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Présidence Hollande: un scénario grec

15 septembre 2014

Politique crise France Grèce Hollande présidence

Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n’est pas le fruit du hasard.


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Antonis Samaras accueille François Hollande à Athènes en février 2013 (photo de la présidence de la République)

Antonis Samaras accueille François Hollande à Athènes en février 2013 (photo de la présidence de la République)

Remaniements répétés, politique d'austérité à rebours des promesses de campagne, effondrement du parti socialiste: le film est déjà connu... il s'est déroulé à Athènes, ces cinq dernières années. Il a abouti à une spirale récessionniste, 28% de chômage et un parti socialiste représentant quelque 8% de l'électorat, gouvernant main dans la main avec la droite conservatrice.

C'est une soirée de janvier 2011, dans une taverne d'Athènes. Un an et demi avant la présidentielle française et alors que DSK est encore donné favori dans la course. DSK est connu en Grèce: en tant directeur général du FMI il fait partie de cette « Troïka » qui a assené au pays une sévère cure d'austérité en échange d'un ensemble de prêts (mémorandum de mai 2010). Il est venu d'ailleurs contrôler l'avancée des mesures le mois dernier, on le dit proche de Papandréou, le premier ministre grec et leader du PASOK (parti socialiste), attaché à sortir la Grèce de l'ornière, moins dur dans les négociations que les représentants de la Commission européenne. DSK président serait-il une bonne nouvelle pour la Grèce? La future élection présidentielle française en tout cas figure déjà dans les discussions. Enfin, les socialistes reviendront au pouvoir et pourront proposer une alternative à cette politique d'austérité, faire contre-poids face à Merkel... Autour de la longue tablée, un ami pourtant m'avertit: « Le PS va arriver au pouvoir en France pour faire exactement la même chose que le PASOK en Grèce. C'est plus facile de faire passer ce genre de mesures par un gouvernement de gauche qu'un gouvernement de droite... » Je lui dit qu'il exagère - c'est ce que j'ai envie de croire, au fond, mais quelque chose me dit qu'il n'a pas complètement tort.

J'ai souvent repensé à cette prédiction qui s'avère si juste aujourd'hui, six mois après mon retour en France et alors que j'assiste, au sein de la rédaction de Mediapart, à cette droitisation inédite d'un gouvernement socialiste. Comme un film déjà vu dont on connaîtrait la fin, je note, jour après jour, les similitudes des deux trajectoires. Un financier au ministère de l'économie? En novembre 2011, c'est même un ancien gouverneur de la banque centrale grecque qui prend le poste de premier ministre, dans la foulée de la chute de Georges Papandréou : Loukas Papadémos. Plus tard, c'est un libéral convaincu, le directeur du think tank du patronat grec, qui prendra les rênes du ministère des finances et conduira de nombreuses "négociations" avec la Troïka: Yannis Stournaras.

La politique impulsée par l'Elysée, elle aussi, résonne étrangement à mes oreilles. Coupes dans les dépenses publiques, cadeaux au patronat, non-sens fiscaux, reculs sur les droits sociaux...: autour de moi, l'orientation franchement libérale de la présidence Hollande choque, déconcerte, déçoit et désespère. Mais elle m'étonne si peu. En Grèce, - certes, le pays était alors dans une situation autrement plus critique, sous la pression d'une dette publique intenable qui rendait impossible l'emprunt sur les marchés - cela a commencé par un gouvernement Papandréou qui, à rebours de ses promesses électorales, a immédiatement coupé dans le vif des dépenses publiques (gel des recrutements, réductions de salaires des fonctionnaires, baisses des retraites, diminution budgétaires dans d'importants secteurs comme la santé), augmenté les impôts visant les classes moyennes (hausse de la TVA, nouvelle taxe indépendante du niveau de revenu, baisse drastique du seuil d'imposition - tout cela sans lutter contre la fraude et l'évasion fiscales), et ouvert la voie à un programme de privatisations des biens publics ainsi qu'à une libéralisation dans le secteur privé (remise en cause des conventions collectives). Par la suite, le gouvernement Papadémos (le « technicien ») a réformé le marché du travail: baisse du SMIC, libéralisation des professions dites réglementées, facilitation des procédures de licenciements dans le secteur privé, licenciements dans la fonction publique. C'était tout l'objet du deuxième mémorandum, voté en février 2012. Arrive ensuite, après les élections du printemps suivant, le gouvernement Samaras (coalition droite conservatrice-PASOK): la casse sociale continue, la réduction de la fonction publique se poursuit, et la pression fiscale est toujours essentiellement supportée par les classes moyennes.

