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"La tragédie moderne" : 20 000 nouvelles familles sans électricité chaque mois en Grèce

9 décembre 2013

Politique Société Solidarité Barbara coupures d'électricité DEI Grèce organisation citoyenne solidarité Yannis

20000 foyers privés d’électricité chaque mois en 2013


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Bien qu’il ait fallu que 3 personnes meurent dans leurs maisons pour que le gouvernement agisse en autorisant le rétablissement de l’électricité aux foyers dont l’électricité a été coupée pour impayés, un groupe clandestin a pu sans inquiétude rétablir la lumière et la chaleur à quelques-uns des 20000 ménages privés d’électricité.

Le fils de Barbara a 17 ans et va toujours à l'école. Il ne pouvait étudier que quand il faisait jour. Récemment, il a commencé à vendre ses vêtements sur internet.

Le fils de Barbara a 17 ans et va toujours à l'école. Il ne pouvait étudier que quand il faisait jour. Récemment, il a commencé à vendre ses vêtements sur internet.

Barbara, une mère célibataire qui touche une maigre pension d’invalidité, et son fils de 17 ans sont une de ces milliers de familles sans électricité parce qu’elles n’ont pas pu payer leurs factures, jusqu’à ce qu’une initiative citoyenne lui ait rétabli le courant la semaine dernière.

« Je devais 410 euro à la compagnie d’électricité. Je jure que je ne pouvais pas payer ma facture. Je me suis adaptée à l’obscurité. C’est comme pour le chauffage…mieux vaut ne pas en parler. On peut voir les radiateurs, mais c’est tout » dit Barbara, une mère célibataire de 39 ans qui vit avec son fils de 17 ans.

Mi-septembre, DEI a coupé l’électricité à son domicile, situé dans le quartier de la classe ouvrière de Nikea au Pirée. En mauvaise santé et percevant une pension d’invalidité de 410 euro mensuels, elle bénéficiait déjà de tarifs réduits, mais malgré ça, elle n’a pas pu payer sa facture.

Elle lutte contre trois maladies graves en même temps, dont du diabète et de l’arthrite. L’une de ses maladies nécessite l’utilisation de certains équipements qu’elle n’a pas pu utiliser depuis que son électricité a été coupée.

Selon les données officielles de DEI, 315 232 comptes à basse tension ont été déconnectés au cours des neufs premiers mois de cette année.

Sources à partir desquelles DEI estime que 75 à 80 % de ces déconnexions ont été pratiquées chez des particuliers et le reste chez de petits commerçants. Ce qui voudrait dire qu’au moins 20 à 21000 foyers se voient privés de courant chaque mois.

Barbara s’est un peu intéressée à la réunion de la semaine dernière à la résidence du premier ministre, organisée pour discuter du problème de dizaines de milliers de grecs qui ont été laissés dans le froid et le noir après que leur électricité a été coupée pour factures impayées. Les autorités ont promis de restaurer l’électricité des foyers qui en sont privés parce qu’ils n’ont pas pu payer leurs factures, après qu’au moins 3 personnes sont mortes dans des accidents causés par des braseros ou des bougies, dont une fillette de 13 ans et un vieil homme de 85 ans.

Les municipalités et DEI formeront des équipes pour identifier les familles dans le besoin et rétablir le courant, a dit le ministre de l’Energie, Yannis Maniatis. « Nous plaçons les gens au-dessus des coûts de DEI », dit Maniatis, ajoutant que les prix de l’électricité pour les soupes populaires et les autres services sociaux seraient réduits de 70%.

Miracle

Mais avant l’annonce du gouvernement, le 4 Décembre, qui était le jour de la fête de son prénom, un homme que Barbara appelle « Saint Theodoros » est venu chez elle pour faire un miracle. Elle fait référence à Theodoros Marinellis, un militant dans un groupe de solidarité qui reconnecte les compteurs électriques des foyers – sans l’autorisation de DEI.

Le fils de Barbara révisant pour ses examens d'entrée à l'Université

Le fils de Barbara révisant pour ses examens d'entrée à l'Université

Son groupe, appelé le Mouvement Citoyens contre les Coupures d’Électricité, affirme qu’il a rétabli le courant dans plus de 4000 maisons au cours des 18 derniers mois.

Quant à Barbara, elle a peut-être de nouveau de l’électricité, mais elle n’attend pas d'autres miracles. Et comment le pourrait-elle, quand elle et son fils ne bénéficient que de 410 euro par mois pour survivre?

"J’ai travaillé jusqu’à l’âge de 37 ans dans une usine de chaussures, mais avec mon diabète et ma polyarthrite rhumatoïde, il était impossible pour moi de continuer", explique Barbara.

Même si sa pension lui sera coupée dans les prochains mois et qu’elle devra se présenter devant un comité de médecins pour une réévaluation, elle se sent un peu réconfortée de savoir qu’elle n’aura pas besoin de cuisiner sur un réchaud à gaz ou d’utiliser des bougies pour avoir un peu d’éclairage dans la maison.

« Au moins, mon garçon pourra lire grâce à une lumière normale » poursuit-elle.

Barbara cuisinant sur un réchaud à gaz

Barbara cuisinant sur un réchaud à gaz

La seule chose qui lui reste pour rompre la monotonie, c’est le « shopping » qu’elle fait à l’épicerie sociale qui approvisionne les foyers avec les produits alimentaires de base.

