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Corinthe et les camps de concentration grecs

15 juin 2014

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Les camps de concentration, Corinthe et un article qui n’aurait pas dû exister


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Par Panos Damelos

Traduction et adaptation : Okeanews

L’enceinte d’un camp de concentration se dresse à une distance de cinquante mètres de chez moi. J’écris ces mots comme dans un rêve ou, plutôt, comme dans un cauchemar. Ça ne devrait pas exister : ni le camp, ni les conditions dans lesquelles survivent -sauf « imprévu »- des centaines de personnes, depuis deux ans, de sorte que cet article n’ait pas lieu d’exister. Mais, ils existent, ils sont réels, insupportablement réels et, si nous voulons changer les choses, il vaut mieux les connaître.
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L'ancien camp militaire transformé en camp de concentration

Parlons donc du centre de détention de Corinthe. Il s’agit de l’ancien 6e bataillon d’infanterie, un espace de plusieurs hectares, situé dans la ville et qui, depuis 1927, opérait comme centre de formation des jeunes recrues. En 2011, nous savions déjà que le camp devait fermer et les débats étaient ouverts dans la société locale quant à l’exploitation de cet espace. D’aucuns disaient que des services publics y seraient transférés. Mais, en août 2012, sans aucune notification officielle et, encore moins, sans aucune consultation, en une nuit et alors qu’il y avait encore des officiers et des soldats, 400 migrants, principalement arrêtés lors de la fameuse opération « Xenios Zeus » à Patras et Corinthe, furent transférés dans le camp. Bientôt, les derniers militaires étaient éloignés et le camp fut définitivement transformé en camp de concentration de personnes dont le seul crime est de ne jamais avoir obtenu de papiers de l’Etat.

Et, sur ce point, il est bon de rappeler que durant la période 2008-2012, sur 64.010 demandes d’asile, seulement 535 ont eu une suite favorable, c'est-à-dire, un taux de 0,83%, alors que la moyenne en UE dépasse les 25%.

Les 400 migrants emprisonnés des premiers jours ont vu leur nombre croître : tous les quelques jours, les cars de la police en amenaient de nouveaux. Il y a quelques mois, ils étaient 1.200. Aujourd’hui, ils sont 900, environ. Toutefois, de nouvelles pièces ont été aménagées (des pièces plus petites, plus proches des spécifications d’une prison) de sorte que la capacité dépasse dorénavant les 2.000 personnes.

Des conditions de vie inhumaines

image002-8Que les conditions de vie dans le camp soient misérables et inhumaines sonne peut être comme un lieu commun, mais c’est la vérité. La sortie au préau dure une à deux heures par jour. La nourriture, bien qu’elle ait passé les contrôles formels, est de qualité exécrable : souvent elle n’est pas mangeable et nombreux sont ceux qui préfèrent ne pas manger plutôt que de souffrir de douleurs abdominales, de diarrhées, etc. On ne donne pas de vêtements aux détenus : ainsi, en plein mois de janvier on en voit porter les T-shirts et les sandales qu’ils portaient au moment de leur arrestation en plein été. L’eau des douches est, en règle générale, froide. Il n’existe pas de chauffage (ni, encore moins, de climatisation, pour l’été). Cela relèverait de l’euphémisme que de dire que les soins médicaux sont lacunaires. Si quelqu’un se plaint de douleurs et d’avoir un problème, au mieux, on l’ignore, au pire, il se fait tabasser pour ne pas déranger. L’objectif : faire en sorte que les détenus aient peur de réclamer quoi que ce soit. L’objectif semble dorénavant atteint.

Pour qu’un problème de santé soit pris en charge et que la personne soit transférée à l’hôpital, il faut qu’il s’agisse de quelque chose de parfaitement visible comme, par exemple, une hémorragie. L’unique assistance fournie en abondance sont les cachets de « dépon » (un antidouleur), pour toute maladie. Les deux décès que l’on a eus jusqu’à présent sont des exemples caractéristiques, fruits de cette situation : un Afghan, Mahamad Hassan, est mort en juillet 2013 suite à une infection du système respiratoire, après 11 mois de détention, et Nezam Hakimi, également Afghan, atteint de cancer, qui ne recevait aucun des médicaments nécessaires durant ses 4 mois de détention.

image002-9Ces conditions de vie ont amené des dizaines de migrants à tenter de se suicider, à entreprendre des efforts désespérés pour retrouver la liberté, même au péril de leur vie, ou de voir quelqu’un s’occuper de leur problème de santé. Il semblerait, en tout cas, que l’objectif du chef de la police, Nikos Papagiannopoulos, qui avait dit quelques mois auparavant qu'il fallait  «leur rendre la vie invivable», est atteint dans une très grande mesure.

