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"Chancelière, voici vos fonds européens !"

29 octobre 2014

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Christine
Okeanos

« Attirer des investisseurs » est l’idée fixe du gouvernement grec. C’est en tout cas ce qui apparaît dans les discours prononcés ici et là. Mais, comment faire ? Le magazine « Unfollow » a publié dans son 33ème numéro (septembre 2014) un article qui montre comment le gouvernement grec envisage de contourner le problème : ce sont les citoyens européens qui vont investir (sans nécessairement le savoir) et quelques entreprises allemandes qui vont en profiter…


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Par Lefteris Haralampopoulos et Panagiotis Theodoropoulos / Unfollow

En exécutant les ordres précis de MM. Samaras et Venizélos, le ministre N. Dendias a rencontré des officiels de la Chancellerie ainsi que des industriels allemands, les assurant des intentions du gouvernement grec de distribuer généreusement une énorme partie des fonds du nouveau CRSN (cadre de référence stratégique nationale) sous forme de subventions aux entreprises allemandes, pour que celles-ci investissent en Grèce !Le pactole de milliards a suscité l’intérêt des monopoles allemands. Outre les 19,89 milliards d’euros qui proviendront des fonds de l’Union européenne, dans le cadre de "l’accord de partenariat" (c’est le nouveau nom du CNRS) pour la période 2014-2020, le budget grec dépensera quelques 5 milliards d’euros par le biais du Programme d’investissements publics, faisant ainsi passer la dépense estimée pour les "politiques de développement", selon les données officielles du ministère du développement, à la somme de 24,79 milliards d’euros. Elle sera répartie en 7 programmes opérationnels (dont les ministères portent la responsabilité de réalisation) et 13 programmes régionaux (un pour chaque région du pays).

Afin de désosser les fonds du CRSN, le gouvernement allemand avait déjà installé les hommes qu’il faut, à Athènes.Le pactole de milliards a suscité l’intérêt des monopoles allemands. Merkel, Schauble et Cie se sont chargés de mener à bien la mission lucrative. Leurs efforts ne devraient pas rencontrer d’obstacles puisque l’alliance gouvernementale ND-PASOK est disposée à offrir terre et eau, à condition qu’il lui soit permis de "vendre" au peuple grec un peu de success story impliquant des investissements étrangers. Bien entendu, Samaras et Venizélos peinent également pour les intérêts des "entrepreneurs nationaux" locaux, des oligarques grecs, qui espèrent mettre, à leur tour, le grappin sur le butin du CRSN, par le biais, entre autres, de consortiums formés avec des entreprises allemandes. Dans quelques jours, d’ailleurs, l’on peut s’attendre à ce que la "Grande"chaîne ainsi que d’autres groupes de la presse écrite et électronique se lancent dans des dithyrambes à propos de la descente en Grèce des investisseurs-"sauveurs" allemands…

Cela fait longtemps que l’on travaille sur ce plan. Afin de désosser les fonds du CRSN, le gouvernement allemand avait déjà installé les hommes qu’il faut, à Athènes. La célèbre Task force (équipe d’action), sous Horst Reichenbach, mais aussi le secrétaire d’état au travail et envoyé de la Chancellerie en Grèce, Hans Joachim Fuchtel, ont entrepris de mettre en place les "conditions" de sorte que, au moment adéquat, les hommes d’affaires allemands aient le premier mot à dire sur les projets, sur les subventions au titre du CRSN, sur le pillage du patrimoine public qui est mis aux enchères. En même temps, le gouvernement allemand a ouvert la voie à la participation de la banque allemande d’investissements KfW au Fonds hellénique d’investissements qui est en passe d’être constitué et qui prendra en charge l’octroi de prêts destinés à la réalisation des projets de "développement" en Grèce. Les allemands ont pénétré partout et attendent le moment propice….

