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La Grèce : un pays de richesses dirigé par des crétins

28 juillet 2014

Billet d'Humeur Société avenir développement écologie environnement futur Grèce tourisme

La Grèce est riche, mais si on laisse faire ses dirigeants, ils la conduiront à son véritable appauvrissement.


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Image par bvw1013 / Flickr

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Depuis la folle campagne visant à permettre aux grandes entreprises d’arracher le pétrole et les minerais du ventre de la Grèce aussi rapidement que possible, au geste idiot consistant à ouvrir les forêts et la côte du pays à un développement grande échelle dans le style espagnol, aux politiques touristiques fermement enracinées dans le 20ème siècle, les ministres du gouvernement grec prouvent qu’ils sont de petits esprits, des technocrates effrayés nullement autorisés à s’appeler des « dirigeants ». Ce pays est riche, mais si on les laisse faire, ils le conduiront à son véritable appauvrissement.

Par Pavlos Zafiropoulos (@Suavlos / The Press Project)

Je suis relativement jeune, j’ai suivi des études universitaires et je suis parfait bilingue (en fait, l’anglais est ma première langue). Je pourrais vivre dans un des pays développés aux filets de sécurité sociale intacts, aux salaires décents, au chômage à un chiffre et aux services publics qui fonctionnent.

Et, pourtant, je choisis de vivre en Grèce parce que je suis convaincu que c’est un pays riche. Et je refuse de l’abandonner à des crétins.

Dire que la Grèce est riche peut sonner ridicule, étant donné la dette du pays qui monte en flèche et la misère économique écrasante des dernières années. Et pourtant, l’approche économique contemporaine ne donne qu’une mesure de la richesse et, de surcroît, une mesure de plus en plus montrée du doigt comme fondamentalement déficiente. Un plan commercial en cascade, assorti d’une dette impossible à rembourser, où les riches arrachent des bénéfices toujours croissants au seul motif qu’ils ont de l’argent, tandis que les pauvres s’entendent dire que tout cela est pour leur plus grand bien.

Les montagnes, les forêts, les mers et les cours d’eau sains ainsi que les terres fertiles sont bien plus importants pour moi que les chiffres nichés dans les ordinateurs et que nous considérons comme de l’argent (notez que seulement environ 8% de l’argent, dans le monde entier, existe sous forme de billets physiques, le reste est sauvegardé sur des disques durs).

Et, quand je regarde la Grèce, je vois un des endroits les plus riches du monde au potentiel immense en termes d’économie durable croissante, une économie aux multiples ressources humaines et naturelles qui permettrait à chacun d’y vivre très, très bien.

Tout d’abord, nous avons plein de machines à production d’eau douce et propre. Elles sont communément appelées « montagnes ». L’idée selon laquelle la Grèce serait un pays sec est une idée fausse largement nourrie par les touristes dont les images de Grèce proviennent principalement de visites dans les îles de la mer Égée (qui sont sèches) en été. Mais, allez n’importe où ailleurs en Grèce continentale ou au Péloponnèse (ou bien vérifiez cela sur Google Earth) et vous verrez qu’elle est verte.

Chacune de nos nombreuses montagnes passe la tête dans les nuages, déclenchant les pluies qui se transforment en cours et fleuves d’eau douce et propre. Depuis quand n’avez-vous plus bu d’eau ne provenant pas d’un robinet ou d’une bouteille, sans vous préoccuper de sa propreté ? En Grèce, le nombre de sources où vous pouvez le faire est incalculable.

Mis à part l’inconvénient d’être relativement souvent secouée par des séismes, la Grèce a gagné le gros lot, au niveau géologique. La collision entre la plaque continentale africaine et sa voisine du nord a créé une topographie qui figure parmi les plus complexes de la planète.

Les grandes masses de terre ridée situées aussi près des mers créent une variété de microclimats unique au niveau mondial. Il s’ensuit que nous disposons (encore) d’une faune et d’une flore à la diversité la plus riche d’Europe, en termes tant d’espèces sauvages que d’espèces cultivées ou élevées. Notre terre superficielle, la couche arable (un patrimoine incroyablement sous-estimé) est riche, souvent épargnée (par chance plutôt qu’à dessein) de l’abus de substances chimiques que l’on décrit, en occident, comme « développement rural. » Et, parce que les gens et les sociétés tendent à s’adapter à leur environnement naturel (en dépit de la croyance selon laquelle ce serait le contraire qui se produit), la culture agricole grecque est aussi diversifiée dans ses traditions et ses pratiques.

Et, tout cela, sans parler de la pépinière productive qu’est la mer Méditerranée. Parsemée comme elle est des îles de l’archipel grec, les zones où les poissons peuvent se reproduire et s’épanouir sont innombrables. C’est une richesse qui continue à donner (encore) en dépit des efforts de surpêche consentis qui pourraient tuer la poule aux œufs d’or.