Prolongation de la détention au delà de 18 mois

La prolongation du délai maximum de détention, qui est passé de 12 à 18 mois, fut à l’origine de soulèvements et de grèves de la faim à Corinthe et à Amygdaleza. Elles furent « résolues » par la répression, les passages à tabac et les lacrymogènes. À présent, on en est à un point critique : le délai de 18 mois expire pour la majorité des détenus, plusieurs sont libérés en tenant un papier qui leur accorde un délai de 6 mois pour quitter volontairement le pays.

Toutefois, l’avis n° 44/2014 rendu le 11 février par la 4e chambre du Conseil juridique de l’Etat permet de prolonger la détention pour une durée… indéterminée et des renseignements font état d’une prolongation officielle de la durée de détention qui passerait à 24 mois. Dans tous les cas, la création de nouveaux centres de détention (selon la presse, l’objectif serait d’atteindre 25 à 30 centres, dans tout le pays) et l’augmentation de la capacité de ces centres, passant de 5.000 à 10.000, combinées à la libération de plusieurs détenus, semblent indiquer qu’une nouvelle grande opération « coup de balai » sera bientôt lancée pour remplir ces places.

Face à cette situation, les personnes solidaires de Corinthe ne sont pas restées les bras croisés. Il y a eu des réunions de protestation demandant la fermeture du camp de concentration, plusieurs visites, des efforts pour mettre en avant les problèmes et pour aider certains détenus. Nous avons également réuni de la nourriture et des vêtements mais, quand on parle de 1 000 personnes, les chiffres dépassent nos forces, on se sent comme si l’on s’efforçait d’éteindre un incendie avec un pistolet à eau.

Les camps : un business très juteux

Ce qu’il y a d’encore plus misérable dans cette situation c’est qu'une véritable danse de millions est mise en place sur le dos de ces personnes et sur la privation de leur liberté. Rien que pour 2013, notre pays a reçu plus de 35 millions d’euros de l’UE, pour la question de la migration. Et, comme l’avait dit la secrétaire à la politique de immigration de Nouvelle Démocratie, Fotini Pipili : «la lutte contre le problème national de l’immigration présente aussi des bénéfices ! De l’argent européen sonnant et trébuchant»[lire ou relire cet article]. Cette narration a également été exploitée pour mitiger les réactions des sociétés locales. Par exemple, le conseil municipal de Deskati, à Grevena, a adopté la décision de créer un camp de concentration dans les limites de la municipalité, à 20 voix contre une. L’explication : de nouveaux emplois qui seraient créés.

À Corinthe, on pourrait rapporter plusieurs cas ayant trait à l’argent. Un exemple caractéristique est celui de la vente d’articles à usage quotidien aux détenus. L’affaire a d’abord été attribuée à un policier retraité qui a une superette dans la région. Ensuite, les propriétaires de kiosques ont exigé de participer. Ensuite, l’association des commerçants s’est aperçue de l’opportunité et est arrivé à ce que l’affaire passe à une superette différente toutes les semaines. Ainsi, aujourd’hui, il y a des appareils automatiques de vente et 10% de leur chiffre d’affaires passe à la caisse de la police ! Ainsi, la police se fait aussi directement de l’argent grâce aux migrants qu’elle détient…

image002-10Des sommes encore plus substantielles sont en jeu dans d’autres contrats tels que ceux portant sur la restauration. Les repas misérables et de qualité douteuse sont attribués à deux grandes entreprises de la région. Il s’agit de contrats portant sur plus d’1.000.000 d’euros par an, tandis que la fourniture de sandwiches et d’eau rien que pour les policiers employés au camp font l’objet d’un contrat attribué sans appel d’offres dont le coût s’élève à 10 000 euros pas mois. Un exemple caractéristique de la façon dont certains tirent profit de cette histoire c’est l’appel d’offres qui s’est déroulé il y a quelques jours, pour un montant de 20 000 euros, en vue de la maintenance et de l’amélioration des installations de plomberie, en 20 heures ! Il a été publié à 14 heures tandis que le délai de soumission des offres expirait à 10h00, le lendemain matin. Le contrat d’attribution de la garde des camps de concentration à des entreprises de sécurité privées qui remplaceront la police est déjà en cours. Rien que pour Corinthe, le projet représente un coût annuel de 5.273.520 euros.

Ainsi, pour beaucoup, faire de l’existence des migrants un problème est devenu une véritable mine d’or.

