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"Nous sommes en train de mourir pour payer nos impôts"

9 octobre 2014

Société austérité BBC exclusion sociale Grèce haratsi impôt foncier justice sociale
Participants
Camille Paix
Okeanos

Cet article est la retranscription d’un «Carnet de journaliste» que j’avais réalisé pour l’émission de la BBC Ecossaise «Good Morning Scotland», et diffusé le samedi 4 octobre 2014.


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L'austérité tue

L'austérité tue (de @teacherdude)

Comme des milliers de citoyens, Nikolas lliniadis avait attendu le dernier jour pour se rendre à sa banque de Thessaloniki, la seconde ville de Grèce, pour payer le premier des six acomptes du nouvel impôt foncier Grec, dernière taxe en date frappant une population déjà mise en difficulté par cinq ans d’austérité.

Trouvant devant lui une longue file d’attente, le retraité de 70 ans avait pris un numéro, s’était assis et préparé à une longue attente dans la pièce bondée, pendant qu’autour de lui, des fonctionnaires nerveux s’affairaient à traiter ce déluge de paiements de dernière minute.

Dans un grand nombre de cas, les impôts fonciers étaient payés grâce des retraites perçues le jour précédant.

Une heure et demie plus tard, après avoir affirmé qu’il ne se sentait pas bien, Elliniadis s’effondrait.

Il était en train de faire une crise cardiaque. En dépit du secours des autres clients et des services d’urgence, il fut prononcé mort à son arrivée à l’hôpital.

Malgré les déclarations de sa famille après le drame, affirmant qu'il se trouvait seulement au mauvais endroit au mauvais moment, la mort brutale d’Elliniadis dans la longue file d’attente d’une banque, était, aux yeux de l’opinion publique, forcément imputable à l’impôt foncier, profondément impopulaire dans un pays dans lequel 80% de la population est propriétaire de son logement.

Cette taxe est en effet tellement méprisée qu’elle est communément appelée l’haratsi, en référence à l’impôt imposé aux non-musulmans durant le règne Ottoman il y a des siècles.

« L’impôt foncier tue » titra un journal.

Pour un ami d’une cinquantaine d’années, recherchant désespérément du travail depuis bientôt deux ans, la mort du vieil homme a permis de mettre en lumière des stéréotypes très forts concernant la population Grecque.

« C’est une leçon pour tous les Allemands qui pensent que les Grecs sont des profiteurs. Nous sommes réellement en train de mourir pour payer nos impôts, même si c’est la dernière chose que nous faisons » m’a-t-il dit.

Ce mois de septembre marquait l’anniversaire de l’élection de 2009, après laquelle le nouveau gouvernement avait révélé que le déficit du pays était bien pire que prévu. Pendant des mois, la Commission Européenne, la Banque Centrale Européenne et le FMI – connus de tous comme la troïka – étaient convoqués, imposant l’austérité en échange de prêts d’urgence.

Trois ans de grèves et de protestations de masse suivirent. Des centaines de milliers de manifestants prirent les rues d’Athènes et d’autres villes, des fois presque quotidiennement. Ces manifestations débouchèrent souvent sur des violences, assurant à la Grèce une place proéminente dans les informations internationales.

Des manifestations continuent à avoir lieu aujourd’hui, mais elles sont moins nombreuses, et moins imposantes que tout ce qui s’est vu en 2010, 2011 ou encore 2012.

Beaucoup de la colère contre l’austérité imposée par l’Union Européenne a été remplacée par de la résignation et du découragement.

Et en ce sens, la mort d’un retraité dans la queue pour payer une autre taxe liée à l’austérité pourrait être vue comme une métaphore de combien l’état d’esprit des Grecs a changé après cinq ans à vivre dans l’austérité.

Beaucoup de Grecs vous diront qu’ils sont trop enlisés dans leur propre quête quotidienne de survie pour s’inquiéter encore du tableau d’ensemble.

Les chiffres officiels mettent en lumière l’immensité du problème. Le chômage atteint 27%, soit le taux le plus important de l’Union Européenne. Comme si cela ne suffisait pas, seulement 15% des chômeurs enregistrés touchent leur indemnité mensuelle de 360 €, l’allocation chômage en Grèce n’étant distribuée que sur un maximum de douze mois.

Une fois ce temps écoulé, les chômeurs sont livrés à eux-mêmes. En réalité, il n’existe même pas de filet de sécurité sociale.

Tandis que le système de prélèvement des impôts est devenu de plus en plus efficace, de moins en moins d’attention a été portée au développement du système d’aides sociales, déjà faible avant la crise.

La Grèce demeure le seul pays de l’Union Européenne à ne pas avoir d'aide sociale minimum garantie, et fait partie des plus lents quand il s’agit de redresser les inégalités sociales, et d’aider les citoyens vivant dans un cadre d’extrême pauvreté et d’exclusion sociale.

Une étude récente a montré que 2,5 millions de citoyens vivaient déjà en dessous du seuil de pauvreté, tandis que 3,8 millions supplémentaires risquaient eux aussi de sombrer dans la pauvreté.

La plupart de ces personnes menacées par la pauvreté ont des emplois. Mais avoir un emploi en Grèce ne veut pas forcément dire que vous avez un revenu. Un travailleur sur trois est dans l’attente d’entre 3 et 12 mois de salaire.

Beaucoup de mes propres collègues d’un grand quotidien sont dans cette situation ; on leur doit environ huit mois de salaire au total. Chaque deuxième ou troisième semaine, ils reçoivent une fraction de la somme qu’ils devraient toucher. Ces paiements au compte-goutte permettent de s’assurer que la plupart d’entre eux continuent de vivre cette situation d’injustice. Il n’y a pas d’autre possibilité de travail. Et si ils finissent par partir, ils perdront ce qui leur était du.

C’est un dilemme complexe qu’un grand nombre d’employeurs avides n’hésitent pas à exploiter. Si les autres peuvent le faire, et s’en sortir, alors pourquoi pas moi - semble être le point de vue dans beaucoup de lieux de travail.

Un journaliste m’a raconté qu’en plus de ce dont il avait besoin pour nourrir sa famille, il devait quatre mois de loyer, quelques notes d’électricité, et l’assurance de sa voiture – soit au total quelques 3000€.

C’est la peur de tomber de l’échelle sociale qui contraint des employés comme lui à continuer de pointer au travail le matin. Au moins, le quotidien paye à ses employés l’assurance sociale, ce qui n’est pas rien dans un pays où les nombreuses personnes sans assurances (ndlr : on parle d'un tiers de la population) ne peuvent plus prétendre aux soins hospitaliers et à l’accès aux médicaments, à moins de pouvoir payer la facture de leur poche.

Et c’est une peur similaire - celle de se retrouver en défaut de paiement qui pourrait vous mettre à la rue - qui amènera la plupart des propriétaires à payer la taxe foncière, même s’ils doivent pour cela y laisser leur dernier centime.

Article initialement publié sur le blog de Damomac

Traduction : Camille pour Okeanews.