D'abord l'austérité, ensuite les "investissements"

Tout a un prix. Et, ainsi qu’il a précisé à N. Dendias, le gouvernement allemand n’a pas l’intention de procéder à des "investissements" en Grèce si, au préalable, la question de la "viabilité" de la dette grecque n’est pas réglée. Après la rencontre de la troïka avec les ministres grecs, le 3 septembre dernier, à Paris, les allemands poursuivent de lancer le débat sur la dette grecque dans le but de conclure un nouveau prêt à long terme et un troisième mémorandum dans les plus brefs délais.

la cession de fonds du CRSN renvoie à un régime colonial et fait du pays le protectorat économique et politique absolu de Bruxelles et de BerlinCe n’est pas un hasard si N. Dendias a rencontré W. Schauble à Berlin afin de lui "rendre des comptes" sur l’état d’avancement du plan budgétaire grec. L’annonce, faite par N. Dendias, de la visite que devrait rendre le vice-chancelier allemand, S. Gabriel, à Athènes au mois de mars 2015, a également fait sensation. Le vice-chancelier viendrait accompagné d’une foule d’hommes d’affaires allemands afin de discuter "investissements" avec le gouvernement grec. Ou bien ils savent quelque chose à propos de la "stabilité" du gouvernement Samaras-Venizélos et de la question de savoir si l’on a enfin trouvé les 180 députés "bien disposés" à voter pour l’élection présidentielle au mois de février prochain, ou bien l’annonce de la visite de mars est un "cadeau" communicationnel des allemands, visant à soutenir le gouvernement obéissant.

De retour de Berlin, N. Dendias a de plus affirmé dans un entretien accordé à tovima.gr, que "au printemps, seront réglées" les questions du pays ouvertes avec les créanciers et il parut "certain que le pays élira un président de la République et que nous pourrons avancer à la réalisation de tout ce que nous projetons."

Tributaires des intérêts allemands

Lors de sa visite à Berlin, N. Dendias n’a pas manqué l’occasion de faire la publicité de la "dot" de 25 milliards d’euros du nouveau CRSN. Il a même invité les groupes allemands d’affaires à choisir les meilleures ''opportunités'' en Grèce ! Toutefois, il ne s’est pas limité à faire la publicité du CRSN. En suivant les instructions du gouvernement grec, il s’est montré encore plus généreux. Il s’est engagé que l’objectif du gouvernement est de réduire les charges fiscales sur les bénéfices des entreprises (les faisant passer de 20%, qu’elles sont actuellement, à 15%) et de promouvoir des changements structurels, portant principalement sur les questions du travail, de sorte à assurer une main-d’œuvre meilleur marché pour les investisseurs allemands. Selon les informations dont nous disposons, il a également développé les "prestations" du gouvernement grec lors d’une rencontre avec les membres de l’administration de l’Union des industries allemandes (BDI).

La propagande gouvernementale et les "perroquets" des médias ont beau s’efforcer de la présenter comme une "bénédiction" pour le pays, en termes d’investissements, il n’en reste pas moins que la cession de fonds du CRSN renvoie à un régime colonial et fait du pays le protectorat économique et politique absolu de Bruxelles et de Berlin. La soumission du gouvernement grec, combinée au fait que le dégagement des fonds du CRSN de l’UE à la Grèce est lié à une série de "conditions" - c'est-à-dire, à la "conformité" de tous les pays membres aux instructions budgétaires de la Commission - fait des allemands les contrôleurs absolus. Il est, entre autres, prévu de suspendre, voire, d’interrompre le financement en cas d’écart par rapport aux objectifs budgétaires. De plus, pour les pays membres relevant du "mécanisme de soutien", c'est-à-dire, sous régime de mémorandum, la Commission dispose de la possibilité de définir les modalités de gestion des fonds sans même que le consentement du gouvernement du pays concerné ne soit requis !

KfW : le cheval de Troie de Berlin

Toutefois, le gouvernement allemand ne s’est pas limité aux "restrictions" de la Commission. Pour avoir le parfait contrôle sur le partage des fonds du CRSN, il a ouvert la voie à l’entrée de la Banque allemande d’investissements (KfW) dans l’économie grecque. Les fondements furent posés en avril dernier,Ainsi, avec un "investissement" initial d’à peine 100 millions d’euros, le gouvernement allemand fait main basse sur les fonds du CRSN tout en acquérant un rôle déterminant dans l’approbation des prêts aux entreprisesavec la signature de l’accord entre les deux gouvernements concernant la constitution du Fonds hellénique d’investissements. L’objet du Fonds, dont le siège se trouvera à Luxembourg et non pas en Grèce, consiste à accorder des prêts aux petites et moyennes entreprises, prêts issus du Trésor et des subventions communautaires.

