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Ce n'est plus une "Breaking News" : la vie des Roms en Grèce un an après l’épisode “Maria”

1 novembre 2014

Droits de l'homme Justice Société égalité Europe Grèce justice Maria roms
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En octobre 2013, l’histoire de Maria, cette petite fille Rom aux cheveux blonds vivant en Grèce, avait fait la une des journaux du monde entier. Open Society Foundations est retournée en Grèce une année plus tard et Nikolia Apostolou est revenue avec cet article de sa tournée des villes d’Athènes, Corinthe et Farsala, où Maria a grandi.


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Par Nikolia Apostolou

C’est une journée ordinaire de la vie de l’avocat Lefteris Konstantinidis, 34 ans ; dans son nouveau bureau, le téléphone ne cesse de sonner et il s’affaire autour de l’imprimante tandis que les dossiers de nouveaux clients affluent. Cette vie est épuisante, mais il aime son travail.

En dehors de ses activités d’avocat, M. Konstantinidis consacre le reste de son temps à venir en aide aux gens de son peuple, les Roms. Il s’est promis de ne jamais relâcher ses efforts, quelle que soit la difficulté à concilier les deux mondes.

Bien qu’ayant quitté l’école à l’âge de dix ans pour commencer à travailler, comme c’est le cas de la majorité des enfants Rom, Konstantinidis a réussi à surmonter les difficultés et réalisé son rêve de devenir avocat.

“ À l’âge de vingt ans, je suis allé à l’école, celle de la Deuxième chance, et tout repris à zéro : l’école primaire, l’école secondaire, la faculté de droit, les examens du barreau, étalé sur une durée de quinze ans—tout en travaillant la journée " raconte M. Konstantinidis.

Et il a parcouru ce chemin seul, car au fil du temps, la plupart de ses amis ont quitté l’école pour fonder une famille.

" Il serait pourtant temps que je cesse d’être une exception " relève Konstantinidis à propos de l’accès des Roms à l’instruction. " En Grèce, les Roms sont légalement parlant des citoyens à part entière ; mais tout en ayant les mêmes droits en théorie, ils n’ont pas le même accès à des ressources élémentaires, et c’est précisément là que le problème réside et ce qu’il faut changer ".

En Grèce, les préjugés et la discrimination à l’endroit des Roms sont encore tenaces.

M. Konstantinidis évoque les cas d’Aspropyrgos, banlieue d’Athènes où un incendie criminel a éclaté dans deux salles de classe à l’annonce que l’école admettrait désormais des enfants Roms, et celui de Sofades, ville du nord de la Grèce, dont les habitants ont manifesté pour protester contre la même initiative des autorités.

En octobre 2013, la police avait découvert dans le camp Rom de Farsala une petite fille blonde aux yeux bleus du nom de Maria. Celle-ci fut alors enlevée à sa famille et ses parents arrêtés, bien qu’ils se fussent évertués à expliquer que la fillette leur avait été confiée par une femme Rom bulgare trop pauvre pour en prendre soin elle-même.

Pendant les semaines ayant précédé la publication des résultats ADN prouvant la véracité de leurs dires, les médias se sont déchaînés, traînant le peuple Rom de Grèce dans la boue, se faisant l’écho de contes du croquemitaine souvent repris en Grèce par des parents pour faire peur à leurs enfants " Si tu ne finis pas ton assiette, les Roms viendront t’enlever ".

" La presse grecque ne recule devant rien dès qu’il est question des Roms et on se croirait revenus au Moyen Âge " commente Eleni Tsetsekou, administratrice à la Division des Roms et des gens du voyage du Conseil de l’Europe, qui travaille avec ces populations depuis plus de dix ans.

" [Les médias] ont semé la panique dans les camps de Roms en s’obstinant à y chercher des enfants blonds. Si ces journalistes avaient la moindre connaissance du peuple Rom, ils sauraient que beaucoup d’enfants y naissent avec des cheveux clairs. Cette attitude révèle une crasse ignorance des réalités propres à cette communauté ethnique et un désintérêt total – ils n’ont pas la moindre envie d’apprendre quoi que ce soit à son sujet, causant ainsi du tort à une minorité déjà fragilisée qu’ils ont repoussée encore plus dans la marginalité. "

En Europe, les Roms comptent au total 10 à 12 millions, dont 250000 en Grèce. Une étude sur la situation des communautés Rom réalisée dans onze pays d’Europe [lien .pdf] par l’Agence européenne des droits fondamentaux, dans le cadre du programme d’aide au développement des Nations Unies, a constaté que c’était la minorité la plus nombreuse, la plus marginalisée et la plus victime de racisme et de discrimination. En 2012, plus de 90% des familles Rom vivaient au-dessous du seuil de pauvreté de leurs pays respectifs, 15% avaient fréquenté l’école secondaire et leur espérance de vie était de dix ans inférieure au reste de la population.

