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Allons voir les fêtes de fin d’année chez les Grecs

29 décembre 2013

Allons voir chez les Grecs fêtes de fin d'année France Grèce OkeaNews

Une plongée thématique dans la culture grecque : aujourd'hui, les fêtes de fin d’année


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Amis français, joyeuses fêtes !

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En principe, à l’heure qu’il est, vous avez déjà déballé vos cadeaux de Noël, à moins que vous ne soyez pas catholiques, ou indifférents à l’évènement, ou révoltés contre cette grand-messe de la consommation, parce que vous ne voyez vraiment pas pourquoi il vous faudrait pallier l’incompétence de ce vieux sénile de père noël, qui vous a jadis apporté un train électrique alors que vous aviez demandé un vrai martien, en vous ruinant pour satisfaire les commandes pragmatiques et sans aucune imagination de votre entourage (c’est vrai ça, à la fin, ça coûte cher, l’i-pragmatisme !).

Vous serez sans doute étonnés d’apprendre que nos amis Grecs eux, n’ont toujours pas de cadeaux sous leur sapin. Pourquoi ? C’est très simple : en Grèce, le père noël ne passe pas le 25 décembre, mais le 1er Janvier, qui n’est pas la Saint Sylvestre, mais la Saint Basile ; d’ailleurs, le père noël ne s’appelle pas le père noël, ni même Saint Nicolas, mais Saint Basile ; le 1er Janvier, on mange la galette des rois, mais le 6 Janvier, on baptise le Christ en bénissant les eaux. Vous êtes perdu ? C’est normal. Pour vous tirer d’embarras, je vous invite à passer vos fêtes de fin d’année en Grèce (mais non, ça ne vous coûtera rien), en compagnie de François et de son ami Pierre !

Nous sommes le 23 décembre. François, en visite chez son ami Pierre à Athènes, a décidé de prolonger pour la énième fois son séjour, s’étant mis en tête de faire un tour complet du calendrier grec, fort peu pressé de retourner affronter les taxis parisiens. De son côté, Pierre a beau avoir absorbé avec passion les règles de l’hospitalité grecque, il ne se réjouit pas vraiment de voir le départ de son ami repoussé aux calendes grecques. Il faut dire qu’il est en plein idylle avec une certaine Cassandre, qui lui promet tous les malheurs du monde s’il ne l’épouse pas tantôt. Avec François dans les pattes, difficile de trouver un moment d’intimité pour faire sa demande.

Pierre a bien essayé d’expliquer la situation à François, mais ce dernier lui a ri au nez, lui rétorquant qu’il trouvait sa Cassandre un tantinet pessimiste, et que pour sa part, il la soupçonnait même de se complaire à jouer les oiseaux de mauvais augure. De toute façon, les couples mixtes, ça ne fonctionne jamais bien longtemps. Même la sœur de Cassandre, Pandore le lui a dit : « Cette histoire, vraiment, c’est sans espoir ».

Mais comme les fêtes de fin d’année approchent, et que Pierre est toujours désespérément amoureux de Cassandre, François a décidé de faire un effort : il organise un noël surprise pour son ami et toute sa future belle famille. Première constatation, il n’y a pas de sapin de noël chez Pierre, et le seul objet décoré de tout son appartement est une vieille miniature de bateau. On peut lire « le naufragé » sur la coque. Intrigué, François pose tout de même la question à son ami Pierre :

« - Comment ce fait-il que tu n’aies pas décoré ta maison pour noël ?
- Pas décorée, ma maison ? Et que fais-tu de ceci, hein ?
- Tu veux parler de ce vieux rafiot sur lequel tu as négligemment posé une guirlande électrique ? Laisse-moi rire ! (il rit)
- Sache mon cher François, avant de te moquer des gens, que c’est la tradition grecque qui le veut. Seuls les foyers victimes de la mondialisation ont leur sapin de noël. Les autres ne décorent que leur bateau.
- « Le naufragé » ???
- Oui, enfin, non : normalement, ces bateaux ont pour nom « espoir ». Mais c’est Cassandre qui a ajouté sa touche personnelle. Original, non ?
- …
- Dis-moi François, quels sont ces paquets que tu trimballes ?
- Oh ça ? Quelques babioles pour noël… une boite pour Pandore, du laurier pour Cassandre et du fil de soie pour leur mère, la malheureuse Pénélope, qui, à ce qu’on m’a dit, est devenue complètement folle depuis que son mari est parti sans laisser d’adresse il y a plus de dix ans. La pauvre, rien d’autre ne la distrait que de faire et défaire son ouvrage…
- Que veux-tu, ça l’occupe. Mais dis-moi, mon cher François, tu ne comptes pas leur offrir tes présents dans la nuit du 24 au 25 décembre, j’espère ?
- Et pourquoi pas, je te prie ?
- Eh bien parce qu’en Grèce, on ne s’échange les cadeaux que pour le premier de l’an, pardi !
- Quels drôles de mœurs ont ces Grecs-là ! Qu’à cela ne tienne ! En attendant, c’est ma tournée, en route pour le kafeneion ! »

