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"La Grèce devient un grand camp de concentration"

14 août 2013

Droits de l'homme Immigration camp de rétention Grèce réfugiés

Dans cet article de 2011, Rebecca Omonira-Oyekanmi revenait sur le parcours du combattant que doivent effectuer les migrants pour obtenir le droit d'asile et espérer sortir de Grèce. Elle s'était rendue auprès de ces familles et avait interviewé l'avocat Spyros Rizakos, qui ne mâchait pas ses mots.


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C’est une description extrême des impacts du dysfonctionnement du système d’asile en Grèce, mais le conseiller municipal d’Athènes, Petros Konstantinou, en 2011, insistait. « L’ensemble de la Grèce devient un camp de concentration sans droits politiques, sans droits pour les travailleurs, avec seulement la souveraineté absolue des autorités », disait-il.

2e1ax_omniatv_entry_20130813-115300Par Rebecca Omonira-Oyekanmi

La colère de Petros Konstantinou ne se rapporte pas seulement à l’injustice du système d’asile, qui implique plusieurs acteurs, le problème n’est pas uniquement politique.

Plus tôt ce mois-ci, la Cour Européenne des Droits de l’Homme a ordonné à la Belgique de payer une amende pour avoir renvoyé un demandeur d’asile afghan en Grèce. Cet élan s’est répercuté sur plusieurs pays européens comme le Royaume-Uni, la Suède et l’Irlande, afin qu’ils arrêtent de renvoyer des demandeurs d’asile en Grèce.

Les associations caritatives et les ONG parlent d’une crise humanitaire. Pourquoi ?

Plus de 250 000 demandeurs d’asile et migrants vivent à Athènes et alentours, selon la Croix-Rouge. Beaucoup dorment sur les grandes places de la ville et dans les parcs, d’autres cherchent refuge dans les bâtiments abandonnés. Certains chanceux peuvent payer pour louer des chambres.

Les conditions varient : On m’a informé d’un exemple où 70 personnes se partageaient 80 m2. Ils payaient 3 euro par jour, 10 euro pour une semaine et 70 euro le mois. D’autres parlent de 20, 30 personnes qui partagent une ou deux chambres.

J’ai visité un appartement sombre au troisième étage d’un immeuble gris, dans une rue sinistre près de la place Victoria, un ghetto que se partagent des immigrés et des Grecs pauvres.

Dans l’appartement non-meublé, vivent 24 personnes dont des femmes et des enfants, tous d’Iran ou d’Afghanistan. Il n’y a pas de lits et même pas de matelas. Tous dorment sur un tapis usé qui recouvre le sol en bois. Une fois par semaine ils peuvent utiliser la douche et il y a une cuisine, bien qu’ils aient très peu de nourriture.

Alors que, mes chaussures enlevées, j'entre dans l’une des pièces, 6 ou 7 afghans se tiennent autour de moi, prêts à raconter leurs histoires. Mais je veux écouter les femmes qui vivent cette vie, je veux qu’elles parlent. Je demande donc aux hommes si je peux parler avec leurs épouses. Deux jeunes femmes aux yeux fatigués rentrent dans la pièce, en réajustant leur voile par pudeur.

J’enregistre l’entretien et je suis surpris de voir que rapidement, elles se détendent et commencent à raconter leurs histoires avec enthousiasme en persan. Plus tard, mon traducteur Ezmerey m’a dit que jamais ils n’auraient accepté que je les filme et que je parle avec eux, avant, quand ils sont venus pour la première fois en Grèce. Mais après tant de mois dans cette situation misérable, ils sont désespérés.

Comme beaucoup d’afghans en Grèce, ils ont essayé d’aller dans des pays qui se trouvent plus proches du leur. Leur femme et leur familles ont vécu pendant des années en Iran, avant de tenter leur chance en Europe.

Après avoir interviewer plusieurs afghans dans des cas différents, un schéma familier de discrimination et de pauvreté a émergé de la vie des Afghans en Iran. Ainsi Esmarael, 25 ans, et son mari, ont vendu tout ce qu’ils avaient et ont quitté le pays avec 3 enfants. La partie la plus difficile de leur voyage fut les 7 heures de marche à travers les montagnes de l’Iran et les frontières turques. Il leur a fallu 15 jours pour arriver en Grèce.