Malgré le fait que la vie et le destin ne l’ait pas traitée avec générosité, Barbara semble stoïque vis-à-vis de sa vie de misère et de pauvreté.
« Je dois 410 euro à la compagnie d’électricité. Je jure que je ne pouvais pas payer ma facture. C’est comme pour le chauffage… mieux vaut ne pas en parler. Nous pouvons seulement voir les radiateurs mais c’est tout. » dit la femme de 39 ans.

« J’ai un chauffage au gaz halogène, mais je n’ai pas de quoi payer les bouteilles pour l’alimenter. Je n’ai pas d’argent pour de tels luxes. Mais vous savez, nous ne sommes pas les seuls. Il y a tellement de personnes dans le besoin, qui vivent dans la faim et la privation et qui pourtant ne vivent pas dans des taudis. Ils gardent leur misère derrière les portes closes de leur maison ». Dit-elle.

Alors que ses pensées sont accompagnées d’un sourire amer, son fils, qui se prépare aux examens d’entrée à l’université, est rempli de rage.
« Je suis en colère tous les jours contre ma vie. Je suis fatigué d’espérer… Mais il y a des moments où je parviens à espérer de nouveau. »

« La plupart du temps, je n’ai pas un sous en poche. Mes camarades de classe partent en voyage scolaire, ils s’assoient et prennent un café. Et comme je ne peux pas, je préfère rester tout seul à l’école. Mais d’un autre côté j’essaie de ne pas exploser parce que je ne veux pas nous mettre dans l’embarras ma mère et moi, qui même dans cette situation sort et nettoie pour quelques euros. »

Barbara a récemment découvert que son fils vendait ses vêtements sur internet :

« Ses vêtements ont commencé à disparaitre subitement de la maison. Il m’a tout dit. Je ne sais pas quoi lui dire. Je n’ai pas de solution à proposer. » dit-elle.

Décès attendus

Comme l’explique un autre militant du Mouvement Citoyen contre les Coupures d’Électricité, il n’est pas surprenant que la politique de privation d’électricité pour ceux qui ne peuvent pas payer coûte la vie à des gens.

« C’est seulement maintenant que nous voyons ce que nous avons fait ces 18 derniers mois. C’est une tragédie pour les foyers grecs. Nous avons insisté à maintes reprises sur le fait que, tant que l’État et tous les acteurs politiques continueraient cette approche « à distance » de la question des privations d’électricité dans les foyers les plus vulnérables, nous continueront de déplorer des victimes. » dit Manos Maroulakis du Mouvement Citoyen contre les Coupures d’électricité de la banlieue Peristeri à l’Ouest d’Athènes.

« Tous ceux qui sont impliqués doivent assumer leurs responsabilités et mettre fin à cette tragédie moderne une bonne fois pour toutes. Parce que malgré toute la solidarité des mouvements qui se sont développés et malgré les nombreuses batailles que nous avons gagnées, rien ne se passera véritablement à moins qu'on ne change de cap, à moins que la gestion politique de la crise change » dit-il.

Dans le même contexte, Yannis fait partie de ceux qui se sont vu privés d’électricité. A 60 ans, il est peintre et n’a pas retravaillé depuis 2009. Son électricité a été coupée il y a 6 mois. Il partage un appartement de 70 m2 avec sa famille, dont deux fils au chômage qui ont dû revenir au domicile parental.

Sa fille aussi vit là avec son bébé d’un mois et demi. Elle s’est séparée de son mari récemment. Le couple ne pouvait plus se permettre de vivre dans sa propre maison.

« Son mari vit avec ses parents, et notre fille est venue chez nous. Nous avons bien vécu. Les choses allaient bien. Mais tout a changé depuis 2009. C’est l’histoire de: "Comment la vie de tous les jours est devenue d’une monotonie déprimante". Nos fils se sont retrouvés au chômage, ma femme cuisine sur un réchaud à gaz et se rend à l’épicerie sociale pour trouver de la nourriture. Et il n’y a pas de chauffage. Nous allons nous coucher plus tôt afin de trouver un peu de chaleur sous de lourdes couvertures ».

Et pour ce qui est de sa fille ? Ce jour-là elle est allée, avec son bébé dans une poussette, chercher du travail dans une boulangerie où elle avait déjà travaillé autrefois. Personne dans la famille ne dispose d’une assurance santé, à l’exception de la nouvelle maman, et encore, ce n’est que pour quelques mois.

Capitulation

Mais malgré le fait que ces gens aient été laissés sans rien, ils n’en sont pas devenus pour autant plus militants, ou prêts à exprimer leur solidarité, dit un autre membre du groupe.

"Les gens ont capitulé. Ils ont rendu les armes. Ils ont peur. Quand nous remettons l’électricité dans une maison comme celle-là, nous essayons de changer leur façon de voir les choses. Nous les aidons à se considérer eux-mêmes comme une partie de la solution plutôt que comme une partie du problème. Malheureusement, ce n’est pas facile à comprendre."

"En outre, malgré les conditions difficiles engendrées par la crise, il reste à convaincre les gens qu’il vaudrait mieux déplacer le niveau individuel au niveau collectif. Nous voyons ça quand nous avons des gens qui nous appellent 40 fois pour savoir quand est-ce qu’on va venir pour reconnecter leur électricité. Et une fois que c’est fait, ils ne répondent plus à nos appels. Mais nous voulons que cette solidarité dont nous faisons preuve se répande comme une épidémie. Et que les gens que nous aidons en aident d’autres dans le besoin. Malheureusement les choses bougent lentement à cet égard, mais nous avançons de manière régulière", ajoute Stergios Tsartakleas, un militant de la même organisation à Megara, une ville de l’Est de l’Attique.