5 ans d'actualité indépendante sur les crises en Grèce

Ces photo-reporters qui « terrorisent » les CRS : entretien avec Manolis Kypraios

20 novembre 2014

Police Société CRS Grèce journalisme Manolis Kypraios MAT photo-reporters répression violence policière
Participants
Pascal
Okeanos

Un autre cas de violence policière avait choqué l’opinion publique en Grèce : celui du journaliste Manolis Kypraios. Le 15 juin 2011, alors qu’il couvrait les événements liés à la grève de la GSEE [NdlR : CGT grecque] et de l’ADEDY [Fédération des employés du secteur public], il fut la victime d’une attaque injustifiée des CRS, une attaque où il a perdu le sens de l’ouïe (voir sur RSF). Depuis, sa vie a radicalement changé, tant au niveau professionnel qu’au niveau personnel.


1594 mots   1275       Comments

fosR0800423-960x639Cet article est la suite d'un entretien de Popaganda, publié courant octobre 2014, avec deux photo-reporters qui font partie des nombreuses victimes de la violence de la police en Grèce. Le premier article, qui concerne l'entretien avec Marios Lolos, directeur de l'Union des photo-reporters, est disponible ici.


Popaganda : Manolis, dans quelle mesure la violence que tu as vécue en juin 2011 de la part des forces de l'ordre sur la place du Parlement a-t-elle influencé ta vie professionnelle et personnelle ?

Manolis Kypraios : Par où commencer ? Pour le dire aussi simplement que possible, au niveau personnel, imagine quelqu'un qui courait du matin au soir, qui aimait mener une vie active, écouter de la musique, aller au concert, au cinéma. Au niveau professionnel ? C'est fini. Je ne pourrai plus travailler à nouveau. À cause de la surdité, et de tout ce qui me trotte dans la tête. La seule chose que je puisse faire, c'est rappeler les faits et causer un peu sur les réseaux sociaux. Dans les faits, le Manolis du 15 juin est mort et est né à nouveau. Le passé et les responsabilités sont lourds, et il est difficile d'avancer, dans tous les domaines. Mais j'ai essayé et j'essaie. Je le dois à moi-même et aux autres. Chaque victoire, qu'elle soit petite ou grande, contribue à l'amélioration de la vie de tous face à un état hostile aux handicapés et aux langues bien pendues comme moi.

Tu considères que l'attaque dont tu as fait l'objet le 15 juin 2011 était ciblée ?
Quand tu montres ta carte d'identité au supérieur des CRS, que tu lui dis que tu es journaliste, et qu'il donne l'ordre de t'envoyer une grenade parce que tu es journaliste, qu'est-ce que c'est ? Une attaque ciblée, très clairement.Oui. Il n'y aucun doute là-dessus. L'attaque me visait en particulier. Quand tu montres ta carte d'identité au supérieur des CRS, que tu lui dis que tu es journaliste, et qu'il donne l'ordre de t'envoyer une grenade parce que tu es journaliste, qu'est-ce que c'est ? Une attaque ciblée, très clairement. La grenade n'est pas partie « par erreur ». Elle n'a pas glissé des mains d'un policier pour exploser devant moi. Et évidemment, ça n'est pas non plus des casseurs qui m'ont envoyé un molotov explosif (molotov-cobra). Aucun incident ne se produisait à ce moment-là, il n'y avait pas de casseurs, et surtout, ce type de molotov ne peut pas causer ce genre de dommages. Qu'on en finisse avec les faux-prétextes... L'attaque a été faite insidieusement, par une section des CRS. Point final.

Manolis Kypraios (à droite), Iannis Bekrakis (à gauche)

Manolis Kypraios à droite, Iannis Bekrakis à gauche (Photo Panagiotis Tzamaros / FOSPHOTOS)

Après cette agression, as-tu reçu le soutien des hommes politiques concernés, ou bien ont-ils tenté de présenter l'événement comme un cas accidentel ?

Je pense bien (rires) ! À l'hôpital, après l'agression dont j'ai été victime, je n'ai reçu aucune visite d'officiels de l'État. Ni du gouvernement, ni de la police, ni de l'enquêteur pour prendre ma déposition. Elle a été prise trois semaines plus tard, automatiquement et à cause des communiqués incendiaires de l'ESHEA [Union des rédacteurs des quotidiens nationaux], de la POESY [fédération des rédacteurs] et d'autres organisations du monde de la presse.

