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L’économie Grecque s’améliore-t-elle ? La "Success Story" vue par les citoyens

5 décembre 2014

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Participants
Camille Paix
Okeanos

Le gouvernement Grec se targue d’une légère relance de l’économie. Mais les citoyens ressentent-ils une quelconque amélioration ?


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Le gouvernement Grec est prompt à mettre en avant que le paysage économique du pays s’est amélioré, alors que le pays sort de la récession pour la première fois en 6 ans. Mais sur le terrain, les citoyens ressentent-ils une quelconque amélioration ?

Athènes, Grèce : maisons autour de la colline de l’Acropolis. Photographe : LOUISA GOULIAMAKI/AFP/Getty Images

Athènes, Grèce : maisons autour de la colline de l’Acropole. Photographe : LOUISA GOULIAMAKI/AFP/Getty Images

Après 6 ans d’effondrement, la Grèce est enfin sortie de la récession plus tôt dans le mois. Mais y a-t-il des signes d’une amélioration de la situation pour les familles, les individus, ou les entreprises Grecques ? C’est ce que The Guardian a espéré découvrir en demandant les opinions de ses lecteurs sur l’état actuel de l’économie Grecque. The Guardian a reçu des centaines de réponses, mais seulement 12% des sondés ont dit avoir constaté des signes d’une économie en voie de guérison.

Helena Smith, la correspondante du Guardian en Grèce, est très sceptique quant au réel impact sur le terrain du rétablissement annoncé.

Selon elle, « La ‘success story’ colportée par le gouvernement diffère largement de la réalité de la vie en Grèce – avec la chute du niveau de vie, un taux de chômage sans précédent, et l’impossibilité pour la plupart des citoyens de s’acquitter de leurs factures, et y compris du déluge de nouvelles taxes qui peuvent changer chaque jour à la vitesse de la lumière. »

« En 5 ans, la crise s’est en grande partie ‘normalisée’, mais le fossé est évident. Dans les dommages collatéraux provoqués par la dévaluation massive que la Grèce a dû subir en échange de fonds d’urgence, on compte entre autres suicides, expulsions, et une classe moyenne paupérisée par l’austérité. Tout cela éclipsé par d’importants doutes, partagé par ceux qui vivent dans un pays où le montant de la dette – la plus grosse entrave au rétablissement de l’économie – a augmenté depuis le début de la crise. »

Entre temps, l’Organisation Mondiale du Travail, a mis en garde cette année sur un possible « prolongement de la crise sociale », si rien n’était fait pour stimuler le marché du travail.

Les témoignages reçus par The Guardian suggèrent que la crise est loin d’être terminée. « J’ai la chance d’avoir encore un travail, mais je vois mon salaire se rétrécir jour après jour, et je ne peux plus subvenir aux besoins de ma famille » a écrit Yannis Petr, de Crète, rejoignant ainsi beaucoup d’autres des réponses. « Si vous cherchez des signes d’amélioration, vous pourrez les trouver dans le secteur du tourisme. En effet, le nombre de visiteurs a augmenté cette année. Mais en même temps, même dans ce secteur, de plus en plus de gens sont sous-payés, et travaillent de longues heures sans même une assurance sociale. »

Selon John Pavlovic, 38 ans, et conseiller scientifique auprès d’un député Grec : « Même si les indicateurs économiques tendent à présenter l’économie Grecque comme s’améliorant, il n’y a pas d’hypothèse forte selon laquelle les aspects macroéconomiques de l’économie entraînent des changements. Nous subissons le résultat des réductions de salaires et de retraites, alors que les citoyens sont taxés bien au-delà de ce qu’ils peuvent endurer. »

Ci-dessous, The Guardian a compilé une sélection de points de vue reçus des quatre coins de la société Grecque.

« Les prêts aux petites entreprises et aux start-ups existent à peine »

Vastilis Dimos : « Je suis sur le point de monter un nouveau bar à vin/café à Athènes. J’ai remarqué que les états d’esprit des gens avaient quelque peu changé, et qu’ils sortaient un peu plus, pour se sociabiliser, ou boire des verres. Cependant, il y a toujours un nombre non négligeable de personnes sans emploi, qui essaient de faire face à la nouvelle réalité économique.

