5 ans d'actualité indépendante sur les crises en Grèce

1000ème article sur okeanews ! Et la suite ?

20 novembre 2013

Billet d'Humeur Médias Grèce OkeaNews

2 ans d'actu sur la grèce, pas comme ailleurs


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1000 articles. Un nombre simple à retenir. En 2 ans de suivi de l'actualité, Okeanews compte désormais mille articles qui concernent principalement la crise en Grèce. D'un blog, le site est devenu un média à part entière et tente aujourd'hui de devenir rentable. Retour en bref sur les dates clefs du site et sur la suite à venir.

1000eARTICLE-BANNIERESITE

2011 : le démarrage

Après avoir posté quelques billets sur le blog d'Olivier Berruyer (www.les-crises.fr) sous le pseudonyme Okeanos, je décide de lancer Okeanews, "les News d'Okeanos". Le but était de partager l'actualité dont personne ne parle, avec une vision de l'intérieur. Tous les articles étaient publiés en Creative Commons. Le site avait la forme d'un blog et devait - en théorie- n'être qu'une activité à temps partiel.

C'était sans compter sur la densité et la complexité de l'actualité grecque et la gravité de la situation du pays.

Quelques articles clef du début du site :

- Le jour du non en Grèce

Austérité et fas­cisme en Grèce — la véri­table doc­trine des 1%

Les 10 mythes sur la Grèce et la crise

Theodoros Pangalos — Le verbe et la vertu ?

Dora Bakoyannis (aujourd'hui députée Nouvelle Démocratie) : « On ne prend pas l’extrême droite au sérieux ! »

2012 : mise en place des donations et les doutes du blogueur

Devant le flux massif de nouvelles inquiétantes et pris par l'actualité en mode live, notamment lors du vote du 2ème mémorandum en février, sous le gouvernement du technocrate Papademos, il devenait utile de savoir s'il était possible de poursuivre à temps plein via des donations. Elles ont donc été mises en place avec un résultat plutôt mitigé.

L'actualité s'est ensuite fortement accélérée en 2012, avec les élections en 2 phases, la victoire de la Nouvelle Démocratie d'Antonis Samaras fortement portée sur son extrême droite et l'arrivée de l'Aube Dorée au parlement.

L'été qui suivit ne fut qu'une découverte de ce que la campagne électorale de la droite grecque avait mis en avant :  l'opération Xenios Zeus (Zeus l'hospitalier) est mise en place, la police procède à des rafles de migrants et la violence du parti nazi est décuplée par son entrée au parlement (un exemple parmi tant d'autres).

Et un jour de juillet, c'en était Trop. Il était temps de faire le point et de réfléchir à la suite.

Mais la gravité des événements s'est imposée, avec une nouvelle dérive du gouvernement grec, qui a commencé à fermer des espaces autogérés et à nier les actes de torture par la police sur des militants antifascistes, sans oublier les actes de violence sur les journalistes. Les relations entre certaines entités de la Police et le parti néonazi devenaient de plus en plus claires. Comme lors de cette manifestation contre la pièce de théâtre Corpus Christi.

2012 fut aussi une année de rencontres, avec Anne-Sophie Jacques, Panagiotis Grigoriou, Ana Dumitrescu, Zoe Mavroudi, Theodora Oikonomides et tant d'autres. Ces rencontres donnaient l’énergie de poursuivre, d'autant que l'actualité grecque montrait jour après jour une nouvelle dérive vers l'autoritarisme.

Il devenait urgent de parler des droits de l'homme et de la liberté de la presse.

Mais il fallait changer de modèle économique sous peine de tomber dans la précarité.

2013 : fin de la solitude et passage payant

La décision est prise et Okeanews passera payant, sur le modèle de Mediapart ou Arrêt sur Images, avec les moyens d'un blogueur : très peu de financement. Christine et Aleka me rejoignent (encore merci !!!!) bénévolement dans l'aventure et après quelques semaines de travail acharné, le nouveau site est mis en ligne en mai, alors que le compte twitter Okeanews est élu « Meilleur Microblog fran­co­phone » des bobs 2013 de la Deutsche Welle.

Pendant ce temps, les signes de sortie de crise de la Grèce ne se sont pas sentir. Le chômage continue sa course folle, les migrants sont toujours victimes et de l'Aube Dorée et de la police, qui rafle aussi les sans chez-soi et les toxicomanes dans le centre d'Athènes dans une opération nommée "Thetis".