"L’autoritarisme et les pratiques fascistes sont un choix politique central et nécessaire pour imposer les politiques d’austérité du mémorandum"

image002-53On pourrait dire que, en apparence, il existe d’énormes contradictions dans cette histoire. En premier lieu, en pleine crise économique, alors que les écoles et les hôpitaux sont privés de financement et ferment, alors que les biens publics sont bradés, comment arrive-t-on à dénicher autant d’argent pour permettre que des centres de détention de cette espèce fonctionnent et augmentent en nombre ? En outre, alors que les migrants sont considérés comme un « problème », des activités économiques plutôt permanentes sont mises en place autour d’eux et, donc, encouragent la pérennisation du « problème ». Enfin, dans un système mondialisé qui s’efforce à encourager la libre circulation des biens entre pays, il semble plutôt étrange que la libre circulation de travailleurs fasse l’objet d’autant de poursuites…

Toutefois, à y regarder de plus près, on se rendra compte que cette situation est, en réalité, au service de la situation économicopolitique du pays, de plusieurs points de vue.

En premier lieu, c’est particulièrement utile d’inventer une brebis galleuse prétendument responsable de tous nos maux, et l’image d’un gouvernement qui la poursuit sans merci.

Deuxièmement, ce que les migrants doivent endurer fonctionne comme un épouvantail, un critère de comparaison et une « preuve » que « il y a pire » que ce que les Grecs sans emploi sont en train de vivre.

Troisièmement, plus on s’habitue à l’idée des camps de concentration, plus il sera facile d’en mettre en place pour d’autres groupes de la population. Déjà, le ministre de la justice a déclaré qu’un espace de ce type est recherché pour ceux qui doivent de l’argent à l’Etat.

Quatrièmement, les affaires en place autour de cette histoire ne sont pas négligeables, comme nous les avons décrites, et servent les intérêts d’entrepreneurs et le clientélisme.

Cinquièmement, il est très probable que, tôt ou tard, en s’appuyant sur une prétendue indignation quant au coût exorbitant d’entretien des centres de détention, la question soit posée d’exploiter le travail de ces personnes, sous prétexte qu’elles doivent contribuer aux frais. Ceci ouvrira simplement la voie à encore plus de bénéfices pour des entreprises privées qui trouveront là une main-d’œuvre très bon marché. Et, ainsi, ces centres de détention ressembleront encore plus aux camps de concentration nazis…

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En concluant, je voudrais dire que l’on ne peut pas aborder les camps de concentration comme quelque chose d’isolé par rapport aux questions politiques centrales de l’époque, ou comme quelque chose qui concerne exclusivement les migrants. L’autoritarisme et les pratiques fascistes sont un choix politique central et nécessaire pour imposer les politiques d’austérité du mémorandum, pour que ce soit le monde du travail et non pas le grand capital qui paie la crise du système.

Par conséquent, le mouvement antifasciste et la gauche ont le devoir de lutter, dans l’ensemble, contre la propagande sur laquelle se fonde la tolérance envers des situations pareilles. Dans le prétendu « sens commun », selon lequel les migrants sont un « problème », selon lequel les migrants sont trop nombreux et qu’il n’y pas de place pour eux, notre réponse est que toute personne qui travaille produit une richesse, a le droit de vivre sur cette terre et ne peut pas être considérée comme un poids.

Il n’y a pas assez de place pour les migrants en Grèce, mais il y a bien de la place pour les armateurs et les gros industriels qui vivent littéralement comme des parasites, qui vivent dans l’opulence en exploitant le travail des autres ? Pourquoi n’entend-on personne de ceux qui disent qu’il n’y a pas assez de place pour les migrants dire qu’il n’y a pas de place ici pour Bobolas, Vardinogiannis, Vgenopoulos, Latsis ?

Si le système économicopolitique n’est pas en mesure de servir les habitants du pays, c’est le système qui a un problème et non pas les habitants. D’ailleurs, il y a vingt ans, ne parlait-on pas du problème de dénatalité, en Grèce ? Si tous ces jeunes de 20 ans qui viennent d’autres pays, pourchassés par la guerre et la pauvreté, à la recherche d’une meilleure vie, s’ils étaient Grecs, y aurait-il assez de place pour eux ?

Rejetons, donc, dans leur ensemble ces constructions idéologiques et ces narrations qui soutiennent les camps de concentration, le travail au noir, les noyades aux frontières par frontex et la garde-côtière. Revendiquons la régularisation et les droits démocratiques pour tous, exigeons la fermeture immédiate de tous les camps de concentration.

Ne nous rendons pas au canibalisme social et aux discriminations séparant les travailleurs en Grecs et étrangers, légaux et illégaux. Cette lutte ne concerne pas uniquement les migrants. C’est une lutte pour la dignité et la libération de nous tous.

Panos Damelos est membre de l’Initiative antiraciste et antifasciste de Corinthe

Les photos qui accompagnent l’article ont été récemment prises par des détenus du camp de Corinthe.

Article en grec disponible ici.