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Adieu, Loukanikos

25 octobre 2014

Opinion adieu émeutes Grèce Loukanikos
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Okeanos

Le bien-aimé chien des émeutes grecques est mort – comme est morte la révolution


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Cet article dédié à Loukanikos a été initialement publié le 12 octobre dernier en anglais sur la version américaine du site Aljazeera. Il est traduit et publié sur Okeanews avec l'accord de l'auteur et de l'éditeur de la catégorie "Opinion" de Aljazeera.

Traduction par Hélène pour Okeanews


Loukanikos

Photo : AVISARIS MESSINIS / AFP / GETTY IMAGES (repris du site http://america.aljazeera.com/)

Les rock stars, les révolutionnaires et autres personnages exceptionnels ont tous le chic pour se trouver au bon endroit au bon moment, et pour laisser des traces partout où ils passent. Ils ont aussi la fâcheuse tendance à mourir trop tôt. Loukanikos, « Saucisse » en grec, chien bâtard connu comme le chien des émeutes grecques, était l’un de ces héros. Et sa mort, survenue au mois de mai mais signalée la semaine dernière seulement, symbolise quelque chose de bien plus fort que la disparition d’un chien errant : c’est une métaphore de la fin d’un bouleversement créatif pour la Grèce, peut-être pour toujours.

Comme tous les personnages de légende, Loukanikos a surgi de nulle part. C’était au mois de décembre 2008 : Athènes connaissait des émeutes depuis deux semaines suite à la mort d’Alexandros Grigoropoulos, 15 ans, tué par balle par un agent de police, reconnu plus tard coupable de meurtre. Chaque jour, la ville devenait le théâtre de violentes émeutes, et cette période a politisé toute ma génération. Simple observateur ce jour-là, je me trouvais à l’angle sud-ouest de la place Syntagma pour photographier les petits affrontements devant le bâtiment du parlement et dans les rues avoisinantes lorsqu’un peloton de police lourdement armé se dirigea dans ma direction pour se replier dans les rues étroites du quartier commercial d’Athènes auquel je tournais le dos. Je remarquai qu’un chien les suivait en aboyant.

Je ne le savais pas encore, mais ce chien était Loukanikos. On racontait qu’il détestait les flics, les politiciens et l’austérité, et qu’il aurait décidé de descendre à nouveau dans la rue pour le prouver. La plupart racontait qu’il aboyait mais ne mordait jamais, même si certains policiers anti-émeutes ont leurs mollets qui pourraient prouver le contraire. On le voyait parfois emporter des bombes lacrymogènes dans sa gueule. Son courage lui a valu une place dans la liste des personnalités de l’année 2011 du Time.


« Alors qu’Athènes devenait un laboratoire d’essais politiques, Loukanikos restait là et, en partie dû à sa présence, les médias aussi. »


Un autre chien d’émeutes connu de tous, Kanelos, était mort quelque temps auparavant. Quand Loukanikos est apparu au front, on le voyait un peu comme le descendant de Kanelos. Comme tout révolutionnaire digne de ce nom, Loukanikos utilisait un pseudonyme ; l’homme qui s’en occupait l’appelait Théodore, mais tout le monde le connaissait sous son nom de guerre.

Cette année-là, Loukanikos fit les gros titres. L’agitation, qui se faisait sentir avant que la crise financière ne touche la Grèce, fut un prélude à ce qui allait se passer, et les émeutes servirent de baptême pour les jeunes militants et leur camarade canin. Chaque article montrait Loukanikos bravant le danger. Une importante collection de photos du chien aboyant sur les policiers ou montant la garde devant les manifestants parvint même aux médias internationaux. Malgré l’air imprégné de gaz lacrymogène, il avançait entre les lignes de policiers et de manifestants. Les militants chevronnés étaient évidemment gênés par les produits chimiques auxquels lui ne prêtait aucune attention, ce qui en a motivé plus d’un pour rester à son poste.

Ce n’est qu’à partir de 2010 que les effets de la crise économique mondiale se sont fait sentir en Grèce. Mais la colère était déjà là, en particulier due au fait que l’État réagissait avec la plus grande indifférence, contrariant ainsi la jeunesse puisqu’il autorisait la police à la maltraiter (entraînant ainsi le meurtre de Grigoropoulos) et ignorait presque toute une partie de la population laissée pour compte par l’économie en plein essor. Alors que la quiétude de la « Décennie Dorée » grecque, forte d’une prospérité inédite, laissait place à l’effondrement financier et à l’agitation politique, les manifestations se multipliaient dans le centre d’Athènes. Et lorsque les premières mesures d’austérité et les efforts du Fonds Monétaire International pour sauver l’économie furent annoncés, le phénomène s’intensifia.