Thetis, dans la mytho­lo­gie, est la mère d’Achille et sym­bo­lise la mater­nité et la pro­tec­tion. Comme le gouvernement semble particulièrement aimer la mythologie grecque, il appelera aussi "Athina" son opération de "réorganisation" de l'Education en Grèce. Athina est la déesse de la Sagesse et de la connaissance. On notera l'hypocrisie.

Une fermeture de la télévision publique plus loin (la démocratie, cela n'a pas de prix), le gouvernement chancelle avec le départ de la Gauche Démocratique de la coalition. Un nouveau gouvernement voit donc le jour, toujours mené par Antonis Samaras qui offre à Evangelos Venizelos, le patron du PASOK, le parti ennemi de toujours, le poste de Vice Premier Ministre et celui de ministre des Affaires étrangères.

Venizelos n'est toujours pas inquiété par la liste Lagarde, et un nouveau venu dans le parti de Samaras va faire irruption dans ce gouvernement tourné toujours plus vers l'extrême droite : Adonis Geordiagis. Ancien membre du LAOS, le parti d'extrême droite qui s'est fait boudé par ses électeurs pour avoir participé au gouvernement de Papademos, il rejoint le parti de Samaras pendant la campagne électorale. Ancien vendeur de bouquins (dont celui d'un négationniste notoire) sur des chaînes tv privées, Georgiadis, pour qui les morts du soulèvement des étudiants en 1973 n'ont jamais existé, est désormais ministre de la Santé et sa première action fut de remettre en place une loi raciste inventée par son prédécesseur Loverdos (de la "gauche" du PASOK), loi pourtant retirée par décision de la Cour en mars 2013.

L'actualité grecque, en 2013, a poursuivi son rythme effréné : attaques racistes, interdiction de manifestation, réquisition de type militaire pour casser les grèves des fonctionnaires, verrouillage de la capitale pour la venue de hauts dignitaires Européens et pour les fêtes nationales,  nouvelles mesures d'austérité, droits de l'homme en berne, conditions de détentions indignes. Sans compter, plus dernièrement, le meurtre de Pavlos Fyssas, puis celui de deux membres de l'Aube Dorée.

Sans oublier le rapport de ProAsyl sur le "push-back" : quand l'Etat grec refoule des immigrés Syriens vers la Turquie...

Le Premier Ministre Antonis Samaras appelle ce genre de résultat une "Success Story" : heureusement donc que c'est un succès.

S'il est impossible de résumer en quelques paragraphes les 667 articles publiés jusqu'à ce jour en 2013 sur okeanews, une chose est certaine, l'année n'est pas terminée et l'hiver s'annonce rude.

Mais heureusement, les dessins de Dimitris Georgopalis nous permettent encore de sourire devant le constat accablant de la politique d'austérité en Grèce.

A suivre en 2014 : la "rentabilité" ou la précarité

La suite est une fonction à plusieurs inconnues. Tout dépend du nombre d'abonnés qui nous aiderons dans l'aventure. Je tiens à remercier celles et ceux qui ont donné leur soutien dès le départ, ainsi que celles et ceux qui s'abonnent encore aujourd'hui.

En octobre, le site a rapporté environ 800€ : bien trop peu pour salarier 3 personnes et financer les frais, les investissements en matériel et les charges.

Le nombre d'abonnés est encore bien trop faible et nous avons toujours besoin de vous.

Car la crise grecque, qui n'a rien de grecque d'ailleurs, bouffe de l'intérieur, qu'on en soit juste un témoin direct ou qu'on la subisse au quotidien. Mais souvent, elle nous rattrape. Depuis 2 ans, ma vie consiste à passer des heures à trier dans la merde du flot ininterrompu de décisions politique fascisantes. C'est usant, et c'est d'ailleurs le sentiment partagé par d'autres blogueurs ou journalistes. Cela vous ronge chaque jour un peu plus. Vous vous demandez jusqu'où cela pourrait aller. Vous savez déjà que parler de démocratie en Grèce est une vaste blague quand vous voyez régulièrement l'appareil répressif  se mettre en place, comme dans la région de Skouries.

Et cela vous ronge d'autant plus quand votre situation économique se dégrade jour après jour. Un beau matin, vous vous dites que finalement, se remettre la tête dans le sable et retrouver une vie normale ne serait pas si mal. Un travail normal, un salaire (français) qui tombe et le retour des tracas de la vie quotidienne normale : la douce caresse d'une vie parfaite après avoir goûté à la crise grecque.