Comme vous le dirait tout étudiant en biologie, c’est la diversité qui est source de souplesse dynamique et non pas l’uniformité qui, elle, est source de faiblesse.

Donnez-moi la diversité des petites fermes de Grèce, plutôt que les énormes monocultures dépendantes de la chimie de l’Iowa.

Donnez-moi le relief varié de Grèce, plutôt que les terres plates de Hollande.

Donnez-moi ces ressources qui existent depuis d’innombrables millénaires et foutue sera la dette, ce phénomène récent, créé par une poignée d’idiots avides et les politiciens au petit esprit qu’ils achètent.

Des politiciens petits d’esprit et leurs politiques «  petit esprit »

J’en arrive, ainsi, à cette bande d’idiots myopes qui déterminent actuellement la politique en Grèce.

Eux, malheureusement, ils voient l’image inversée de ce que j’ai décrit. Ils voient les chiffres dans les ordinateurs plutôt que la productivité éternelle de la terre qu’ils gouvernent avec autant de malheur.

Et, ainsi, le dénommé ministre de l’environnement, de l’énergie et du changement climatique, Yannis Maniatis, était très occupé dernièrement à faire de son mieux pour amener les compagnies pétrolières à forer à la recherche de pétrole et de gaz en haute mer, en Crète et en mer Ionienne ainsi qu’en Grèce occidentale, lors d’un récent appel d’offres sur les droits d’exploration adressé aux suspects habituels (tels que BP de Deepwater Horizon, Shell qui a été très occupée à détruire le Delta du Niger, etc.).

M. Maniatis voit les 10 ou 20 milliards d’euros que la Grèce recevra (selon les scénarios optimistes), sur une décennie ou deux, suite à l’exploration. Et, il considère qu’il s’agit d’une bonne affaire bien que cela mette en péril les filières du tourisme et de la pêche qui rapportent des dizaines de milliards d’euros tous les ans. Faisant preuve d’un niveau remarquable de dissonance cognitive, il estime que les vagues réassurances invoquant les « technologies les plus modernes » et le « respect de l’environnement » résolvent le problème et signifient que les touristes, les pêcheurs, les baleines et les dauphins gambaderont joyeusement autour des plateformes pétrolières qu’il a la si désastreuse intention d’amener dans les eaux grecques.

M. Maniatis ne voit également aucun inconvénient dans les exploitations minières, une fois qu’il a répété son laïus : tout, dit-il, sera réalisé dans le plus haut « respect de l’environnement », éloignant joyeusement toute préoccupation concernant les déchets toxiques de métaux lourds qui seront inévitablement produits et contamineront quasi-inévitablement l’aquifère.

S’agissant d’énergie, la façon dont la Grèce a ignoré les technologies durables est absolument criminelle. Au lieu d’investir dans des technologies vieilles de 100 ans, pourquoi ne pas investir dans les ingénieurs Grecs doués et leur faire confiance pour trouver les solutions d’avenir ? Ce pays a plus qu’assez d’énergie solaire et de biomasse (cette dernière étant gaspillée de manière choquante) pour produire de l’électricité et du chauffage en quantité 1000 fois supérieure à celle requise pour l’éternité. Je n’arrive pas à croire que cela soit techniquement impossible. Et, si ce n’est pas faisable sur le plan économique, alors le problème réside dans le système économique qui le rend infaisable, et non pas dans le principe sous-jacent.

Cher Monsieur Maniatis, un mot au sage, si je puis me permettre : veuillez, au moins, changer votre titre en « ministre de l’exploration pétrolière et de l’extraction des ressources ». Ainsi, au moins, vous serez toujours un imbécile, mais vous ne serez plus un hypocrite.

Entretemps, la ministre du tourisme, Mme Olga Kefalogianni, parle de respect de la culture et de tourisme alternatif tout en faisant de son mieux pour miner les deux, en adoptant une législation qui pave la voie à la construction de villages de pensionnés et de sites de tourisme de masse tout-inclus (qui sont désastreux sur le plan économique, sauf pour ceux qui s’y rendent et ceux qui en sont les propriétaires), tout en laissant péricliter et mourir les villages traditionnels grecs et les petites entreprises touristiques innovantes.

Madame Kefalogianni, il existe des alternatives. Tout d’abord, le tourisme d’été n’a pas besoin d’être renforcé. Cette année, déjà, il y aura deux touristes par Grec. Comme tout un chacun peut le constater dans les régions touristiques, ce sont les 9 mois restants qui posent problème. Ainsi, voilà juste quelques idées :

  • Randonnées/Cyclisme : il existe tout un monde en Grèce qui n’est pas découvert par des millions de touristes qui ne demanderaient pas mieux que de découvrir, en automne ou au printemps, de nouveaux sentiers, de nouvelles pistes, dans les splendides forêts grecques ;
  • Observation des oiseaux : la Société royale de protection des oiseaux, rien qu’au Royaume-Uni, compte plus d’un million de membres. La Grèce dispose d’un trésor de zones humides qui sont importantes pour des centaines de types différents d’oiseaux migratoires, en hiver et au printemps, y compris pour les flamands. Et, pourtant, en Grèce, les zones humides ont habituellement été traitées de zones maudites qui devaient être asséchées pour faire de la place et construire des hôtels. Le projet de loi relatif à la côte proposé par le gouvernement rendrait cela encore plus facile (parmi d’autres crimes) ;
  • Le tourisme culturel (y compris les monuments byzantins et vénitiens sous-exploités) / le bien-être / l’agro-tourisme / l’écotourisme / le tourisme éducatif : ce sont quelques-uns des domaines où la croissance des PME pourrait être exponentielle.

