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De vieilles attitudes refont surface en Grèce : enquête au camp rom où "l’ange blond" vivait

23 octobre 2013

Droits de l'homme Médias camp rom enlèvement enquête Farsala Grèce Maria The Independant

Colère et méfiance en Grèce après une affaire qui relance les préjugés


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Certaines maisons dans le quartier rom près du centre-ville de Farsala ressemblent à des containers (du genre de ceux qu’on trouve habituellement sur les bateaux). Dehors, des groupes d’enfants jouent et rient en ce début de soirée. A l’intérieur, l’ambiance est plus sombre : leurs parents regardent les derniers développements d’une affaire qui les concerne de près à la télévision.

« Ils nous appellent les Roms à la télé, mais dans les rues, ils nous crient « gitans ! » en crachant et en s’éloignant de nous », dit Maria, une jeune mère de 25 ans. Une étincelante pique dorée retient ses cheveux en chignon, ses belles joues sont rougies par le ressentiment et ses poings s’agitent alors qu’elle les met dans les poches de son pull-over blanc.

« La presse dit que nous dansons comme des singes ou des ours, juste parce qu’on fait la fête. Ils veulent nous ridiculiser. »

Maria est livide. Elle sent que sa communauté est avilie par les médias grecs et internationaux depuis que l’enfant à la belle chevelure, maintenant connue dans le monde entier comme « Maria », a été trouvée avec un couple de roms qui ont affirmé être ses parents dans le camp.

Les autorités ont procédé à un raid dans la communauté rom de Farsala à la recherche de drogue et d’armes, devenus suspicieux quand ils ont aperçu Maria la semaine dernière. La peau claire de l’enfant et ses yeux verts différaient nettement des caractéristiques physiques du couple qui affirmait être ses parents. Ils ont pris l’enfant, censée être âgée d’environ 5 ans, et ont arrêté les adultes.

Des tests d’ADN ultérieurs ont révélé qu’elle n’était pas apparentée au couple, identifié comme Christos Salis, 39 ans et Eleftheria Dimopoulou, 40 ans, également connue sous le nom de Selini Sali. Ils ont été accusés d’avoir enlevé l’enfant et d’avoir falsifié les documents.

En face de la rue aux maisons en forme de containers de bateaux, des maisons modernes remplacent peu à peu les baraques où la communauté vivait. Beaucoup de roms dans cette communauté gagnent leur vie en vendant des tapis, des vêtements ou des fruits. « Maria » et le couple vivaient dans une maison carrelée qui a l’air confortable. Des proches disent que la chambre de « Maria » est décorée en rose vif et son lit couvert d’ours en peluche.

Depuis ce minuscule camp, le conte de la petite « Maria » a voyagé dans le monde entier, suscitant un intérêt mondial et déclenchant une recherche internationale pour les parents biologiques de l’enfant. Mais il a aussi mis en évidence la profondeur du fossé et la méfiance entre la communauté rom et les autres grecs : deux mondes qui vivent côte à côte et qui en savent bien peu l’un sur l’autre.

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Selini Sali ou Eleutheria Dimopoulou, "l'ange blond" et Christos Salis (Getty)

Dans la vidéo des deux Marias, la femme rom de 20 ans se déhanche sur une musique traditionnelle interprétée à la clarinette, pendant que l’enfant blonde se tient derrière elle, ne bougeant qu’à l’occasion. A partir de ces images vidéo, certains médias ont laissé entendre que les parents de l’enfant l’avaient forcée à danser dans l’espoir de se faire de l’argent. Cette insinuation a causé la fureur dans la communauté rom : la vidéo a été tournée après un baptême et une célébration religieuse.

Ce n’est pas seulement la présentation des évènements par les médias qui a attisé les tensions raciales. Le couple Rom, actuellement en détention préventive, a dit que l’enfant lui a été remis par une femme rom bulgare à la peau claire qui leur a dit qu’elle ne pouvait pas s’occuper d’elle. La police a dit que les deux adultes avaient donné une version contradictoire sur la façon dont l’enfant est venue vivre avec eux, et l’enquête est en cours.

Mais un expert des Droits de l’Homme affirme que les poursuites contre les parents sont « répugnantes et condamnables », étant basées sur des apparences. « Maria n’est pas sur la liste Interpol des enfants disparus, et il n’y a aucune allégation de kidnapping la concernant. »

« Il s’agit d’une présomption raciste de la part des autorités grecques… pour accuser sa famille d’enlèvement juste parce qu’ils sont roms et parce qu’il a été prouvé qu’elle n’est pas leur enfant biologique », dit Panayotis Dimitras, le porte-parole de l’organisation grecque de surveillance Helsinki.

