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Chypre : "Les libres assujettis"

12 mai 2014

Culture Alkinoos Ioannidis Chypre Grèce troïka

Retour sur un texte publié en mars 2013 par l'auteur compositeur Alkinoos Ioannidis, alors que le parlement de Chypre disait "non" aux mesures d'austérité demandées par la troïka en échange d'un prêt de 10 milliards d'euros.


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Alkinoos Ioannidis

Alkinoos Ioannidis

Par Alkinoos Ioannidis (1) (2)

Je ne parlerai pas des autres. Leur qualité et leur attitude m’intéressent peu en de telles heures. Je n’attendais pas non plus de meilleur moment pour envisager la situation (3). J’ai beau leur faire injure, je caresse nos oreilles et rien ne change. Je parlerai de nous, qu’ils m’en excusent :

Le jour est venu où le masque tombe de vive force. Le jour où notre vrai visage apparaît au grand jour, que nous le voulions ou pas, sans fard et terriblement vrai. Il faut que nous le regardions, c’est une question de vie ou de mort. Il faut que nous l’interrogions, qu’il nous dise qui nous sommes. Parce que lui seul en a connaissance.

Nous nous retournons brusquement, pour nous trouver face à un trou dans le miroir. D’où notre visage est-il absent ? Nous l’avons oublié dans des maisons petites, humbles, abandonnées, dans la poussière de ruines basses en briques, sur les tombes d’illettrés, de grands-pères sages à l’état de nature. Nous avons ainsi laissé enterrés les vrais bonjours, l’émotion des poèmes, la solidarité des gens et ce qui est précieux qui ne se compte pas avec de l’argent. Depuis, nous avons avancé dans le « monde moderne » sans personnalité, nus, en nous battant pour que le fil de notre existence sans trop de peine ne rompe pas, dans des temps difficiles, dans un paysage qui ne nous ressemble pas.

Nous sommes devenus de nouveaux riches et loin de nous grandir, nous avons investi les pires versants de la richesse et de nos origines paysannes. « Je suis de mariage », disions-nous en nous tenant bien habillés sur le gazon d’hôtels, avec des petits paquets dans les mains, sans vœu véritable, venant du cœur. « Et nos mariages avec leurs couronnes fraîches et leurs bagues deviennent d’insolubles énigmes pour nos âmes »(4). Ni énigme, ni rien. Tout trouvait une réponse, tout prosaïquement. Tout était grand et vide. Nous sommes restés insensibles devant le sacré, nous avons vécu un présent luisant, inesthétique, disgracieux, sans lien avec l’amour, impie, dépensier. Sans mémoire, sans rêve, divorcés de notre être.

Nous avons vendu nos meilleurs enfants. Nous les avons laissés gaspiller leur vie dans des livres de comptabilité, dans des bureaux d’entreprise, dans des comptes sans vie. Nous en avons fait des esclaves avec des titres de cadre de direction. Nous leur avons donné à manger de l’argent, nous leur avons inculqué l’argent, nous leur avons appris à penser argent, à servir l’argent, à rêver d’argent, à faire couple avec l’argent, à donner naissance à de l’argent, à être de l’argent. Ils parlent parfaitement le pire anglais (celui du travail) et très mal le meilleur grec (celui de Chypre). Quand l’argent manquera, comment tiendront-ils ?

Nous avons remplacé la fête sur la place du village par la boîte de nuit et des chansons de piètre qualité. L’amour par les boîtes de strip-tease. Le nécessaire pour la survie, par une jeep remplie de courses futiles. Le temps libre par les heures supplémentaires. Nous avons fait du jeu des enfants une superproduction, des fêtes d'anniversaire sur commande. Nous avons oublié ce qu’est l’essentiel de notre existence, en tant qu'individus et en tant que société, et l’avons remplacé par ce qui nous a tapé dans l’œil derrière la vitrine. Nous sommes devenus ce que l'annonceur, la télévision ou le magazine nous a persuadé de devenir. Nous avons été réduits à des groupes de supporters, à des fanatiques, violents et haineux. Adolescent, avant de détester toutes les équipes autant les unes que les autres, j'étais pour l’Omonia Nicosie. Un jour qu'il jouait pour l’APOEL Nicosie (5), le joueur de tambour est tombé malade. Ils sont venus dans nos gradins et m'ont demandé d'aller dans les leurs, pour jouer du tambour. J’y suis allé avec plaisir.

Le temps a passé, nous avons changé. Nous avons oublié. Nous nous sommes séparés dans des partis et nous leur avons donné nos voix aveuglément, nous nous sommes désunis d’une manière sans pareille dans notre histoire et notre tradition. Dans un tout petit endroit, nous disions « les autres ». Nous avons adopté les pires des traits de la Grèce et nous en avons faits des principes.

Qu’une telle disposition de notre part fasse bon voyage, qu’elle ne revienne pas. Qu’on ne la pleure pas du tout, qu’elle ne nous manque pas du tout. Qu’elle aille au diable !

