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La douleur de Polytechnique est encore très forte en Norvège

16 novembre 2013

Société dictature des colonels Grèce histoire junte Norvège Polytechnique révolte des étudiants Toril Margrethe Engeland

Toril Margrethe Engeland a été abattue à l'extérieur de l'école Polytechnique il y a 40 ans


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La sœur de Toril Margrethe Engeland, qui a été abattue dans la soirée du 16 Novembre 1973 près de l'École polytechnique à Athènes,  parle de sa mort et de ses souvenirs pour le 40ème anniversaire de la répression sanglante de la junte lors du soulèvement des étudiants.

Aux portes de l'Ecole polytechnique: Liv Kari Engeland lors de sa visite à Athènes cet été, son troisième voyage (Photo: Liv Kari Engeland)

Aux portes de l'Ecole polytechnique: Liv Kari Engeland lors de sa visite à Athènes cet été, son troisième voyage (Photo: Liv Kari Engeland)

En ce jour, chaque année, les noms des 24 personnes décédées lors du soulèvement de l'Ecole polytechnique en 1973 sont lus à haute voix dans les écoles ou publiés dans la presse. Un de ces noms est étranger : Toril Margrethe Engeland, de Norvège.

En dehors de sa famille et de sa sœur en Norvège, qui la pleurent toujours quatre décennies après sa mort, peu se souviennent encore comment elle est morte.

 Toril Margrethe Engeland

Toril Margrethe Engeland

Pendant des années, la courte biographie de ce qui était connu de Toril, accompagnée d'une photo noir et blanc d'une femme aux cheveux sombres - et longs - de 22 ans et un sourire de Mona Lisa, est restée inchangée. Selon ces informations, elle était une touriste qui s'était retrouvée au mauvais endroit au mauvais moment, abattue par une balle perdue alors qu'elle rentrait du cinéma.

Le peu d'informations disponibles était suffisant pour certains pour affirmer qu'elle - comme les autres victimes de Polytechnique - n'ont jamais existé, sauf comme des fantômes dans quelque conspiration de gauche.

« Il est compréhensible que les gens de la junte disaient cela à l'époque, mais que des gens le disent aujourd'hui est très étrange », dit la sœur de Toril, parlant depuis sa maison de Molde, à 500 km au nord-ouest d'Oslo.

Liv Kari Engeland avait 18 ans quand ses parents ont reçu la terrible nouvelle que Toril avait été abattue le soir du 16 Novembre 1973 à proximité de l'école polytechnique .

Toril, Liv Kari & Per Helge

Les enfants de la famille Engeland : Liv à gauche et Toril avec son frère Per sur ses genoux

Né le 4 Mars 1951, Toril était l'aînée des trois enfants de Per Reidar Engeland, un ingénieur de la compagnie de téléphone, et son épouse Helga Margrethe. Le fils, Per Helge , était le troisième enfant, né une décennie après Toril . L'ordre des naissances a assuré aux sœurs d'être plus proches, un lien qui s'est développé à mesure qu'elles grandissaient.

Liv rappelle qu'elle était en admiration devant sa sœur aînée : "Elle avait un sens aigu de la justice, à la fois dans la famille mais aussi pour le monde. Elle faisait partie de ces gens qui aiment rencontrer des personnes des autres pays. Elle admirait beaucoup Martin Luther King et la population noire, et c'est quelque chose que j'ai pris d'elle."

« Il est compréhensible que les gens de la junte disaient cela à l'époque, mais que des gens le disent aujourd'hui est très étrange »

Mais sa sœur souligne que Toril n'était pas véhémente et n'était pas impliquée dans l'activisme étudiant. Elle était plutôt timide et réservée. Elle n'avait pas eu beaucoup d'amis pendant ses études à l'Université d'Oslo, où elle avait étudié l'histoire de l'Art. Elle vivait dans le jazz et la musique de Bob Dylan, Bob Seger, Joan Baez et Mikis Theodorakis.