Et les deux amis de se rendre bras dessus, bras dessous, au kafeneion du coin de la rue, pour y siroter ouzo, raki, tsipouro et masticha jusqu’au petit matin.

Cela ne faisait pas une heure qu’ils avaient regagné leur lit en piteux état, qu’on sonna à la porte.

Comme Pierre dort bien trop profondément, c’est François qui s’y colle. Là, derrière la porte, horreur ! Une poignée de bambins se met à chanter ! François se précipite dans la chambre de Pierre et l’appelle au secours : « Pierre, par pitié, Pierre ! Secoue-toi ! Des enfants, des enfants partout ! Et certains sont armés, je les ai vu, ils cognent sur un petit triangle de fer, l’air menaçant… Que dois-je faire ? Pierre, pour l’amour du Ciel, réveille-toi ! » Le malheureux Pierre, encore tout ensuqué de sommeil et d’alcool, traine mollement ses pantoufles jusqu’à la porte. François se tient courageusement derrière lui, une casserole en guise de casque de combat.

Les chants reprennent. « Mais enfin, François, ce n’est rien ! Ce que tu entends là, ce sont des kalanda, des chants de noël si tu préfères. Quant aux triangles de fer, crois-moi ils sont inoffensifs, et ne servent qu’à faire de la musique. »

Voici pour vous, chers lecteurs, un aperçu de ces chants de noël, tels que vous les auriez entendus devant votre porte, si vous habitiez à Athènes :

Καλήν εσπέραν άρχοντες
κι αν ει - κι αν είναι ο ορισμός σας,
Χριστού τη θεία γέννηση,
να πω, να πω στ' αρχοντικό σας.
Χριστός γεννάται σήμερον
εν Βη - εν Βηθλεέμ τη πόλει,
οι ουρανοί αγάλλονται,
χαίρε - χαίρετ' η φύσις όλη.Εν τω σπηλαίω τίκτεται,
εν φα - εν φάτνη των αλόγων
ο βασιλεύς των ουρανών
και ποι - και ποιητής των όλων.
Πλήθος αγγέλων ψάλλουσι το "Δόξα εν υψίστης"
και τούτο άξιον εστί, η των ποιμένων πίστης.
Εκ της Περσίας έρχονται τρεις μάγοι με τα δώρα,
άστρο λαμπρόν τους οδηγεί χωρίς να λείψει ώρα.
Έφθασαν εις Ιερουσαλήμ, με πόθον ερωτώσι
που εγεννήθη ο Χριστός, να παν να τον ευρώσι.
Δια Χριστόν ως ήκουσεν ο Βασιλεύς Ηρώδης,
αμέσως εταράχθει κι έγινε θηριώδης.
Ότι πολλά φοβήθηκε δια την βασιλείαν,
μη του την πάρει ο Χριστός και χάσει την ουσίαν.
Bonsoir à vous, maîtres des lieux
et si ce sont vos ordres
j’annonce la naissance
de Jésus à votre demeure.
Jésus est né aujourd’hui
dans la ville de Bethléem.
Le ciel exulte
et toute la nature se réjouitDans la grotte, il vient à la vie.
Dans l’écurie des chevaux,
le roi des cieux
et le poète de tous.
Une foule d’anges psalmodient la « gloire de Dieu »
et c’est cela qui est bien fait, la croyance des bergers.
De Perse arrivent 3 mages avec les cadeaux,
Une étoile étincelante les conduit sans être absente un moment.
Ils sont arrivés à Jérusalem et demandent avec impatience
où est né Jésus afin qu’ils aillent le trouver.
Dès que le roi Hérode entendit parler du Christ,
Il s’irrita et devint furieux
car il avait peur pour son royaume.
Peur que le Christ le prenne et qu’il perde l’essentiel.