Des années ont passé. La fille des Philippines a pleuré secrètement sur son lit pour l’enfant et la mère qu’elle a laissés pour aller servir le café à monsieur Pambo, qui est devenu Sir, pour repasser les culottes de madame Androulla, qui est devenue Madam. La jeune fille retournera pauvre dans la ville de Baguio ou à Manille. Nous prendrons sa mère dans nos bras, nous embrasserons son enfant. Nous, où revenons-nous ?

Que reste-t-il quand le Sir et Madam, étonnés, perdent leur voiture, leur femme de chambre, leurs habitudes luxueuses et leur maison ? Que demeure-t-il inchangé au cours du temps, sous les apparences qui s’effondrent ? Où précisément se trouve gravé de manière indélébile le Caractère profond qui nous permet, quand tout change, de dire encore « Nous » ?

Nous pouvons aujourd’hui décider à nouveau, chacun pour lui-même et tous ensemble, qui nous sommes. Ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Ce qui vaut la peine qu’on essaye jusqu’au bout. Les paroles qui valent la peine d’être prononcées avant de nous en aller, la manière avec laquelle cela vaut la peine que nous nous tenions debout et devant quoi, avant que nous mourions. Et cela, nous pouvons le faire, même affamés, au chômage et sans toit. Il était cependant impossible de le faire alors que nous étions rassasiés et soumis, avec un Moi-consommateur, dépendant et satisfait.

Nous sommes restés sous des tentes, en plein air, pendant des années. Nous avons perdu pour toujours les maisons, les villages et nos vies. Nous avons attendu chaque jour, pendant des années, des disparus qui ne sont jamais revenus. Pendant des décennies, nous entendions un avion et nous tournions notre regard, tremblant de peur, vers le ciel. Des rubans en croix aux fenêtres, en espérant qu’ils ne soient pas détruits par un bombardement qui pouvait à chaque instant recommencer. Les enfants qui faisaient école en lisant à la bougie sous des abris de fortune, plusieurs hivers de suite, se faisant insultés en Grèce par les Grecs de Grèce, parce qu’ils leur piquaient leurs places à l’université. La Grande Mère ne comprenait rien. Et ne comprend toujours pas. Parce que, Chypre est peut-être grecque, mais la Grèce est si peu chypriote ! La Grèce est si peu grecque ! (6)

Nous avons autorisé des petits politiciens d’un pays faible et sans protection à se comporter comme des seigneurs d’un empire. À servir des partis et des poches, comme s'il n'existait pas de menace, de danger et de précipice, comme s’il était impossible que d'un jour à l'autre des crocodiles ne fassent de nous qu’une bouchée. Nous avons vu les sourires tendres, purs des enfants de la Lutte pour la Libération (7) être utilisés par des barbares, des « patriotes » incultes au crâne rasé et rien dans le crâne. Nous avons vécu l’injustice, la perte, l’abandon. Tout cela nous le savons, tout cela nous l’avons vu, tout cela nous l’avons vécu. Et maintenant nous aurions peur ?

Quand nous pleurions les événements de 74, nous pleurions pour nos maisons. Aujourd'hui, nous allons pleurer pour nos villas ? À l’époque, nous pleurions pour nos villages. Nous allons pleurer aujourd'hui pour la banque ? À l’époque, pour les tombes de nos parents. Aujourd'hui, pour nos dettes ? À l’époque, pour nos vies. Aujourd'hui, pour nos emplois ? Je ne crois pas…

Notre société, notre société défaite, pressant sans cesse toute autorité politique officielle, et au-delà, va développer des mécanismes d'aide aux chômeurs, va prendre soin de ses enfants. Non par charité. Par solidarité. Et en sachant que, si le voisin ne vit pas bien, personne ne vit bien. Parce que, ce qui nous a toujours retenus dans ce pays, c'est un tissu social particulier, poétique, déraisonnablement beau, qui se protège lui-même et qui nous protège. C'est cela qui a forcé les députés à dire, même pour un instant, « Non ».

Le « Non » du Parlement chypriote, est plus important que ce que quelques malins peuvent imaginer. Et que revienne le Parlement implorant ceux de la Troïka, et qu’il tombe à genoux, et qu’il leur lèche les bottes, après. Et davantage encore. Parce que, même pour un instant, la République a eu l’air d’avoir du sens, un sens oublié depuis des décennies. Les représentants, ne serait-ce qu’un instant, ont eu l’air de représenter vraiment. L’instant est gravé et demeure, créant un précédent, en dépit de toute issue. Et le fait que le précédent a été créé par un pays-demi-portion, chers comptables raisonnables, le rend encore plus important. Rien « de vous » ne restera jamais dans l'Histoire, pour marquer, pour déterminer, ou même rappeler quelque chose d’existentiellement plus important. Permettez-nous de nous en réjouir. Rarement de telles joies nous sont offertes.