Liv l'a vue pour la dernière fois durant le nouvel an 1973, à Oslo.

Un dessin de Toril

Un dessin de Toril

Vers la Grèce

Toril était arrivée en Grèce en mai 1973, après avoir visité l'Italie. Elle était censée passer ses examens universitaires à Oslo durant cette préiode. Mais elle était impatiente.

« Son idée était simplement d'aller vers le nord de l'Italie et de voir beaucoup d’œuvres d'Art en visitant les musées. Ensuite, je pense qu'elle a rencontré des Américains et est partie avec eux à Corfou, où elle a peut-être passé Pâques, et de là, est partie à Athènes. Mais ce n'était pas son plan original » se rappelle sa sœur.

La carte d'étudiante de Toril lorsqu'elle était à la Sorbonne

La carte d'étudiante de Toril lorsqu'elle était à la Sorbonne

Voyager n'était pas quelque chose de nouveau. Elle était allée aux États-Unis pendant dix semaines avec sa mère après son diplôme du lycée et avait ensuite passé du temps à la Sorbonne à Paris pour apprendre le français.

Une fois à Athènes, elle est restée dans une auberge de jeunesse située sur l'avenue Alexandras, où elle a vite commencé à sortir avec un homme qui travaillait derrière le comptoir, Mohammed Ahmed Salem, qui était originaire d'Arabie saoudite.

« Je pense qu'il l'a aidée quand elle n'avait plus d'argent », se souvient sa sœur, en particulier après son travail comme fille au pair dans une famille d'Athènes - elle s'occupait et a enseigné l'anglais à une petite fille de cinq ans et à son jeune frère - s'est terminé .

Toril tenait sa famille informée de l'endroit où elle était, elle écrivait généralement des lettres à ses parents et à Liv, tandis que sa mère l'appelait chaque fois qu'elle avait un numéro de téléphone. Il devait en être ainsi : la dernière fois qu'elle a parlé à sa mère fut le matin où elle a été tuée.

« Toril ne savait pas si elle rentrerait à la maison, ou si elle allait rester plus longtemps, ou si elle continuerait son voyage. Elle avait ce petit rêve d'aller en Israël, mais nous ne savions pas ce qu'elle avait l'intention de faire, et elle ne le savait pas non plus », explique Liv.

La fusillade

Deux jours plus tard, quand un pasteur de l'église est venu à leur porte, les Engelands ont appris que leur fille était morte, abattue, comme on leur avait dit, à proximité de l'école Polytechnique d'Athènes à environ 23h30 alors qu'elle était sur le chemin de sa maison après être allée voir un film avec un « ami étranger ».

Selon son certificat de décès, cité par le représentant diplomatique de la Norvège à Athènes de l'époque, elle est morte de « blessures à la poitrine et à la gorge après avoir été touchée [ de loin ] par une balle de gros calibre ».

La version officielle, telle que rapportée largement par la presse, était que Toril était une "touriste", au mauvais endroit au mauvais moment, quand elle a été touchée à la poitrine par une balle perdue ou par ricochet. Certains récits disent qu'elle a été touchée sur Plateia Egyptou, qui est peut-être à l'origine de « Toril Teklet », un nom égyptien qui apparaît dans les premiers rapports de police et ensuite dans les listes des victimes.

Mais Leonidas Kallivretakis, historien du Centre National de la Recherche qui a beaucoup travaillé sur les événements de Polytechnique, doute qu'elle ait été tuée là-bas car cela aurait été trop loin pour la porter de là à l'hôtel Acropole.

L'historien, que Liv a rencontré à Athènes l'été dernier, doute aussi qu'elle revenait d'une séance de cinéma car la plupart des cinémas avaient été fermés ce soir-là, étant donné les événements survenus à Polytechnique.