Les prêts aux petites entreprises et aux start-ups existent à peine, dans la mesure où les banques ont des critères très stricts et ne sont pas prêtes à lier de nouveaux partenariats avec des entreprises. On a désespérément besoin des fonds et du capital de l’Union Européenne.

Le gouvernement ne parvient pas à forcer les banques – qui continuent d’être renflouées par l’argent des contribuables – à recommencer à prêter.

Tant que nous n’avons pas de nouvelles entreprises pour crée des emplois et aider à la relance de l’économie, le rétablissement semble peu probable. Nous n’avons jamais eu autant besoin des capitaux privés et de l’investissement qu’aujourd’hui. »

 

Chrysoula Spanou, 50 ans, Athènes : « Je possède une petite résidence hôtelière à Skopelos depuis 1991. Avant, l’hiver, je travaillais comme conseiller en assurance de qualité pour des entreprises techniques – mais il n’existe plus d’entreprises de ce genre. L’industrie du tourisme tient toujours debout, mais notre chiffre d’affaire est de 35 à 40% plus bas qu’en 2009, les dépenses sont de 10 à 15% plus importantes, et les taxes sont 8 fois plus élevées.

Le pire, c’est la crise sociale et humaine. Les gens sont énervés, tristes, déprimés, honteux, désespérés, effrayés, humiliés, isolés et pleins de haine. »

 

George Nottis, Athènes : « Je dirige deux entreprises. L’une s’occupe de recherche, de design, de technologie et de construction, et offre des services dans un large éventail de secteurs. Nos revenus se sont effondrés de près de 80% ces trois dernières années. Nous sommes passés de 6-8 employés à plein temps pour un projet, à 2 à mi-temps que nous pouvons à peine nous permettre. En même temps, nos impôts ont doublé, et les dépenses de la boîte ont triplé.

Le système de taxation a changé 4 fois ces 5 dernières années, et très souvent alors même que l’année fiscale avait débutée depuis au moins 5 mois. Nous sommes même obligés de payer la TVA pour des services que nous avons facturés, mais qui n’ont jamais été réglés par les clients. Sur les honoraires que nous demandons à nos clients, entre 49 et 54% vont au gouvernement. Mais aucune de ces taxes ne profitent aux services civils, ou à la santé public. Les hôpitaux ferment, malgré le fait que nos prélèvements de sécurité sociale augmentent tous les deux mois. »

« A part pour les experts financiers, ce n’est presque pas visible. »

Giannis Tolios : « Je suis un développeur web de 28 ans, et je vis à Thessaloniki. J’ai vécu toute ma vie en Grèce, et j’ai vécu la crise économique depuis qu’elle a éclaté ces dernières années. L’annonce de la croissance du PIB est forcément agréable, en particulier après une si longue période de récession, mais à part pour les experts financiers, ce n’est presque pas visible.

Chaque jour, des gens sont énormément affectés par la crise, et pour eux, le processus de guérison sera long et ardu. Les mesures d’austérité implémentées par le gouvernement Grec, comme celles demandées par la Troika, ont mené à d’énormes coupes dans les salaires, les retraites, les allocations et autres dépenses gouvernementales. Comme vous l’avez mentionné, un autre effet terrible est la montée du chômage. La Grèce a un taux de chômage parmi les plus importants dans le monde. En tant que jeune sans emploi, j’ai une expérience directe de cette situation délicate, comme des milliers de personnes de mon âge.

Il est trop tôt pour célébrer la fin de la crise Grecque, ce que notre Premier Ministre s’est empressé de faire. Il faudra bien plus qu’un ou deux trimestre de légère croissance économique pour réellement sentir la reprise. »

 

Aria Danika : « J’ai des proches qui sont sans emploi depuis plus de 3 ans aujourd’hui, et qui n’ont accès ni aux prestations sociales, ni à l’assurance santé. L’une des questions les plus importantes est pourquoi le gouvernement ne s’attaque pas aux « gros poissons », ceux qui doivent des millions d’euros, les grosses entreprises qui ne payent pas leurs impôts, même s’ils bénéficient déjà de nombreux avantages fiscaux. Au lieu de ça, ils harcèlent le retraité, l’étudiant, le travailleur au salaire minimum, et tout cela est présenté comme mener à bien « des réformes structurelles très attendues. »

« La soi-disant relance est basée sur le tourisme. »

