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L’île de Kos, théâtre d’un cauchemar devenu réalité pour les parents d’un bébé

22 octobre 2014

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Okeanos

La mère du bébé Loukas Spanos de l’île de Kos brusquement tombé malade et décédé quelques heures plus tard pendant son transfert vers un hôpital athénien attribue la mort inattendue de son enfant à « la dégradation du système de santé à Kos».


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 « Loukas a été privé des soins auxquels il avait droit » affirme Sarah Spanos, sa mère (photo Sarah Spanos/Facebook)

« Loukas a été privé des soins auxquels il avait droit » affirme Sarah Spanos, sa mère (photo Sarah Spanos/Facebook)

Sarah Spanos, qui est d’origine britannique, est convaincue que son petit garçon de 18 mois, qui « respirait la santé et la joie de vivre », n’a pas reçu les soins appropriés sur cette île du Dodécanèse qui n’a plus de pédiatre depuis quatre ans, ce qui oblige les parents à se tourner vers les praticiens locaux. Au cours de ces dernières années, les habitants de l’île patrie d’Hippocrate ont maintes fois alerté sur la dégradation des soins de santé due aux coupes sombres dictées par le plan d’austérité et ayant entraîné la réduction du personnel soignant de l’hôpital.

Le décès de Loukas a été constaté le 4 octobre vers 5h30 du matin dans un hôpital d’Athènes, quatorze heures après que sa mère a réalisé qu’il avait de la fièvre.

« Tous les détails de cette nuit de cauchemar resteront gravés à jamais dans notre esprit » dit Sarah, venue s’installer à Kos voici huit ans à la suite de sa rencontre avec Dimitri, devenu son mari quatre ans plus tard.

Très inquiets pour leur fils aîné, les parents ont décidé de retourner vivre en Grande-Bretagne. « Notre vie est anéantie. Pour mettre en sécurité l’enfant qui nous reste, nous devons abandonner notre famille, notre maison et tout ce qui nous est cher ».

En ce fatal vendredi, Loukas se portait bien et avait comme de coutume passé toute la journée à jouer. Il avait juste le nez qui coulait et une légère toux que lui avait sans doute passée son frère Andonis qui, âgé de trois ans, avait commencé l’école maternelle la semaine précédente. Cela mis à part, il paraissait bien portant à sa mère, qui lui avait fait prendre du paracétamol après avoir constaté chez lui vers 15h une légère fièvre. Après quoi, elle l’avait allaité puis installé à 18h dans son berceau pour une petite sieste, selon le rituel quotidien.

À son réveil une heure plus tard, il respirait à un rythme précipité et émettait des sons rocailleux. Les parents ont alors appelé le pédiatre qui leur a dit de libérer ses voies respiratoires en l’aidant à se moucher et promis de l’examiner s’il n’y avait pas d’amélioration. Voyant que le nez de l’enfant était dégagé et donc pas en cause, les parents ont décidé de l’amener eux-mêmes chez le pédiatre.

Mais il leur a fallu attendre deux heures avant que ce dernier l’examine, son cabinet étant bondé à leur arrivée - le premier d’une succession de retards et de contretemps que Sarah retourne inlassablement dans son esprit, s’interrogeant sans cesse si Loukas aurait pu être sauvé si la cause de son état avait été identifiée et traitée à temps.

« Nous avons finalement vu le docteur à 21h. Il a examiné le petit, constaté qu’il avait 40° de fièvre et lui a administré du Ponstan [un anti-inflammatoire sans stéroïdes], en nous disant d’aller faire des radios de son thorax chez un autre médecin. » Sarah se souvient qu’il était 21h45.

Il leur a de nouveau fallu attendre que le médecin en question en ait terminé avec un autre patient et rallumé les appareils de radiographie éteints vu l’heure avancée. L’examen enfin effectué avait permis de déceler de petites taches sur les poumons de l’enfant, d’où il avait conclu à l’éventualité d’une pneumonie, hypothèse confortée par le pédiatre. C’est à ce moment que les parents ont été informés qu’il faudrait faire à l’enfant une transfusion d’oxygène et l’hospitaliser.

L’infirmière du service pédiatrique de l’hôpital de l’île a mis Loukas sous perfusion et posé un masque à oxygène. Point crucial, on l’a laissé allongé au lieu de l’installer en position assise comme il aurait fallu le faire – ce que les parents n’ont appris qu’une heure plus tard à l’arrivée de leur pédiatre à l’hôpital. Les tests sanguins ayant décelé la présence de bactéries, des antibiotiques lui ont été administrés à travers un goutte à goutte.

Sarah se souvient que « Loukas était livide et ses lèvres décolorées. L’infirmière à qui nous l’avons fait remarquer nous a répondu que c’était normal et seulement dû au fait qu’il soit malade. Nous avons dit au pédiatre que son ventre avait enflé, sans qu’il en donne une explication ou y trouve sujet à préoccupation. Loukas s’est mis à vomir des substances brun foncé ».

Elle et son mari ont ensuite été informés qu’un avion spécial s’apprêtait à transporter un bébé prématuré sous incubateur dans un hôpital d’Athènes et pourrait en même temps emmener Loukas. Or pendant les préparatifs du départ, il s’est révélé que la solution d’antibiotiques n’avait pas été perfusée dans son bras.