La cour européenne des Droits de l’Homme a jugé que la Grèce, de la même manière que des pays comme la Bulgarie, la République Tchèque et la Hongrie, a marginalisé sa communauté rom. Les Roumains (dont les Roms sont considérés comme un sous-groupe) ont des ancêtres qui viennent d’Inde, et ils ont vécu de façon nomade depuis des siècles à travers l’Europe. Leur intégration a été marquée de nombreuses difficultés, notamment en raison de leur fort attachement à leur culture, à leur langue et à leurs habitudes, ce qui a contribué à leur isolement.
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Dans certains camps roms, les activités illégales telles que le trafic de drogue ou le commerce de biens volés sont connues. Mais beaucoup opposent à cela que ces éléments de criminalité ne représentent qu’un petit fragment de la communauté.

Le couple de roms accusé d’avoir enlevé la petite Maria est analphabète et avait fait enregistré leur famille dans plusieurs villes. Ils ont dit qu’ils avaient 14 enfants, faisant des déclarations qui auraient signifié que Madame Dimopoulou aurait donné naissance à 6 enfants en moins de 10 mois. 10 des 14 enfants sont introuvables.

La police a dit que les deux suspects recevaient environ 2 500 par mois en allocations familiales de 3 villes différentes. Le directeur du bureau des enregistrements ainsi que 2 hauts fonctionnaires ont été suspendus pour le temps de l’enquête. Il n’est pas rare que des documents de ce genre soient falsifiés en Grèce, par des gens de tous horizons.

Des dizaines de personnes de la communauté rom de Farsala, qui connaissaient la famille, ont déclaré à The Independant que le couple s’occupait bien de la petite « Maria » et l’aimait profondément.

« Nous sommes de pauvres nomades, et nous ne savons pas lire, mais nous aimons nos enfants » dit une femme rom alors qu’elle portait sa petite fille dans les bras. Autour d’elle, des enfants tourbillonnaient, riaient et jouaient dans les premières heures de ce lundi soir. A proximité, un homme fixe sa voiture pendant que sa femme nettoie les vitres de leur maison.

« Ils pensent que nous sommes inférieurs parce que nous sommes gitans, mais nous sommes aussi Grecs » dit la femme qui dit s’appeler Argyro.

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Christina, 7 ans, porte des lunettes d’un rouge brillant pendant qu’elle fait ses devoirs. La plupart du temps, les roms se marient à un âge précoce, et la plupart des filles sont gardées à la maison, mais peu à peu, les choses changent dans la communauté de Farsala. Christina est la première fille de sa famille à aller à l’école. Sa mère, Paraskevoula, lorgne par-dessus l’épaule de sa fille ; elle aussi apprend à lire.

Stefania Pantazi, assistante sociale à Praksis qui, par le passé, a travaillé à l’intérieur et à l’extérieur des camps roms pendant 12 ans, dit que les Roms grecs ne sont pas plus impliqués dans la maltraitance des enfants et le trafic que les autres communautés. Elle dit que les Grecs ont grandi avec des histoires folkloriques sans fondements de « gitans voleurs d’enfants », qui ont créé une stigmatisation et un plus grand isolement de la communauté rom.

« On n’a pas besoin de partager le même sang pour être une famille » a dit Marinos, 23 ans, un proche des accusés, à The Independant. Il a dit que toute la famille aimait la petite fille comme leur propre enfant, palliant à ses problèmes de vue en l’emmenant chez l’opticien.

Marinos dit qu’il craint que maintenant, les parents biologiques de la petite fille soient trop effrayés pour se présenter à la police. Il affirme que les proches de sa femme avaient entamé la procédure pour adopter légalement « Maria », mais que leur avocat est décédé avant l’achèvement de la procédure.

La jeune « Maria », qui parle très peu le grec, prise en charge par une association de charité grecque, est maintenant à l’hôpital où elle subit des tests pour déterminer son âge réel.

Bien que l’enfant ait tout d’abord été bouleversée quand on l’a emmenée, un porte-parole de l’association a assuré qu’elle était maintenant calme. Depuis que l’association a publié la photo de Maria, elle a reçue des milliers d’appels et d’emails de parents du monde entier, qui espéraient qu’elle soit leur enfant perdue.

Article publié sur The Independant

Traduction : Okeanews