 

« - Tout ça, c’est bien gentil, dit François, mais que faire pour qu’ils se taisent et qu’ils s’en aillent ?
- Eh bien tu n’as qu’à leur offrir des kourabiédes, ou des fruits.
- Je n’ai pas de fruits ! Quant aux « comme tu dis », je ne sais même pas ce que c’est !
- Ce sont de délicieux petits gâteaux confectionnés pour noël. En voici la recette :

Recette des Kourabiédes

Kourabiédes

Ingrédients :

  • 500g de farine
  • 320g de beurre
  • 125g d'amandes mondées et effilées
  • 1 jaune d'oeuf
  • 75g de sucre
  • 1 c café de poudre à lever
  • 1/3 de tasse d'eau
  • 2 c à s de cognac
  • 250g de sucre glace (pour le glaçage)
  • Fleur d'oranger

Préparation:

Battez en mousse le beurre et le sucre, ajoutez les jaunes, l'eau, les amandes, la farine et la poudre à lever.
Fabriquez de vos menottes des petites boules, ou bien, à l’aide d’un emporte-pièce, découpez dans la pâte étalée les formes de votre choix (étoiles, lunes, bref, des formes qui évoquent noël), et disposez-les sur une plaque non graissée. Laissez le four s’occuper du reste pendant 30 à 35min, thermostat 5.
Pendant que les biscuits sont chauds, arrosez-les d'eau de fleur d'oranger et recouvrez les de sucre glace (si vous avez opté pour les formes sphériques, vous n’avez qu’à les rouler dans une assiette de sucre glace).

« - Mais ? Il faudra au moins une demi-heure pour que ces enfants s’en aillent !
- Possible.
- Comment les faire partir VITE ?
- Donne-leur ce que tu as.
- Cinq euro, ça ira ?
- Ça peut faire l’affaire, mais je tiens à te faire savoir que je trouve ça honteux, bien que beaucoup de Grecs se débarrassent du problème de la même manière aujourd’hui, ça va à l’encontre de la tradition… Mais ça, mon pauvre ami, c’est le capitalisme qui corrompt tout ce qu’il touche, d’ailleurs, comme l’autre jour un médecin dit fort bien…
- Oui, oui, je battrai ma coulpe plus tard, en attendant donne leur ça et ferme cette porte !!! »

Le danger passé, ils retournèrent se coucher et dormirent profondément jusqu’au soir, où ils furent réveillés par un bruit de sonnette. C’était Cassandre et sa famille, les bras chargés de melitzanosalata, de vin de crète, de kourabiés et de mélomakarona.

Recette de la melitzanosalata (ou caviar d’aubergine)

melitzanosalata
Ingrédients (pour 4 personnes) :

  • 1 kg d’aubergines
  • 1 oignon
  • 2 gousses d'ail
  • 2 tomates pelées
  • 1 cuillère à café de jus de citron
  • huile d'olive
  • sel, poivre


Préparation :

Coupez en deux les aubergines, ciselez la chair, salez et laissez dégorger pendant 30mn.

Faites les cuire au four à 180°C jusqu'à ce qu'elles soient tendres et retirez la chair. Vous pouvez par exemple creuser l’Aubergine à l’aide d’une cuillère ou plus simplement la peler (gare à ne pas vous brûler !), l’essentiel étant que vous vous débarrassiez de la peau, qui n’a rien à faire dans cette recette, ne l’en déplaise.

Dans une terrine, mélangez l'ail haché, la chair d'aubergine, les tomates, l'huile et le jus de citron.

Ajoutez-y l'oignon haché revenu quelques instants à l'huile. Assaisonnez et travaillez bien la préparation.

Gardez la salade au frais pour environ une demi-heure, avant de servir.

Recette melomakarona

melomakarona

Ingrédients pour le sirop :

1 tasse d’eau + 1 tasse de sucre + 1 tasse de miel + quelques gouttes de citron

Ingrédients pour la touche finale :

Noix concassées (mélangées avec du sucre)

Ingrédients pour la pâte (pour une cinquantaine de macarons) :

  • 1 tasse de jus d’orange
  • 1 cuillère à thé de zeste d’orange
  • 2 tasses d’huile
  • 1 tasse de sucre
  • 1½ cuillère de bicarbonate de soude
  • 2 tasses de semoule fine
  • 1/2 cuillère à thé de muscade moulue
  • 1/2 cuillère à thé de clous girofle moulus
  • Environ 1 kg de farine (selon la consistance de la pâte)

Préparation :

Préparez le sirop en premier en faisant chauffer tous les ingrédients afin qu’il puisse refroidir avant de le verser sur les macarons à la toute fin. Réserver.
Préchauffez le four à 180°
Mélangez tous les ingrédients de la pâte en terminant avec la farine que vous ajoutez progressivement. La consistance de la pâte doit rester molle.
Façonnez les melomakarona en forme de barquettes en plantant une fourchette dans chacun (ceci permettra au sirop de bien s’imprégner) et déposez-les sur une plaque couverte de papier sulfurisé.
Cuire au four environ 20 minutes.
Disposez les melomakarona dans un plat et recouvrez-les du sirop froid. Ajoutez finalement les noix de Grenoble concassées.
Afin de faciliter la dégustation, placez chaque macaron dans un moule en papier.