"Kallivretakis a dit qu'il y avait tant de gens là-bas ce soir-là qu'elle n'aurait pas pu être là par hasard. Peut-être qu'ils étaient curieux et voulaient voir ce qui s'était passé."

Presque un an après, en août 1974, un mois après la chute de la junte, ils ont reçu une lettre personnelle d'un dentiste, ancien député de l'Union du Centre, Yiorgos Lazaridis, qui expliquait ce qui était arrivé à Toril. Ce soir fatidique, quand il a entendu parler des événements dans le centre d'Athènes, le jeune médecin avait rempli sa voiture avec de l'oxygène et des fournitures et s'était dirigé vers Polytechnique.

"A 23h30, c'était déjà terminé pour votre remarquable fille norvégienne. Elle était étendue sur les marches de l'hôtel Acropolis Palace entouré par des étudiants grecs, entre ses frères et sœurs. j'ai porté votre enfant assassiné, avec un Saoudien sérieusement blessé, à un poste de secours, toujours poursuivi par les meurtriers".

«Méthodes dures contre les troubles à Athènes : une fille norvégien tuée sur le chemin du cinéma." Comment la presse norvégienne a signalé la mort de Toril en 1973

«Méthodes dures contre les troubles à Athènes : une fille norvégien tuée sur le chemin du cinéma." Comment la presse norvégienne a signalé la mort de Toril en 1973

Il a poursuivi son éloge comme héroïne de la liberté. " En tant que Grec, je tiens à vous offrir mes remerciements. Mélangés au sang grec qui a été sacrifié ce soir est le sang de votre fille norvégienne. C'était l'eau pour l'arbre de la liberté dont nous jouissons aujourd'hui. "

En tout cas, Toril, dont sa sœur se rappelle du fort sens de la justice, aurait été solidaire de ce qui se passait à l'école Polytechnique.

Dans une lettre qu'elle avait envoyée à Liv en juillet, Toril écrivait qu'elle devait travailler le dimanche suivant - habituellement sa journée de congé - parce que le pays allait « voter pour Mr P », une référence au "référendum" orchestré par la junte le 29 juillet pour abolir la monarchie et installer Papadopoulos comme président du pays.

« C'est la manière dont elle l'a écrit. Je lis entre les lignes de cette phrase. Ils n'avaient pas le choix. Ils devaient voter pour lui. L' ensemble de la mise en place de cette élection avec un seul candidat était quelque chose qu'elle ne pouvait pas accepter. Elle était pour la démocratie. » fait remarquer Liv.

Une personne qui aurait su pourquoi elle était près de Polytechnique était son petit ami, Mohamed, qui a pris une balle dans l'épaule. Après la fusillade, il a contacté la mère de Toril pour dire qu'il voulait rendre visite à la famille et dire adieu à Toril.

Un jour, je viendrai à Molde et je déposerai des fleurs, je le sais très bien. Je pleurerais et je lui dirais - dors bien , ma paysanne norvégienne, comme je l'appelais toujours

Le petit ami de Toril Mohamed Ahmed Salem

Mais le diplomate de la Norvège à Athènes s'est assuré que cela n'arrive pas en lui refusant son visa, une raison que la famille de Toril n'a apprise que récemment.

« Dans une interview en décembre, il disait que parce qu'il était musulman, il ne savait pas comment ma famille allait réagir », dit Liv . « Il voulait protéger la famille, mais il aurait pu nous demander parce que nous ne voyons pas les choses comme cela. Ma famille est chrétienne, mais ils sont ouverts à tous. Je ne pense pas que cela aurait été un problème pour nous de le rencontrer dans cette situation. À l'époque, nous ne savions pas pourquoi il ne pouvait pas venir en Norvège. Et je ne sais pas où il est maintenant. »

Comme le rappelle Liv, une des choses les plus difficiles fut de ne pas pouvoir voir sa sœur quand son corps a été rapatrié par avion en Norvège. Son père était contre, peut-être parce qu'il pensait que le cercueil avait été scellé pour le transport. Ce n'est que quelque temps plus tard, lorsque la famille a reçu un papier officiel pour le retour de son corps, qu'ils ont réalisé qu'elle avait été embaumée.

