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En Grèce, plein feu sur la justice

26 février 2015

Justice Opinion corruption Europe Grèce justice troïka

« Athènes n’a pas simplement gaspillé quelques milliards d’euros : une grande partie a été volée » selon Gregory A Maniatis, qui considère que pour résoudre la crise grecque, l’Europe doit se concentrer davantage sur la justice et bien moins sur la dette.


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Par Gregory A. MANIATIS

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Pour résoudre la crise grecque, l'Europe doit se concentrer davantage sur la justice et bien moins sur la dette. Athènes n'a pas simplement gaspillé quelques milliards d'euros : une grande partie a été volée.

Cependant, l'Union Européenne n'a pas réellement forcé la Grèce à sévir contre la corruption de haut-niveau. L'explication probable à cela ne présage rien de bon pour l'avenir de l'Union.

Le sens commun voudrait que le parti de gauche radicale Syriza ait été élu par des électeurs lassé par l'austérité. Mais ce n'est que la moitié de la vérité. Les Grecs ont surtout envie de justice et d'emploi. L'Union Européenne, obsédée par le remboursement de la dette, a ignoré les deux aspirations.

Pour comprendre le succès de Syriza, il est primordial de savoir que les élites corrompues ont détourné d’innombrables milliards. Sur le plan pratique, chaque fois que la Grèce faisait un achat – que ce soit des médicaments, des autoroutes ou des armes – une partie considérable finissait dans les mauvaises mains. Les banques ont accordé des prêts de plusieurs milliards sans suffisamment de garanties. Par conséquent, les monopoles et les oligopoles menés par des familles politiques liées ont étouffé la compétition et contrôlent l'essentiel du secteur bancaire, des médias, de l'énergie, de la construction et d'autres industries.

Ce n'était pas un secret : en décembre, Transparency International classait la Grèce dans les derniers des pays membres de l'UE dans son Indice de Perception de la Corruption (au coude à coude avec la Bulgarie, l'Italie et la Roumanie), une place que le pays occupe depuis des années. Alors que presque tout le monde en Grèce peut citer des exemples édifiants de corruption, les poursuites sont rares.

Certaines combines étaient très recherchées : en 2012, Reuters a mené une enquête minutieuse sur une fraude probable dans une grande banque. D'autres se faisaient aux yeux de tous : en Grèce, les intermédiaires touchaient souvent des commissions de plusieurs millions lors de ventes d'armes ou pour la signature de contrats concernant du matériel militaire (toucher des commissions n'est pas illégal, quoique la manière dont elles sont prodiguées puissent l'être). L'armée de l'air grecque n'avait pas réellement besoin de l'aide d'agents extérieurs pour choisir entre un F-16 et un Eurofighter, mais personne n'a remis en question cette pratique.

Pendant ce temps, les médias d'information grecs, majoritairement détenus par les oligarques, n'étaient pas disposé à éradiquer le problème. L'année dernière, Reporters sans Frontières a classé la Grèce 91ème concernant la liberté de la presse, derrière le Kirghizistan, le Liberia et le Koweït.

Il ne s'agit pas d'écarter les autres problèmes, comme l'évasion fiscale, un nombre exorbitant de fonctionnaires, des réglementations étouffantes et la petite corruption. Mais la corruption de haut-niveau a généré d'immenses pertes : Brookings Institution a estimé en 2010 que la perte annuelle due à une telle corruption était de l'ordre de 20 milliards d'euros (22,8 milliards). La « kleptocratie » est à l'origine d'un sentiment d'impunité qui a permis une corruption de plus faible niveau – le poisson pourrit par la tête. Le cercle est devenu vicieux, tandis que les oligarques resserraient leur étreinte sur le système politique (une tendance qui est aussi évidente ailleurs en Occident).