En visitant le site du ministère du tourisme, plusieurs de ces domaines sont soulignés comme étant des « priorités ». Toutefois, dans le projet de loi relatif au tourisme récemment adopté, ils ne s’y retrouvent que très peu. Au contraire, cette législation était axée sur les « villages touristiques composites » et les procédures fast-track proposées les concernant, comme si, en Grèce, nous ne disposions pas suffisamment de villages normaux. Entretemps, quelle infrastructure supportera ces monstruosités (gestion des déchets, eau, électricité, installations médicales) et qui paiera pour tout ça, je vous laisse deviner.

Bien sûr, chère Mme Kefalogianni, le mieux serait que vous écoutiez véritablement et que vous souteniez les jeunes qui remuent terre et ciel en s’efforçant de mettre en place des entreprises touristiques innovantes face à un gouvernement qui semble décidé à tout faire pour faire échouer chacun de leur mouvement. Quittez votre bureau et éloignez-vous des gros investisseurs qui, sans aucun doute, sont en train de vous répéter sans cesse et qui vous ont apparemment convaincue, que leurs millions de bénéfices sont ce qu’il y a de meilleur pour le pays.

Innover comme un ancien Grec

Ces quelques exemples – clés ne sont que des exemples parmi tant d'autres, mais sont  révélateurs de l’incapacité du gouvernement à produire ne fut-ce qu’une seule pensée innovante, à l’exception des nouvelles modalités d’imposer ses citoyens et ses entreprises au point de les mener à leur perte. Un gouvernement dont la seule capacité consiste à puiser dans le passé les politiques de l’avenir, avançant intrépidement droit vers le 20e siècle (à propos, il en va de même pour ce qui concerne Syriza, dans une grande mesure).

On pouvait s’y attendre, s’agissant d’un système sclérosé qui récompense les accords politiques mesquins, arrachés de justesse, plutôt que les gens créatifs, de talent, qui promeuvent des politiques qui aident vraiment les gens. Mais, cela est néanmoins pardonnable.

Les hommes politiques Grecs modernes se révèlent souvent déficiteux, quand ils sont comparés aux anciens Grecs. Et, je serais d’accord. Mais le principal problème ne réside pas en ce que, de nos jours, le pays est moins démocratique moins instruit ou moins philosophe que par le passé.

Notre problème réside précisément en cette obsession à regarder vers l’arrière, en notre constante recherche ‘européenne’ de ‘politiques fondées sur les faits’. Bien que cela sonne raisonnable d’être à la recherche de ce type de politiques, cette idée n’en est pas moins contraire à celle de l’innovation. Par définition, les idées novatrices ne peuvent être soutenues que par peu de ‘faits’, étant donné qu’elles n’ont pas été mises à l’épreuve. Les « politiques fondées sur les faits » des années 1950 et 1960 auraient été opposées au voyage sur la Lune, au développement de la technologie informatique et de l’Internet.

Et, soit dit en passant, regarder vers l’arrière, c’est précisément ce que les anciens Grecs ne faisaient pas. Ils ne se tournaient pas vers le passé pour y trouver des idées. Ils regardaient devant, vers l’inconnu. Ils s’aventuraient dans des terres (ou mers) inexplorées quand ils développaient les fondements de la pensée scientifique, de la démocratie et de l’état de droit.

Prenez l’exemple du Parthénon lui-même. Nous le considérons comme quelque chose d’ancien et de classique mais, quand il fut créé, il s’agissait de quelque chose de nouveau et d’audacieux. Il s’agit d’une des structures les plus innovantes jamais bâties, de quelque chose qui a poussé dans l’inconnu, qui a étendu les frontières de ce qui était possible.

Donc, pensons comme les anciens Grecs et regardons devant, vers l’inconnu, avec vision et courage. Sinon, nous ne devrions même pas nous appeler « Grecs », car nous ne mériterions pas la richesse de cette terre. Elle nous a été donnée pour que nous la protégions et non pour que nous la gaspillions par mesquinerie.

Mais, si nous sommes audacieux et sages, nous pouvons être véritablement riches.

Une fleur sur l'île de Lesbos. photo de Tobias Brixen via Flickr

Une fleur sur l'île de Lesbos. photo de Tobias Brixen via Flickr

 

Source : The Press Project

Traduction : Christine / Okeanews