Au départ, le gouvernement grec participera avec un capital de 100 millions d’euros au Fonds, qui devrait être opérationnel d’ici la fin de l’année. La contribution de KfW s’élèvera à la même somme. La Banque européenne d’investissements ajoutera 50 millions d’euros tandis que la somme des fonds du CRSN qui aboutira au Fonds n’est pas encore connue.

Ainsi, avec un "investissement" initial d’à peine 100 millions d’euros, le gouvernement allemand fait main basse sur les fonds du CRSN tout en acquérant un rôle déterminant dans l’approbation des prêts aux entreprises qui déposeront des propositions, les entreprises allemandes (plus saines) étant toujours les mieux servies, par rapport aux autres. Les prêts ne seront pas octroyés directement par le Fonds mais par le biais des quatre banques systémiques grecques. Il est quasi-certain que la majorité des PME grecques, qui sont déjà endettées envers ces banques, ne pourront pas puiser facilement de nouveaux prêts. On nous dit que, lors de ses rencontres à Berlin, N. Dendias a demandé aux officiels du gouvernement allemand "d’intervenir" afin que les termes du CRSN soient modifiés et que ses fonds soient orientés vers le refinancement d’anciens prêts octroyés à des entreprises grecques. Toutefois, il semblerait que sa demande n’ait pas été favorablement accueillie, puisque les allemands veulent qu’il y ait le moins de concurrents possible dans le pillage.

Reichenbach et Fuchtel déjà à la recherche des "bonnes affaires"

Les filières de l’économie grecque qui intéressent à premier titre les entreprises allemandes sont la gestion des déchets, l’énergie, les grands projets routiers et ferroviaires et le tourisme. L’objectif des hommes d’affaires allemands consiste en ce que leurs investissements soient financés par les programmes du CRSN - et, donc, "d’investir" avec l’argent de citoyens grecs et européens.

Il est également certain que les allemands s’intéressent au rachat de la "petite DEI" (une partie de l’entreprise publique d’électricité, libre de dettes et avec une clientèle toute prête...) et aux installations d’énergie renouvelable, sur tout le territoire grec.Le terrain est déjà préparé par Reichenbach et Fuchtel. Début juillet, le dirigeant de la Task Force avait une rencontre avec la ministre du tourisme, Olga Kefalogianni, pour discuter des politiques de soutien au tourisme grec "par le biais de la simplification des procédures d’approbation des investissements et de la mise à profit du CRSN."

Pour sa part, H. J. Fuchtel s’est déjà rendu dans toutes les régions de Grèce pour inspecter l’état des appels d’offres portant sur la création d’installations de gestion des déchets via le CRSN. Des pressions allemandes sont également exercées sur le ministère des transports, puisque l’achèvement des infrastructures (routières, ferroviaires, portuaires, aéroportuaires) a été intégré au CRSN sous la rubrique "Infrastructures de transports, environnement et développement durable", pour un budget de 3.550.487.733,00 euros et un supplément de 783.429.680,00 euros qui sera géré par les régions. Il est également certain que les allemands s’intéressent au rachat de la "petite DEI" (une partie de l’entreprise publique d’électricité, libre de dettes et avec une clientèle toute prête...) et aux installations d’énergie renouvelable, sur tout le territoire grec.

Toute proportion historique gardée, les plans du gouvernement grec concernant la cession d’une grande partie du CRSN aux entreprises allemandes n’est pas sans rappeler la célèbre phrase de Panagiotis Kanelopoulos qui, en tant que premier ministre, en 1945, accueillit à Athènes le général américain Van Fleet et, en lui présentant la compagnie d’honneur, lui avait dit : "Général, voici votre armée." Une phrase qui condensait, depuis, la soumission du pays aux USA.

De nos jours, avec sa signature apposée sur les mémorandums d’extermination des Grecs, Antonis Samaras peut bien dire : "Chancelière, voici vos fonds européens…"