Au fur et à mesure que sont votés ces projets de loi, dont aucun ne relèvera d'une politique de redistribution sociale (voir ce bref récapitulatif), le PIB grec s'effondre de 25% et le chômage explose à 28%. Mais les partenaires européens, eux, sont satisfaits... tout comme les marchés, et après quatre années pendant lesquelles les Grecs sont descendus en flèche, notamment par la presse allemande, Athènes fait son retour en grâce: au printemps, l'Etat grec peut à nouveau emprunter sur les marchés.

Pour le PASOK, cette politique aura été fatale. Très vite, une fronde se forme, des membres quittent le parti, l'électorat décroche. Je commençais à le raconter, déjà, dans l'un de mes premiers articles publiés dans Mediapart, en juin 2011. Le parlement grec devait alors voter la confiance à un nouveau gouvernement Papandréou, qui procédait déjà à un remaniement entre deux trains d'austérité. Louka Katséli, entre autres, vient de quitter le gouvernement: ministre du travail, pilier du PASOK dont elle incarnait l'aile gauche, cette adversaire déclarée de la rigueur rejoint les bancs de l'assemblée. Parallèlement, une trentaine de députés mènent la fronde et menacent de ne pas voter la confiance à ce nouvel exécutif. Mais la discipline de parti finit par l'emporter, les voix discordantes ravalent leurs langues au moment du vote, et le nouveau gouvernement obtient la confiance, à cinq voix près. Le chantage affiché par le premier ministre, repris par la suite par ses successeurs à chaque fois que la Vouli a dû se prononcer sur des lois si discutées, fonctionne:« Si le gouvernement saute, c'est la faillite du pays et la sortie de la zone euro... », dit en substance Yorgos Papandréou. Quelques mois plus tard, l'appareil du PASOK est à nouveau ébranlé: au moment du deuxième mémorandum, Louka Katséli et plusieurs autres personnalités, comme le compagnon de route du PASOK Odysseas Voudouris, votent contre. Ils ne reviendront pas. La première sera exclue de son groupe parlementaire et tentera par la suite, sans succès, de créer sa propre formation; le second, comme d'autres députés PASOK, se rapprochera, progressivement et avec quelques détours, de la gauche radicale de Syriza.

Nous sommes alors en février 2012. Le PASOK poursuit inexorablement sa chute entamée un an plus tôt. Dans les intentions de vote, il est passé au-dessous des 15 %: l'effondrement est historique et le parti ne s'en remettra pas, lui qui cumulait presque 40% des suffrages à chaque élection depuis sa création, en 1974. L'hémorragie se confirme en effet dans les urnes lors des législatives anticipées une année plus tard avec un score de 12%, et ira encore decrescendo aux européennes du printemps dernier avec un résultat de 8%, - sur fond d'abstention croissante: le PASOK, ce grand parti de masse qui drainait le vote populaire grec et constituait le coeur du système politique post-dictature, a vécu. Pour les municipales qui se déroulent au même moment, les grandes villes qui parviennent à ne pas basculer à droite ne réussissent ce tour de force, comme quatre ans plus tôt, que grâce à des personnalités indépendantes et iconoclastes, bien distinctes du PASOK.

Aujourd'hui, la Grèce n'a toujours pas retrouvé le chemin de la croissance malgré les derniers chiffres de l'économie qui indiquent que la chute est peut-être, enfin, enrayée après six années consécutives de récession. Le PASOK co-gouverne le pays avec la droite conservatrice de Nouvelle Démocratie. Chaque loi passe sur la base d'une majorité extrêmement mince, les deux partis rassemblés ne détenant que 154 sièges à l'assemblée sur 300. Et une partie de l'électorat, désabusé, se tourne vers le parti néo-nazi Aube Dorée qui n'avait pas d'existence politique il y a encore trois ans (9% aux européennes en mai). Toute ressemblance avec le cas français...

Article initialement publié sur le club de Mediapart.