Ce « Non », semble avoir eu des résultats tangibles : Outre la possibilité que les petits épargnants ne soient pas imposés, outre le laps de temps qui a été donné pour le règlement par loi de la régulation des échanges et pour la création du Fonds de Solidarité, qui peuvent jouer un rôle positif d’importance pour l'avenir, cela a aussi donné la possibilité, même si c’est dans une convulsion, même si c’est à la dernière minute, même si le résultat est décevant, de mesurer les forces et les « amitiés », autant de Chypre que de Grèce. Cela a aidé à éclaircir le paysage, pour en finir avec les illusions, pour comprendre à nouveau combien nous sommes seuls, quelle lourde responsabilité nous avons. Nous serions naïfs de croire qu’avec un « Oui » nous aurions sauvé quelque chose, par exemple la Banque Laïki ou la Bank of Cyprus (vraiment, comment une banque pourrait-elle être « nôtre » ?) et en même temps les affaires, ou les efforts d’une vie que nous leur avions confiés. Nous savons bien que ce qui a été exposé (le pourquoi est une autre discussion, qui, je l'espère, viendra), d’une manière ou d’une autre, pour le « Oui » comme pour « Non », sera mis en pièces.

Malheureusement, il n’était pas possible d’avoir un « Plan B ». Il serait impossible que soit élaborée par des gens de ma génération et de la précédente, par des gens plongés dans la consommation, dans l'éphémère, dans la recherche du gain, dans la posture du nouveau riche et dans le rien, une politique qui aurait de la profondeur et de la gravité. Et pourtant, ces gens, sans garantie, sans raison, ont instinctivement répondu « Non ». Même pour un instant. Un « Non » destructeur et libérateur en même temps, que vous, chers Grecs de Grèce mémorandum-iens, politiciens et journalistes, en prétextant notre bien, vous ne prononcerez jamais. Vous préférerez que nous nous détruisions, en disant « Oui ».

Les Chypriotes nous nous trouvons à nouveau refugiés dans notre propre patrie. Nous perdons encore la vie comme nous l’avions construite, comme nous pensons que nous l’avions choisie, comme nous avons pensé qu’elle était nôtre. Et nous avons peur. C’est humain. Mais que craignons-nous vraiment ? D’avoir faim ? Nous avons déjà eu faim jadis. D’avoir froid ? Nous avons eu froid des années durant. De rester seuls ? Nous avons toujours été seuls. D’avoir mal ? Ce n’est pas la douleur qui manque... D’être assujettis ? Nous avons toujours été assujettis.

Nous réussirons, nous le savons bien ! Parce que, finalement, nous ne craignons rien. Parce que, en fin de compte, la seule chose que nous craignons, c'est le passage obligé devant le miroir. La seule chose qui nous fait peur, c'est la seule chose que nous avons vraiment : notre vrai visage. Exhumons le, souvenons-nous en, regardons le. Tandis que tous, amis et ennemis, nous font les gros yeux, tandis que notre masque tombe mort, cela nous sourira.

Paru dans le journal Ta Nea le 24/03/2013
Traduction Jean-Marc Laborie pour Okeanews


(1) Alkinoos Ioannidis est un musicien, compositeur et chanteur chypriote, né à Nicosie en 1969. À l’âge de vingt ans, il part étudier à Athènes ; il vit aujourd’hui et travaille en Grèce [NdT].

(2) Le titre de l’article (Ελεύθεροι κατακτημένοι), traduit par Libres assujettis, renvoie au titre d’une composition poétique du poète Dionysios Solomos (1798-1857) : Libres assiégés (Ελεύθεροι πολιορκημένοι) où il est question du siège de Missolonghi par les Ottomans pendant la guerre d’Indépendance (1821-1830). Dionysios Solomos est aussi l’auteur d’un Hymne à la liberté devenu hymne national (traduit en français et paru dans un ouvrage de Claude Fauriel publié à Paris en 1825 : les Chants populaires de la Grèce moderne, pages 439-483) [NdT].

(3) Cet article a été publié quelques jours après que le Parlement chypriote ait dit « Non » aux mesures que la Troïka exigeait en échange d’un prêt de 10 milliards d’euros [NdT].

(4) Vers du poète Georges Séféris, prix Nobel de littérature 1963 ; traduction de Jacques Lacarrière et Égérie Mavraki (Georges Séféris, Poèmes, Mercure de France, Paris, 1985, p. 12) [NdT].

(5) L’Omonia Nicosie est un club de sport de Nicosie, à Chypre, de tendance politique de gauche, tandis que l’APOEL Nicosie est l’équipe de football de Nicosie, de tendance de droite voire d’extrême-droite [NdT].

(6) Référence à l’invasion de Chypre par la Turquie en 1974. Aujourd’hui, l’île est partagée entre la partie nord occupée par la Turquie et la République de Chypre au sud [NdT].

(7) Lutte pour la Libération (1955-1959) [NdT].