Les émeutes atteignirent leur paroxysme en 2011, avec l’occupation de la place Syntagma par un groupe disparate constitué non seulement de militants mais aussi de citoyens qui ne s’étaient jamais auparavant impliqués dans la politique et qui voulaient se battre contre l’austérité brutale imposée en Grèce. C’est alors que le museau de Loukanikos devint le plus célèbre de la ville. Les journalistes et la télé envahirent Athènes pour essayer de comprendre ce qu’il se passait, les accrochages dans la rue commençaient à attirer beaucoup d’attention et Loukanikos était plus heureux que jamais dans son rôle de mascotte. La place devint un laboratoire pour de nouvelles idées politiques à débattre, anéantir et réévaluer, mais Loukanikos restait là et, en partie grâce à sa présence, les médias aussi.

Partout, on pouvait voir les nouvelles photos symboliques d’un chien errant aboyant sur les policiers. Une publicité de Nikon utilisa même cette photo accompagnée de l’accroche « Je suis la résistance » en allemand. Une chanson lui fut dédicacée, et il devint le visage imprévu du militantisme de rue le plus important du pays. Le journaliste britannique Paul Mason en fit le sujet d’un rapport sur Athènes en 2011, qui fut suivi par la fameuse liste du Time.

Puis, soudainement, les manifestations cessèrent. Le deuxième protocole d’entente entre le gouvernement grec et ses créanciers fut signé au parlement, et ce même jour, le 29 juin, plus de 3 000 bombes lacrymogènes furent lancées pour stopper l’occupation de la place Syntagma. (Habituellement on en utilise moins d’une centaine pour disperser un nombre important de manifestants.) Le centre d’Athènes se transforma en chambre à gaz, 150 personnes poursuivirent même le gouvernement par la suite pour avoir mis leurs vies en danger ce jour-là. Les incroyables confrontations entre les manifestants étouffés et la police, puis les plus minimes qui suivirent furent les dernières où Loukanikos fit parler de lui dans les journaux. En 2012, il avait disparu. On ne le vit plus errer dans les rues.

Ceci dit, il ne restait plus grand-chose à voir.

Les émeutes massives de 2010 et 2011 étaient histoire ancienne. Le désaccord populaire se lisait dans les votes pour Syriza, parti de coalition d’extrême gauche, qui a désormais 9,4 % d'avance dans les sondages en Grèce. Les manifestants, toujours assidus, se dispersèrent en groupes plus petits et plus locaux avec une visibilité presque nulle. Les rues d’Athènes se vidèrent.

Non seulement la surveillance des manifestations par la police se fit plus soutenue sous le gouvernement de coalition dirigé par le parti conservateur de Nouvelle Démocratie, mais les Grecs perdirent tout espoir de changer les choses en manifestant. Ils oublièrent le pouvoir de ces journées intenses dans les rues, et les bonnes choses que les manifestations pouvaient apporter – un sens de la communauté, l’engagement dans une démocratie directe et le fait d’être entendu par ses pairs – malgré les problèmes, les obstacles et les déceptions du quotidien.


« Il est difficile de ne pas voir la mort de Loukanikos comme symbolisant la fin de la ferveur révolutionnaire en Grèce. »


Loukanikos est mort cette année, au mois de mai, et personne ne s’en était aperçu jusqu’à la semaine dernière. En réalité, les produits chimiques et les passages à tabac infligés par la police plus d’une fois avaient eu raison de sa santé, comme un vétérinaire qui le suivait l’a rapporté au quotidien grec Ta Nea du 9 octobre. L’homme qui s’en occupait était sans domicile et ne pouvait donc pas lui offrir le confort d’une maison que nécessite un chien malade. Un retraité, qui s’occupait aussi de lui (ainsi que d’autres douzaines de chiens errants du centre d’Athènes) finit par l’accueillir.

Il est mort sous le nom de Théodore, nom que lui avait donné son protecteur. Il s’est endormi sur le canapé, chez lui, puis son cœur s’est arrêté de battre. Il avait entre 10 et 12 ans.

Il est difficile de ne pas voir la mort de Loukanikos comme symbolisant la fin de la ferveur révolutionnaire en Grèce et l’acceptation opprimée du statu quo par le peuple. Même Syriza, autrefois si radicale, semble modérer ses opinions, adoptant une approche plus centriste envers l’euro et l’Union Européenne. La pression nécessaire pour discipliner les politiciens est inexistante. Personne n’aboie à leurs pieds d’un air menaçant ; personne ne bondit à côté des manifestants pour les soutenir et leur donner du courage au beau milieu des gaz lacrymogènes, du bruit et des émeutes.

J’ai bien peur que Loukanikos, à l’instar de Kanelos, n’ait aucun descendant. Aujourd’hui, la dissidence semble avoir presque entièrement disparu dans la région. Le temps de la rébellion semble être passé et, avec lui, une véritable personnalité et une partie intégrante de l’esprit d’Athènes a disparu à jamais. Si vous avez assisté à l’occupation de la place Syntagma, si vous avez suivi Occupy Wall Street ou avez arpenté les rue de Madrid, du Caire ou d’Istanbul, vous devez pouvoir sentir que le monde est aujourd’hui un peu moins radieux qu’il ne l’était il y a quelques années, lorsque tout semblait possible.

Alors au revoir, Loukanikos. Puisses-tu pour toujours mordre les policiers des cieux révolutionnaires.