Andy Kirk, Paros : « Cet été, le nombre de visiteurs était manifestement plus important que les années précédentes. Je vis sur une île touristique, et je sais donc que c’est très important pour l’économie locale. L’allocation chômage, réduite l’an dernier pour aller d’un maximum de 5 mois à 460€ par mois, à 3 mois à 361€, restera la même cette année. Les économies accumulées durant les mois d’été auront donc disparu au retour du travail saisonnier. Une certaine atmosphère de pessimisme flotte sur l’île cet hiver. »

 

Petros Petridis, Thessaloniki : « La soi-disant relance est basée sur le tourisme. Les gouvernements emploient des gens pour 5 mois dans le but de réduire le chômage sur le papier. Beaucoup de gens travaillent sans être payés. Le décor est horrible vu d’ici. Ceux qui doivent de l’argent aux banques vont perdre leurs maisons, et beaucoup n’ont pas accès au système médical. »

« Les gens brûlent tout ce qu’ils trouvent pour pouvoir réchauffer leurs maisons. »

Iraklis Pliakis, professeur des écoles à Athènes : « Ces dernières années, j’ai subi une baisse de plus de 40% dans mon salaire. Je lis dans les informations que de nouvelles coupes sont attendues dans les retraites et pour les fonctionnaires.

Dans les écoles, il n’y a pas suffisamment de professeurs, mais le gouvernement n’engage pas de personnel supplémentaire. Au contraire, le ministre de l’éducation a demandé à des enseignants au chômage de travailler volontairement et bénévolement. Aux premiers froids de l’hiver, Athènes fait face à des nuages de pollution, car les gens brûlent tout ce qu’ils trouvent pour pouvoir réchauffer leurs maisons.

Personnellement, je ne vois aucun signe d’amélioration. »

« La santé est une préoccupation financière de plus en plus importante. »

Zoé Georgoula, 40 ans, originaire de Crète : « Je travaille comme journaliste, et j’ai deux diplômes d’université. Cette année, pour la première fois de ma vie, le journal pour lequel je travaille me doit constamment trois mois de salaire. C’est la première fois de ma vie que je n’ai pas un sous sur mon compte en banque, que je ne peux pas suivre mes amis prendre un café ou une bière, que j’ai abandonné l’idée de travailler, d’ailler au théâtre ou au cinéma.

Ces 5 dernières années, j’ai toujours essayé d’aider les gens autour de moi à faire face aux petites et aux grosses difficultés dans leur vie de tous les jours causées par le manque de travail ou d’argent. Cette année, c’est à mon tour d’avoir besoin d’aide, et pour la première fois je comprends ce que ça fait d’être à leur place. Parce que je le ressens au plus profond de moi, cela me rend furieuse quand j’entends dire que l’économie Grecque croît. Je ne vois personne autour de moi qui est face à de la croissance. C’est soit un mensonge, soit la croissance habituelle qui ne profite qu’à une minorité de personnes. »

 

Catherine Moschonas, Thessalonique : « Je travaille pour une entreprise étrangère, et j’ai un emploi stable. Mais tous ceux que je connais qui étaient au chômage l’an dernier le sont encore, ou ont quitté le pays. Beaucoup d’autres cherchent encore des moyens de s’en aller. Les locations sont en chute libre, étant donné que beaucoup de jeunes choisissent de rester chez leurs parents.

Les salaires sont plus bas qu’il y a quelques années, mais les taxes sont BIEN PLUS ÉLEVÉES, et en particulier les taxes foncières – l’état taxe désormais tellement l’immobilier que les propriétaires ne trouvent plus de locataires, et ne peuvent pas vendre car personne n’achète. Généralement, les politiques entraînent l’évasion fiscale plutôt que de la limiter – sinon, les gens ne pourraient pas joindre les deux bouts (sans parler du manque de justice sociale dans les mesures prises).

Pour les familles, la santé est une préoccupation financière de plus en plus importante, dans la mesure où les hôpitaux ferment, et où les assurances sociales sont supprimées – mais la plupart des gens ne peuvent pas se payer des services de santé privés. Il suffit d’un parent malade pour amener ceux qui ont encore des salaires décents au désastre. Je ne vois aucun signe que les choses s’améliorent. »

 

Par James Walsh (suivre sur twitter)