Quoi ? Pense François, des spécialités grecques pour le réveillon de noël ? Ces Grecs-là ont décidément de drôles de mœurs ! Heureusement que j’ai pensé à acheter champagne et foie gras, hé, hé !

Tous s’attablèrent, et ils passèrent un bon réveillon, si l’on excepte le commentaire de Pandore, qui soupira que noël la désespérait, celui de Cassandre, qui jura que ce gueuleton finirait mal (ce qui ne manqua pas de se produire, puisque nos amis Pierre et François durent se partager les toilettes à cause d’une méchante indigestion) et l’attitude pour le moins déstabilisante de Madame Pénélope, qui avait amené son métier à tisser et s’en est servi toute la soirée.

Les jours passaient et François était de plus en plus impatient à l’idée de passer le nouvel an dans la future belle famille de Pierre. Il comptait bien leur en mettre plein la vue, avec tous ses beaux cadeaux. Ce jour vint enfin. Nos deux amis marchaient, les bras chargés, dans les rues d’Athènes, quand soudain François s’écria : « Pierre, regarde ! Tu n’en croiras pas tes yeux ! » Pierre s’approche :

« - Quoi donc ?
- Mais là, enfin ! Un père noël !
- Ah, oui.
- Mais ? Puisque tu m’as dit que les Grecs ne fêtent pas noël, ça ne te fait rien ???
- Mon cher François, peut-être les Grecs ne fêtent-ils pas noël, mais ça ne les empêchent pas d’avoir un père noël. D’ailleurs, ce n’est pas vraiment un père noël, mais Agios Vassilis, Saint Basile, si tu préfères. Il passe à la nouvelle année, et non pas à noël.
- C’est à n’y rien comprendre ! Qu’ils préfèrent garder un Saint à la place d’un père noël, qui, il est vrai, relève plus de la superstition que de la religion, je le conçois. Mais pourquoi diable Saint Basile, et non pas Saint Nicolas ? Et pourquoi le vieux bonhomme passerait-il à la nouvelle année plutôt qu’à noël ?
- Mon cher François, pour répondre à ta première question, sache que les Grecs n’ont pas plus de raisons de célébrer Saint Nicolas que nous. Dans notre calendrier la Saint Nicolas tombe le 6 décembre et dans le leur le 19 décembre, ce qui est sans rapport avec nos fêtes de fin d’année. Et je te dirai même qu’ils ont des raisons supplémentaires de ne pas le fêter, Saint Nicolas étant turc à l’origine, ce qui pourrait les renvoyer à 400 ans d’occupation pas toujours bien digérée. Enfin, pour répondre à ta deuxième question, Saint Basile passe à la nouvelle année, parce que c’est la Saint Basile sur le calendrier orthodoxe, et non la Saint Sylvestre, comme sur le calendrier qui est le nôtre. De plus, si Saint Basile a été chez les Grecs assimilé au père noël de la même manière que Saint Nicolas chez nous autres, les Grecs veulent à tout prix éviter l’amalgame entre le passage du père noël et la naissance du Christ. As-tu d’autres questions, mon cher François ?
- Parole, si ça doit être à chaque fois aussi compliqué, je n’en aurai plus jusqu’à l’année prochaine ! »

Le réveillon eût lieu dans la bonne humeur, malgré les doutes de Cassandre qui « la sentait mal, cette soirée » et les lamentations de Pandore qui ne voyait vraiment pas pourquoi la nouvelle année serait plus porteuse d’espoir que la précédente qui, il fallait bien le dire, avec cette crise, était à désespérer. Il était minuit moins dix, quand François se souvint qu’il avait oublié le paquet pour Pandore. Celle-ci lui dit que ça ne faisait rien, puisque de toute façon elle n’espérait rien. Mais François y tenait, et partit en courant chercher le paquet manquant.