Où étaient les partenaires européens de la Grèce lorsque l'impunité était de mise ? Pourquoi Bruxelles ne s'est-elle pas autant concentrée sur la corruption que sur la dette ? Si l'absence de l'Union Européenne sur ce front était lamentable avant la crise, elle est devenue inexcusable. Les officiels de la soi-disant troïka se sont principalement installés au Ministère des Finances en 2010, mais ils ont rarement visité le Ministère de la Justice.

Cette indifférence de l'Union Européenne a laissé les procureurs grecs désarmés face à des cas de corruption complexe impliquant des sociétés off-shore et des complices à l'étranger. Personne n'a été embauché et les procureurs n'avaient même pas de fonds pour les appels longue distance (les procureurs les plus tenaces les passaient quand même avec leurs propres portables et payaient de leur poche). Pendant ce temps, le Parlement grec faisait passer une loi accordant l'immunité à un nombre toujours plus élevé de cibles probables de corruption.

En échouant à régler ce problème et en faisant plutôt le jeu des banques, l'Union Européenne a entamé sa propre crédibilité. Si l'État de Droit n'est pas au cœur de l'Union Européenne, alors qu'y a-t-il ? En choisissant Syriza, les Grecs se rebellaient autant contre l'indifférence des élites grecques et européennes face à l'impunité, et les inégalités qu'elle perpétue, que contre l'austérité. Une colère contestataire semblable gronde dans le reste de l'Europe, et c'est pourquoi des étrangers participaient aux célébrations dans les rues d'Athènes le soir de l'élection.

Alors pourquoi l'Union Européenne a-t-elle fait semblant de ne rien voir de la corruption grecque ?

Une possibilité serait que pour que quelqu'un reçoive un pot-de-vin, il faut bien que quelqu'un d'autre le verse. La plupart des rares cas jugés à Athènes impliquaient des compagnies européennes comme Siemens, Daimler et Deutsche Bahn, accusées d'avoir versé des pots-de-vin à leurs partenaires grecs. Si la Grèce avait réellement voulu intenter des poursuites, beaucoup de grandes entreprises européennes auraient fait les gros titres. Et la réapparition des forces contestataires pourrait ronger le soutien accordés aux grands partis dans le tandem franco-allemand.

Une autre raison pourrait être que les banques centrales auraient elles aussi été complices de la corruption. Plutôt que de gérer avec prudence l'allocation des prêts, par exemple, la banque de Grèce n'a, semble-t-il, pas réussi à empêcher les prêteurs d'accorder des milliards en prêts de complaisance. Trainer cette affaire en justice pourrait miner la crédibilité des banques centrales européennes et menacer gravement le projet européen.

Le plan d'allégement de la dette proposé par Syriza, pour qui remboursements et croissance économique sont liés, est un plan raisonnable. Mais les Grecs désirent plus que l'allégement de la dette. La Justice et l'emploi dont ils ont tant besoin n'arriveront que lorsque l'État de Droit prévaudra et que les investisseurs potentiels auront le sentiment de faire des affaires en toute sécurité. Le gouvernement de Syriza s'est engagé à éradiquer la corruption ; l'Union Européenne et les États-membres devraient s'engager avec force à aider la Grèce dans ses poursuites judiciaires. C'est essentiel non seulement parce que les procureurs grecs sont privés de ressources, mais aussi parce que de nombreux cas de corruption sont multinationaux.

Les Grecs sont majoritairement travailleurs, un fait confirmé par les statistiques de l'OCDE. Il est donc particulièrement exaspérant d'être ainsi qualifié de feignants dans les médias internationaux. Les Grecs ont souffert des méfaits de quelques dizaines de milliers, peut-être, de leurs concitoyens. Maintenant, si Syriza et l'Union Européenne ne peuvent pas parvenir à un compromis, ils risquent d'être mis à la porte de la zone euro, un destin qui condamnera une génération de plus.

La Grèce est le symptôme d'un problème européen bien plus étendu. L'Union Européenne devrait se reprendre en se concentrant sur son déficit réel – la justice. C'est la dette qu'elle doit aux générations à venir.

Ce billet d'humeur a été publiée dans le New York Times du 21 février 2015.

Source : nytimes.com