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Grèce : chronique d'un crime d'Etat

9 septembre 2013

Droits de l'homme Immigration Grèce migrants réfugiés Turquie

"j’ai amené ma famille pour la sauver des flammes de Syrie pour qu’elle brûle en Grèce ?". Référence à la mort de Lamis Abounahi et de ses deux enfants, Udaï, 3 ans, et Laïal, 9 mois, suite à un incendie dans les montagnes de l’île de Samos.


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À l’aube du 21 juillet, un bateau pneumatique en provenance de Turquie fait débarquer sur une côte rocheuse de l’île de Samos le réfugié Syrien Ouasim Abounahi, son épouse, Lamis, leurs deux enfants, Udaï et Laïal, et leurs amis Jihad Kelani et Mohamed Basis. Ouasim Abounahi ne reverra jamais le reste de sa famille. Traduction d'un rapport du "Réseau d'aide aux réfugiés et migrants".

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Les réfugiés remontent la côte abrupte et se cachent dans une zone boisée, en attendant le soir. Lamis étant malade et épuisée, ils contactent, à l’aide de leur unique téléphone mobile, le numéro des urgences turques (7777) et demandent de l’aide - Kelani parle très bien l’anglais. Les Turcs localisent le signal du mobile, leur répondent rapidement et les expliquent où ils se trouvent, leur donnant également le numéro correspondant des autorités grecques (112). Étant dans l’impossibilité de contacter, à l’aide de leur mobile, les autorités grecques, ils demandent aux Turcs de le faire. Effectivement, un peu plus tard, ils reçoivent un appel d’un mobile grec. Kelani explique à la femme à l’autre bout du fil, la situation tragique dans laquelle ils se trouvent. Ils conviennent d’allumer un petit feu, à l’extrémité du rocher, pour que le bateau de sauvetage puisse les localiser.

Deux heures plus tard, le bateau arrive, les réfugiés allument le petit feu convenu, le bateau les éclaire à l’aide de ses projecteurs, ils échangent des signaux, les réfugiés éteignent le feu et le bateau part pour revenir vingt minutes après, répétant la même procédure, sans allumer de feu, cette fois-ci. Puis, le bateau repart mais ne revient jamais. Une heure plus tard, ils reçoivent un appel, du même numéro de mobile grec et de la même femme, qui leur apprend que l’on n’a pas encore envoyé d’aide ! Malheureusement, la batterie du mobile des réfugiés est épuisée et toute possibilité de communication est perdue.

Ils restent là toute la nuit et à l’aube du 22 juillet, alors qu’ils n’ont plus d’eau et que l’état de Lamis empire, Jihad reste avec la mère et les enfants, Mohamed part à la recherche d’aide sur terre ferme, tandis que le père descend vers la mer, atteint une autre côte à la nage, escalade les rochers, perd connaissance et, quand il retrouve ses esprits, il aperçoit un bateau de pêche, fait des signaux, on semble l’ignorer, il marche durant deux heures environ et arrive près d’une maison où il demande de l’aide. Le propriétaire prévient la police qui arrive très rapidement. Ouasim, désespéré, leur montre la direction où se trouvent les siens (“my baby”…), ils avancent vers là mais, bientôt, les agents lui disent qu’il y a un incendie dans la région, et l’amènent au commissariat de police de Samos.

Pendant ce temps, ayant trouvé de l’eau, Mohamed regagne l’endroit où se trouve Jihad et la famille et, tous ensemble, essaient d’avancer sur la terre ferme. Peu après, Lamis ne peut plus marcher. Les deux hommes poursuivent le chemin et, 2,5 heures plus tard, ils arrivent près d’une église, où ils trouvent de l’eu et s’endorment épuisés. Ils seront trouvés par les hommes du Service des pompiers. Mohamed et Jihad leur parlent de la famille, mais on les amène au commissariat de police.

En dépit de ses appels désespérés, Ouasim Abunahi est détenu durant 15 jours, dont il passa la majorité attaché, sur une chaise. Ensuite, il est amené au Centre de détention de l’île, où il passe 15 jours supplémentaires. Quand il arrive à Athènes et que l’histoire est connue (des avocats avaient déjà soumis une déclaration de disparition de l’épouse et des enfants, le 13 août, et un rapport auprès de l’Ombudsman du Citoyen, le lendemain), à la suite de pressions, la Police déclara avoir mené des recherches exhaustives, ce qui est évidemment tragiquement démenti lorsque Ouasim Abunahi, avec son neveu et un ami, le vendredi 6 septembre, trouvent les restes calcinés de son épouse et de ses enfants.

• Pourquoi les autorités grecques ont-elles interrompue l’opération de sauvetage, alors qu’elles avaient localisé les réfugiés ?

• Qui était l’employée en service la nuit du 21 juillet, à qui appartient le mobile avec lequel les réfugiés communiquaient (le numéro est enregistré dans la mémoire du mobile de Jihad) et pourquoi les autorités grecques n’ont-elles pas mené d’enquête après la déclaration de disparition ?

• Pourquoi la police s’est-elle montrée indifférente aux appels désespérés du père immédiatement après son arrestation, alors que l’incendie n’avait très probablement pas atteint l’endroit où se trouvaient son épouse et ses enfants ?

• Comment est-ce possible que des équipes spécialisées ne trouvent pas les disparus et que ceux-ci le soient, un mois et demi plus tard, par le père lui-même ?

•Selon quelle logique Jihad Kelani et Mohamed Basis sont en détention provisoire pour incendie criminel alors qu’il est clair comme l’eau de roche qu’ils n’ont aucun rapport avec l’incendie de forêt ?

•Où finit l’indifférence et l’insensibilité et où commencent la dissimulation et la complicité ? Combien de refugiés seront encore tués à cause du « blindage des frontières » et de la « politique de découragement » ?

«j’ai amené ma famille pour la sauver des flammes de Syrie pour qu’elle brûle en Grèce ? » Ouasim Abunahi

source : réseau d'aide aux migrants et réfugiés (Network of social support to immigrants and refugees)

traduction : okeanews