Il revint l’année suivante, à 00h22. La porte était grande ouverte, il voulut se précipiter à l’intérieur, mais il glissa sur une chose qu’il n’eut pas le temps d’identifier, et alla s’écraser contre le mur du salon. « Je le savais ! » s’exclama Cassandre. « Mais enfin que f’est-il paffé ? » s’exclama François avec quelques dents en moins. Madame Pénélope, confuse, lui expliqua :

« - Eh bien, voyez-vous, c’est la tradition… on jette une grenade juteuse sur le pas de la porte en signe de chance et de prospérité pour la nouvelle année. Le premier qui passe la porte du pied droit est porteur de chance pour toute l’année. Malheureusement, il semble que vous soyez entré du pied gauche…
- Merfi, ve m’en doutais ! » lui repartit François.

Ensuite, on se partagea la galette des rois (galette de Saint Basile en grec), comme il est de coutume en Grèce au premier de l’an, après avoir coupé les parts de manière rigoureusement égale, et les avoir distribué dans l’ordre de la hiérarchie familiale. Les deux premières parts furent laissées au Christ et à la maison. Les fourchettes allaient bon train quand soudain : « Aïe ! » s’exclama François. « Mais qu’est fe que f’est que fa, encore ? » Il venait de croquer dans la traditionnelle pièce de monnaie dissimulée à l’intérieur. « ça porte bonheur ! » s’écria Madame Pénélope, rougissante. « Ah. Fi fous le dites, alors… » Et il ramassa sa dent tombée dans l’assiette. On ne couronna pas François, on lui fit juste un petit cadeau, comme il est de coutume en Grèce. « Oh ! Du caramel mou ! Merfi ! »

Après une semaine passée chez le dentiste, le 6 Janvier, François accompagna Pierre à l’épiphanie, qui n’est pas l’épiphanie en Grèce, mais le baptême du Christ.

« Que faisons-nous au bord de la mer ? » Demanda François, perplexe. Pierre rit de bon cœur et lui expliqua qu’en Grèce, on bénit les eaux pour célébrer le baptême du Christ.

« - Et encore, tu devrais être content, la tradition oblige à bénir le point d’eau le plus proche. Nous aurions pu être à la piscine municipale à l’heure qu’il est !
- Mais ? Tout à l’heure, à l’église, le pope n’a-t-il pas béni l’eau d’une bassine et les fidèles emporté l’eau dans des flacons ?
- Tu dis vrai, mais ça ne suffit pas. La Grèce est le pays des eaux et le Christ vaut bien qu’on lui consacre mieux qu’une bassine, non ?
- Si fait, mais pourquoi ne pas se contenter du symbole ?
- Oh, tais-toi donc un peu et regarde plutôt…»

Le pope, une croix à ses côtés, se lança dans un long monologue auquel nos amis ne comprirent rien. De jeunes hommes en maillot de bain se tenaient, silencieux, tout autour de lui. La croix brillait de tous ses feux. « Elle est sûrement en or », pensa François qui commençait à trouver la cérémonie intéressante. Quand soudain: « ça par exemple !s’écria François, il n’est pas un peu fou, ce pope, non ? » Le pope venait de jeter la croix à la mer.

Cassandre eut juste le temps de dire qu’elle sentait venir un malheur, que François plongea tout habillé à la suite de la croix, laissant les jeunes hommes interdits. Il s’écoula une très longue minute avant qu’il ne reparut à la surface des eaux. « C’est diablement lourd ! » s’écria-t-il, trainant la croix sur la plage. Ce fut un triomphe, le pope lui-même vint à sa rencontre pour le bénir. « François, ce que tu viens de faire est formidable ! » lança Pierre, enthousiaste.

« Je veux bien te croire, lui repartit Pierre. Un objet pareil, ça vaut son pesant d’or ! » « Mais non, je ne parle pas de la valeur matérielle, cette croix est en toc de toute façon » Et Pierre n’eut pas le temps d’expliquer à François que la tradition voulait qu’un jeune homme courageux aille chercher la croix au fond des eaux glacées, que François avait perdu connaissance. « Ne l’avais-je pas dit ? » questionna Cassandre dans l’ambulance.

En ce qui concerne notre ami Kosta, resté à Paris chez son cousin Giorgos, la bénédiction des eaux fut moins captivante : elle eut lieu sur les bords de la Seine, où la baignade est interdite. Quand le pope, qui avait pris soin de nouer un ruban à la croix avant de lancer, la remonta lui-même de l’eau, Kosta ne put s’empêcher d’écraser une larme; et s’il ne lui avait pas fallu emprunter l’un de ces taxis parisiens pour gagner l’aéroport, il serait immédiatement rentré au pays.