Naturellement, quand tu affrontes l'État et des intérêts économiques de taille, la bataille est féroce. Et elle dure des années. C'est tout un système qui va tenter de faire de ta vie un enfer parce que tu « ne la fermes pas ». Il fera de ton quotidien un cauchemar, il essaiera de te détruire toute dignité. Depuis la validation de la retraite et de la complémentaire jusqu'au jugement de l'affaire. Tout, et toutes les « connaissances utiles », travaillent contre toi. Figure-toi que, alors que ce qui m'est arrivé est un accident du travail dans tout le sens du terme, je cours encore pour le prouver, alors que c'est une évidence. Quand tu affrontes l'État et des intérêts économiques de taille, la bataille est féroce. Et elle dure des années. C'est tout un système qui va tenter de faire de ta vie un enfer parce que tu « ne la fermes pas ».Des piles de papiers. Inspection du travail, décisions, toute une galère dépourvue de sens. Et je me retrouve en permanence face à des entourloupes de la législation... On se passerait bien de tout ça. C'est un chaos (intentionnel). En ce qui concerne le « cas accidentel », laisse-moi te corriger : un nouveau terme est utilisé : « incident isolé ». Puisque, naturellement, les preuves ne laissent place à aucun doute. Je te rappelle ce qu'a dit le porte-parole de la Police Nationale à Reporters sans Frontières et à Angélique Kourounis concernant mon cas, lors d'une interview en septembre 2011 : « ... la simple présence du journaliste peut rappeler (au policier) des cas et des situations où, émotionnellement, il s'est considéré comme l'objet d'un traitement malheureux de la part des médias »...

Ensuite, ça a été le tour de Tatiana Bolari, de Marios Lolos, de Dimitris Trimis et d'autres confrères, avec la fréquence caractéristique des « incidents isolés » de la Police Nationale, dus à la mauvaise situation émotionnelle des agents (sic). Et maintenant qu'on en a parlé, que le résultat de l'enquête des psychologues de la police va être communiqué, peut-être ?

Durant ces années de mémorandum, beaucoup de professionnels des médias ont subi la violence de la police grecque dans l'exercice de leur métier. Considères-tu que les journalistes et les photo-reporters « dérangent » les autorités ?

Je l'ai dit et je le dirai autant de fois que nécessaire. Je n'ai rien contre la police. Je ne crois pas non plus au concept de la « responsabilité collective ». J'ai un problème avec l'impunité, par contre. La pierre angulaire de la démocratie, c'est l'épée. La condamnation. La justice. Et malheureusement, non seulement l'épée a disparu, mais son fourreau aussi. Tu attends une quizaine d'années pour que justice te soit rendue, si toutefois elle l'est un jour... Pour répondre à ta question « Est-ce que la presse dérange ? », c'est une évidence. Nous sommes « les yeux et la voix de la démocratie ». Ils veulent une démocratie « aveugle », ils veulent faire tout ce qu'ils considèrent, eux, meilleur, sans qu'apparaissent les éléments qui font la preuve de l'arbitraire de leurs actions. En étant en permanence couverts par le monde politique.Nous ne sommes peut-être pas très nombreux, mais nous sommes suffisamment et nous essayons. Et ça a fait de nous les cibles des MAT [CRS] et de la DELTA [brigade motorisée] qui, dans la Police Nationale, sont les équipes de répression des manifestations. Ils veulent une démocratie « aveugle », ils veulent faire tout ce qu'ils considèrent, eux, meilleur, sans qu'apparaissent les éléments qui font la preuve de l'arbitraire de leurs actions. En étant en permanence couverts par le monde politique. Pourquoi ? « Pour que le moral et la combativité de la police ne soit pas perturbé. », comme l'a dit une fois un homme politique de haut niveau. Et j'ajoute ici : pour qu'ils ne perdent pas des milliers de voix. D'ailleurs, l'ex-ministre de l'Ordre Public, Christos Papoutsis, l'a dit : « Les caméras seront considérées par la police comme des armes mortelles en puissance ».  J'en ai froid dans le dos rien qu'en le disant.

Comment les professionnels des médias pourraient-ils, selon toi, éviter des événements similaires à l'avenir ? Les communiqués et les rencontres avec les dirigeants politiques suffisent-ils ?

Non, évidemment. Si la justice ne prend pas la situation en main et ne commence pas à condamner réellement les représentants de la loi qui violent les lois (sic), le problème ne sera pas résolu. Et qu'une commission d'enquête soit constituée, enfin, pour ce genre de cas de violence de la part des forces de police. Les enquêtes spéciales actuelles (EDE) sont devenues des blagues. Purement et simplement. Et c'est logique. Tu te vois dénoncer ton propre frère ? Tu seras maudit par toute la famille, avec tout ce que ça implique.

Il y a quelques jours, l'agent des CRS qui avait brutalement frappé la photo-reporter Tatiana Bolari a été condamné à une peine de 8 mois de prison avec sursis. Le tribunal a jugé le CRS coupable de coups et blessures, mais l'a innocenté concernant l'abus de son pouvoir ou le manque à son service. Comment qualifierais-tu cette décision ?

Si la justice ne prend pas la situation en main et ne commence pas à condamner réellement les représentants de la loi qui violent les lois (sic), le problème ne sera pas résolu.

Écoute, je ne suis pas juge. Mais je peux parler d'une chose qui est au-dessus des lois et que les législateurs sont tenus de prendre en compte en premier lieu : l'éthique. Qu'un tribunal juge que le fait de frapper indistinctement des personnes de la presse fait partie des devoirs d'un policier, c'est sans précédent. Et remarque bien que nous, nous avons le « luxe » (même si c'est difficile) ne faire connaître ces illégalités... Le simple citoyen, lui, à quoi fait-il face ? Si la justice n'est pas son « refuge », alors qu'est-ce qu'elle est ? La démocratie s'engage sur une voie dangereuse...


Vous pouvez lire ou relire la première partie de cet article en cliquant ici.