« Elle était probablement faite pour avoir l'air très gentil et il était très difficile pour moi de ne pas être en mesure de la voir. », dit Liv.

Quelques mois plus tard, le ministère grec des Affaires étrangères a remboursé la famille pour les frais qu'ils avaient engagés pour le retour du corps de Toril, acceptant, diplomatiquement, que la somme - 62.000 drachmes ( 12.500 couronnes norvégiennes ) - ne puisse pas compenser la perte de sa vie. Selon les documents du ministère norvégien des Affaires étrangères que Liv a vu la semaine dernière, Athènes voulait exprimer sa sympathie à la famille et espérait que le malheureux incident n'aurait pas d'impact négatif sur les relations entre les deux pays.

En dépit de l'effet dévastateur de la mort de Toril, Liv dit que sa famille ne s'est jamais vraiment sentie en colère contre les responsables.

« Nous n'avons jamais été amer contre ceux qui l'ont fait. Nous étions juste très, très triste et emplis de douleur pour notre perte », dit-elle, ajoutant que son absence a été amplifié lorsque son premier enfant est né huit ans plus tard. « Elle m'a beaucoup manquée comme tante pour mes enfants et je voudrai qu'ils aient appris à la connaître. »

Mais elle est toujours considérée comme faisant partie de la famille, qui fêtait ce qui aurait été ses 50ème et 60ème anniversaires, en sortant pour un repas dans un restaurant. Liv ajoute qu'elle a toujours marqué son anniversaire de naissance ou de décès en achetant des roses à sa mémoire.

Retour en Grèce

Durant cet été, Liv a fait son troisième voyage à Athènes. Comme elle le dit, elle a senti qu'elle devait venir pour marquer le 40ème anniversaire de la mort de Toril. Son premier voyage remonte à Novembre 1998 pour le 25ème anniversaire, et elle n'avait aucune idée à quoi s'attendre.

« Avant mon départ, j'imaginais que je serais seule à mettre une rose sur les marches de l'école polytechnique ou quelque chose comme cela. Mais j'étais très très surprise de voir que c'était un tel événement. Les gens venaient mettre des fleurs sur les portes. »

Lors du 25ème anniversaire de l'insurrection, en Novembre 1998, Liv, lors de son premier voyage à Athènes, épingle une photo de sa sœur sur les portes de l'École polytechnique. Sa visite a été couvert par un magazine norvégien

Lors du 25ème anniversaire de l'insurrection, en Novembre 1998, Liv, lors de son premier voyage à Athènes, épingle une photo de sa sœur sur les portes de l'École polytechnique. Sa visite a été couvert par un magazine norvégien

Le deuxième voyage, en 2006, cette fois avec sa mère, fut une déception considérable. Elles étaient invitées, mais à leurs propres frais, à la garden party annuelle à la résidence présidentielle pour commémorer le retour à la démocratie, un événement désormais aboli.

« Nous n'avons pas été pris en charge. Tout était en grec. Le président a prononcé un discours. Mais le seul mot que nous avons pu comprendre dans son discours était démocratie », se souvient-elle.

Au cours des dernières années, la couverture intensive que la Grèce a reçu dans la presse du monde entier rappelle encore plus le passé à Liv.

« Je suppose que la Grèce a une place dans mon cœur, même si elle devait être négative, », dit-elle. « j'ai des sentiments pour la Grèce. »

Liv Kari Engeland au mémorial Polytechnique, été 2013

Liv Kari Engeland au mémorial Polytechnique, été 2013

  • Une version légèrement abrégée de cet article sera publiée en grec dans le Eleftherotypia du 17 Novembre 2013

Traduction et adaptation : Okeanews