En se remémorant les moindres détails des événements de cette nuit, Sarah ne comprend toujours pas comment le fait que le goutte à goutte ne fonctionnait pas ait pu passer inaperçu pendant deux heures entières, déterminantes pour la suite. C’est l’une des nombreuses questions auxquelles elle exige une réponse.

Loukas Spanos (photo : Sarah Spanos/Facebook)

Loukas Spanos (photo : Sarah Spanos/Facebook)

Le vol spécial en direction d’Athènes a décollé à 2h15 du matin. Loukas a de nouveau vomi pendant le voyage, mais sans que Sarah et son mari y voient une raison de s’alarmer, persuadés qu’ils étaient que l’enfant était entre de bonnes mains : « Les deux auxiliaires médicaux se trouvant à bord le surveillaient de près et nous assuraient que tout allait bien, nous n’avions donc aucune raison de nous inquiéter » se souvient Sarah.

Une fois dans l’ambulance qui les attendait à l’aéroport d’Athènes pour les transporter à l’hôpital, l’un des deux auxiliaires a recommandé à Sarah de laisser l’enfant dormir, vu qu’il lui paraissait fatigué. Il s’est alors installée sur un siège derrière elle, d’où il ne pouvait pas voir Lukas.

Elle se demande toujours pour quoi celui-ci n’avait pas suivi de près l’état du petit malade. C’est là une des nombreuses questions auxquelles elle exige des réponses. « J’avais Loukas sur mes genoux avec mon mari assis à côté de moi. À un moment donné, il a demandé si tout allait bien. J’ai eu soudain l’impression que son état s’était brusquement modifié, comme si l’air l’avait déserté et qu’il ne respirait plus. J’ai appelé au secours et crié « Il y a quelque chose d’anormal, à l’aide, il saigne du nez ». L’auxiliaire a étendu Loukas sur le lit et s’est mis à le masser an criant « Loukas » pour tenter de le réveiller et criant au chauffeur de se hâter et de rouler sans s’arrêter. »

Elle poursuit : « À l’arrivée à l’hôpital, Loukas était toujours amorphe ; on l’a conduit précipitamment à l’intérieur de l’hôpital et installé dans une chambre où nous n’avons pas été autorisés à entrer pendant vingt minutes, après quoi un médecin nous a appelés, nous disant qu’il était en vie, mais dans un état extrêmement grave, et qu’après avoir subi un arrêt cardiaque, il ne respirait plus – sans que les raisons aient pu être établies. Ils l’ont alors conduit aux soins intensifs d’où ils sont revenus à 5h30, une demi-heure plus tard, nous annoncer que son cœur avait à nouveau cessé de battre et qu’il était mort ».

"Un cauchemar"

Bien que la première autopsie effectuée ait conclu que le décès de l’enfant était dû à une hémorragie pulmonaire ayant entraîné un arrêt cardio respiratoire, Sarah a été informée que le rapport d’autopsie complet ne pourrait pas être établi avant deux à trois mois.

Désespérément en quête de réponses aux interrogations soulevées par la mort de son fils, Sarah a consulté une infirmière britannique spécialisée en pédiatrie qui, d’après les symptômes que présentait Loukas, tend à conclure à une septicémie, pour le traitement de laquelle « un diagnostic rapide et une traitement simple et adapté sont essentiels ».

« Nous vivons un cauchemar dont nous ne nous réveillerons pas. Pour tout le monde excepté nous, la vie continue, nous avons perdu notre petit garçon et il ne nous sera pas rendu. Mais je veux que qu’on sache que c’était un petit garçon heureux et florissant de santé, qui ne méritait pas de finir ainsi ».

« L’hôpital de l’île de Kos n’a pas de pédiatre, son personnel est incompétent, et il est dépourvu des installations et de l’équipement médicaux les plus élémentaires. Mon fils n’est pas le seul, cette année, à avoir payé cette année de sa vie l’état lamentable du système de santé sur notre île. »

« Personne ne s’est préoccupé de l’état de Loukas. Personne ne nous a laissé entendre qu’il pouvait être en danger. Nous n’étions pas inquiets, l’idée de sa mort ne nous a même pas traversé l’esprit. Même au moment où il est mort, personne ne faisait attention à lui. Comment le fait qu’il se trouve dans un état aussi grave a-t-il pu échapper à autant de gens ? »

S’apprêtant à quitter la Grèce pour retourner en Grande-Bretagne, Sarah forme l’espoir qu’aucune famille de Kos ne subira comme elle la perte irréversible d’un enfant.

« Quelque chose doit être entrepris pour l’éviter. La même chose aurait pu arriver à n’importe qui. L’île compte 34 000 résidents permanents et des centaines de milliers de personnes passent par Kos en été. Et pourtant l’hôpital est juste capable de fournir des soins d’urgence élémentaires. Combien d’enfants innocents devront-ils encore mourir pour qu’on se décide enfin à agir ? Les habitants de l’île sont réduits à prier le ciel qu’il les épargne et les touristes n’ont pas la plus petite idée des risques qu’ils courent » dit-elle.

« Nous avons la conviction que s’il avait pu être confié tout de suite à un hôpital digne de ce nom, il serait encore en vie. Peu importe qu’il ait souffert d’une pneumonie ou de septicémie, il suffisait de le soigner. Il s’est écoulé un laps de temps de six heures entre le moment où nous avons appelé le médecin et celui où des antibiotiques lui ont été administrés. De plus, à l’hôpital, personne ne l’a suivi. »

« Il n’a reçu de personne les soins et l’attention qui lui étaient dus. »