la dette grecque comme collatéral pour se refinancer à son guichet. Cette même BCE a ainsi fait dépendre le maintien de la Grèce dans la zone euro d'un programme de liquidité d'urgence ELA que l'on peut suspendre à tout moment. Cette épée de Damoclès a été confirmée par des élargissements au compte-goutte de ce programme au fil de l'eau. De quoi faire paniquer plus d'un déposant.

Qui a joué avec le feu ?

La réalité, c'est que le « populisme » de Syriza n'est pas pour grand-chose dans les problèmes actuels de la Grèce. Les mesures prises par le gouvernement Tsipras sont pour le moment réduites et peu susceptibles de décourager en soi des investisseurs (Athènes accepte même certaines privatisations). En revanche, cette crainte du défaut et du Grexit décourage pour le moment les investissements grecs et étrangers. Dans le cours de la négociation, les dirigeants grecs ont toujours pris soin d'éviter d'évoquer clairement le Grexit.  En face, Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances, a évoqué un « Graccident », sans parler de la référence de Jeroen Dijsselbloem au précédent chypriote, donc à la saisine des dépôts bancaires. On aurait voulu faire pression sur le gouvernement grec en favorisant les retraits que l'on ne s'y serait pas pris autrement. Et plus généralement, on aurait voulu paralyser l'économie grecque pour faire pression sur le gouvernement que l'on ne s'y serait pas pris autrement. Car, comme le dit Holger Schmieding, « les mots comptent. » Comme ceux de Jeroen Dijsselbloem le 9 mars qui jugeait « bienvenue toute pression qui accélèrera le processus de réformes en Grèce. » Le problème principal réside en réalité dans une vision étroite des « réformes » exigées par les créanciers et leur absence de coopération. En refusant systématiquement les propositions de réformes du gouvernement grec, ils ont créé une insécurité complète pour les investisseurs.

Des remèdes inefficaces

Mais le refus de céder aux créanciers, n'est-ce pas du « populisme » ? Pas vraiment, dans la mesure où les remèdes proposés par la troïka ont déjà échoué. Les réformes des pensions et du marché du travail sont des totems bien peu efficaces dans la situation grecque. La priorité pour la Grèce, c'est la reconstruction. Le pays a connu économiquement l'équivalent d'une guerre, elle doit être traitée comme telle. On doit l'aider avant tout à reconstruire une demande intérieure sur laquelle les PME locales pourront prospérer. Le refus d'accepter ce fait de la part des créanciers est un aveuglement nocif pour le pays.

Populisme contre populisme

Du coup, l'attitude des créanciers - et de Holger Schmieding - relève aussi - et peut-être plus que celle de Syriza - du populisme. En entretenant la défiance face au gouvernement athénien, il flatte les a-priori et les clichés des peuples d'Europe centrale sur les Grecs et sur l'économie, en ignorant les réalités du terrain et le besoin de collaboration que le gouvernement grec met en avant depuis les premiers jours de son mandat. Le but de ces logiques n'est que de singer jusqu'à la caricature la défense du « contribuable » européen, alors même que l'on sape ses intérêts, alors même que l'on oublie la réalité sur le terrain, la rationalité et les responsabilités. Ce populisme aussi a un coût que l'économiste de Berenberg se garde bien d'évoquer, mais que les Grecs, les Italiens, les Espagnols connaissent parfaitement. Il revient alors à l'observateur de cette crise de s'interroger sur ce seul fait : ce « populisme » est-il plus acceptable que celui de Syriza ?