Pour en revenir aux événements de Farsala, l’agitation s’est calmée et les médias en ont détourné leur attention, une fois la preuve faite que Maria était bien la fille d’une femme Rom bulgare ; mais rien n’a changé et les habitants du camp restent démunis, analphabètes et cantonnés dans leur quart monde après des décennies d’existence en marge.

Panayiotis Karakostas, 22 ans, est père de quatre enfants entre un et sept ans. Après une journée passée à livrer de la ferraille, il s’occupe maintenant de nettoyer sa vieille camionnette garée près du camp. Ce dimanche, il ira acheter des vases en céramique pour essayer ensuite de les vendre.

Il s’interrompt un moment pour fumer une cigarette et répondre à nos questions : " Je vais tous les jours travailler " nous dit-il. " Je fais la tournée des villages des alentours. J’ai commencé quand j’avais dix ans. Cela me rapporte de 20 à 30 euros par jour, mais ne suffit pas pour vivre. "

La situation s’est encore détériorée pour lui depuis la récente entrée en vigueur d‘une loi exigeant des vendeurs une autorisation. Celle-ci est difficile à obtenir, puisqu’il faut encore payer quelque 500€ tous les deux mois pour l’assurance maladie et la sécurité sociale – chez les Roms, nombreux sont ceux qui n’ont pas de permis.

M. Karakostas nous raconte " Mon beau-frère était installé à côté d’un kiosque à vendre des chaussures, quand la police est arrivée, a confisqué les cinq paires qu’il avait et est repartie en lui infligeant une amende de 5000€ ".

Parlant de l’avenir de leurs enfants, sa femme, Maria, dit que ce sera à eux de décider: " Nous, nous ne sommes pas allés à l’école et aucune autre possibilité ne nous est ouverte. Avec de l’instruction, une autre vie vous devient accessible, quand on est analphabète, on a les yeux fermés ".

L’équipe de football Rom se réunit deux fois par semaine pour s’entraîner en vue du tournoi local. Ce n’est pas l'équipe bien connue du FC Rome, mais l’équipe Rom d’Examilia, près de Corinthe à 90 kilomètres d’Athènes. Ses membres sont des Roms âgés de 14 à 20 ans qui  vivent tous dans des camps.

Sa création remonte au début de l’année 2009 et elle est florissante après avoir surmonté les obstacles du début. " Quand nous avons commencé, il y avait des blessés à chaque entraînement et des traces de sang sur le terrain ” nous dit Phillip Larsen, le responsable de l’équipe créée par l’ONG l’Arche de Noé. " Cela nous a pris cinq ans pour en arriver à ce stade. Je suis absolument certain que des vies humaines ont été sauvées grâce à cette équipe de foot, parce qu’à cet âge, quand on est adolescent, survivre dans un environnement aussi tendu est très difficile ".

Pendant l’entraînement, les joueurs l’écoutent et lui demandent de leur fixer des repères. Ils sont fiers d’être la seule équipe à avoir terminé les championnats locaux sans un seul carton rouge.

Dionysis Georgiou, 17 ans, nous dit que jouer au football était un excellent exutoire pour les Roms de son âge.

" La vie est un peu dure, mais nous y avons été habitués depuis très jeunes. Il y a beaucoup de problèmes ici, surtout la pauvreté.  J’ai dû quitter l’école quand j’étais en primaire et le football m’aide à canaliser mes tensions "

Les jeunes footballeurs Roms perçoivent des changements d’attitudes du monde extérieur à leur égard.

" Les habitants de la ville à côté du camp nous voient d’un œil différent, poursuit Dionysis. Ils viennent assister aux matchs, commentent notre façon de jouer et nous saluent nous nous croisons dans la rue. Alors qu’avant ils se figuraient que nous étions plus lents qu’eux, maintenant nous ne sommes plus confrontés à ces idées racistes "

Quelques lueurs d’espoir brillent, mais il y a encore beaucoup de pain sur la planche. Le programme de coopération avec les communautés Rom, s’étendant sur une durée de dix ans et tendant à résoudre les problèmes de scolarisation, de santé, de logement et de travail est resté en grande partie lettre morte tant au niveau de l’état que des municipalités. " Si le gouvernement avait réellement voulu mettre en œuvre ce programme holistique, la situation ne serait pas ce qu’elle est maintenant " affirme M. Konstantinidis qui ajoute " et le Rom aurait cessé d’être automatiquement associé à des notions de marginalisation et de déchéance économique et sociale ".

Une année après l’épisode de « Maria l'ange blond », l’attention de la presse s’est tournée ailleurs, mais ces événements ont enraciné encore plus profondément les préjugés à l’endroit des Roms. Et il reste beaucoup à dire à ce sujet, avec ou sans l’aide des médias.