Et cela peut devenir plus qu'une idée quand vos économies ne peuvent vous faire tenir que pour les 3 mois suivants.

Mais pourtant, l'aventure okeanews devrait continuer non ? C'est ce que nous souhaitons et nous continuerons, d'une manière ou d'une autre.

Nous aiderez-vous ?

Okeanos


Le petit mot de Christine :

Vivre en Grèce n’a jamais été vraiment facile... mais on avait le soleil, la famille, les amis... et on pouvait philosopher durant des heures pour redonner aux choses leurs dimensions réelles, leurs dimensions humaines.

Cela fait trois ans que le pays croule et, avec lui, bien des choses s’écroulent avec lui : la santé, l’éducation, la liberté d’expression, la liberté de penser, l’avenir de mes enfants. Le soleil est toujours aussi puissant, mais la famille et les amis font des efforts parfois surhumains pour survivre et rester à vos côtés.

Je fus « parachutée » dans Okeanews au hasard de mes pérégrinations sur Internet, à la recherche de réponses. Et je continue, pour aider à poser les bonnes questions. Et Okeanews doit continuer pour apporter ces images et réflexions que l’on trouve si peu ailleurs.

Des arrêts sur image que d’autres ne prennent pas le temps de faire pour retrouver l’aspect humain que l’on cache derrière les chiffres...


Le petit mot d'Alexandra :

J’ai grandi dans un monde de haussements d’épaule, de soupirs désabusés, de « qu’est-ce qu’on peut y faire ? », de « c’est comme ça ». Je portais mon indifférence sur le dos comme les marcheurs de Baudelaire leur chimère. Je ne m’en plaignais pas : « c’était comme ça ». Une guerre ici, une dictature là, des morts, des blessés, des réformes, atteinte à la liberté d’expression, aux acquis sociaux. Je haussais les épaules, ce n’était pas chez moi. Pendant que les images de violence déferlaient sur le petit écran, je n’étais absorbée que par une chose : l’odeur du nouveau canapé en cuir acheté à crédit par mes parents.

Je grandis encore, je ne m’intéressais toujours à rien. C’est par hasard que j’ai étudié le grec ancien. Sureffectif dans les autres options, je crois. Dès la première heure de cours, j’ai eu envie de vomir. Mon indifférence me quittait. Il y avait donc eu dans ce monde des êtres sans JT ni canapé en cuir, de fins observateur du Monde et de l’humain, des êtres faits à la fois de raison et de sacré, de paradoxes assumés, de beauté, de mythologie, des humains qui ne se divinisaient pas mais qui vénéraient des dieux humanisés ?

Le premier voyage en Grèce s’est mué en un voyage éternel. Ces Grecs-là avaient des descendants qui malgré tous les accidents de l’Histoire partageaient avec leurs ancêtres la même curiosité pour le monde et l’humain, la même acceptation joyeuse de leurs paradoxes. Bref, ces Grecs-là vivaient quand j’étais moi-même née sous la sépulture du néolibéralisme, dont on disait partout qu’il était « le meilleur des systèmes possibles », et que je continuais de mourir sous les grandes pelletées funèbres d’homo-oeconomicus, sans envie, sans enthousiasme. Funeste indifférence.

Je ne pourrais jamais rendre assez hommage aux Grecs. Aujourd’hui, l’odeur du canapé me dégoute. Aujourd’hui, mes inatteignables Grecs sont atteints. C’est qu’il a le bras long, homo-oeconomicus. Troïka, FMI, dette, crise, pauvreté, fascisme, rues désertes, petits commerces fermés, sécurité sociale inexistante, maladies, familles sans électricité, gosses mal nourris, suicides, désespoir. Voilà de quoi est désormais fait le paysage grec.

Heureusement, il leur reste encore le sens aristotélicien de la « juste mesure », et la fascination héraclitienne du paradoxe. Et certains refusent encore de tomber dans l’excès du désespoir. Et si l’on commence en Grèce aussi à entendre des « qu’est-ce qu’on peut y faire ? » désabusés, beaucoup luttent avec courage, et tant pis s’ils doivent entendre que leur combat n’a pas de sens, que « l’infâme » est trop fort. Okeanews sur ce point, est très grec. Il se bat. C’est pour ça que j’ai rejoint le mouvement.

Je n’ai pas de canapé en cuir et je vis très modestement ; mais je vis. Je fais ma part. Et vous ?