Arrivée en Grèce depuis 5 mois, Esmarael se sent prise au piège et veut désespérément partir. Ni elle ni son époux ne peuvent trouver de travail, ils ne touchent aucune aide sociale du gouvernement grec. En attendant qu’une décision soit prise pour leur demande d’asile, ils ne peuvent pas quitter le pays légalement, parce qu’ils n’ont pas de papiers. En outre, après avoir donné toutes leurs économies à des passeurs, et ayant peu de chances de trouver un travail en Grèce, ils n’ont pas d’argent. Ils disent à ceux qui sont encore en Afghanistan qu’ils vaut mieux qu’ils meurent là-bas plutôt que de venir ici.

Farida, la plus âgée des deux femmes, dit que sa famille n’avait pas l’intention de rester en Grèce. Les passeurs les ont placés dans un bateau en provenance de Turquie qui devait les amener en Italie. Après 16 heures de navigation sans but dans la mer Egée, le navire a commencé à couler et ils ont été secourus par la Garde côtière grecque et conduits jusqu'à l’une des îles. Quatre personnes se sont noyées. La voix de Farida tremble et elle se met à pleurer en parlant. Elle est l’image du désespoir absolu.

« Nous n’avons plus d’espoir pour nos propres vies. Nous espérons seulement pour nos enfants, même s’ils ne ressentent aucun espoir, parce qu’ils sont malheureux à cause de la manière dont nous vivons ici. » Elle fait un signe à son fils de 9 ans, un garçon doux et silencieux, avec des cernes sous ses yeux immenses. Il est malade, mais tous les jours il faut qu’il sorte pour vendre des briquets. « Et ça, c’est le mieux qu’il puisse faire pour le moment. »

L’histoire de Farida n’est qu’une histoire parmi les 70 000 autres situations de personnes qui attendent que le gouvernement grec prenne une décision pour leur cas. Alors que les migrants "économiques" font partie de l’immigration « illégale » en Grèce, la majorité des immigrants viennent d’Afghanistan, de Palestine, de Somalie et d’Irak. Toutefois, le nombre de demandeurs d’asile reconnus comme réfugiés en Grèce est inférieur à 1%, soit le taux le plus bas de l’Union Européenne.

Les avocats disent que le retard est dû à la loi de 2009 sur l’immigration, qui a abrogé le droit de faire appel d’une décision sur la demande d’asile d’une personne. A leur arrivée en Grèce, la plupart des immigrants sont arrêtés, on leur prélève leurs empreintes digitales, on les place dans des centres de rétention, pour les libérer finalement avec un permis de séjour temporaire leur donnant un mois pour quitter le pays.

S’ils ne connaissent pas déjà quelqu’un en Grèce, il est presque impossible pour eux d’avoir accès à un avocat pour les aider à former un recours pour le permis provisoire et la demande d’asile. (Aussi, rappelez-vous, l’ensemble du processus est réalisé par la police, y compris le contrôle qui va vraiment déterminer si oui ou non on peut faire une demande d’asile)

S’ils ne savent pas comment faire une demande, l’endroit où le faire est un centre situé dans un quartier industriel à 20 min en bus du centre d’Athènes. Le chemin de terre sans trottoir pour marcher et éviter les camions qui circulent, mène à deux bureaux : l’un pour les autorisations de travail, l’autre pour les demandes d’asile.

Le bureau pour les permis de travail ouvre une fois par semaine le vendredi soir vers 23 h. Parmi des centaines de demandes de permis de travail, les autorités n’en retiendront que 20, basées sur la nationalité. D’abord les européens, ensuite les Russes, puis les Albanais, et ainsi de suite.

La plupart sont des demandeurs d’asile qui tentent de partir de Grèce pour aller dans d’autres pays européens. Mais avec le traité de Dublin II de l’Union Européenne, les demandeurs d’asile ne sont autorisés à ne faire qu’une seule demande qui doit être déposée dans le premier pays européen où ils se trouvent. Jusqu’à l'année dernière, cela signifiait que les pays voisins comme l’Espagne, l’Italie et la Grèce acceptaient la plupart des demandes.
Mais, comme l’Espagne et l’Italie ont conclu des accords avec les pays d’Afrique du Nord pour qu’ils acceptent de récupérer ces personnes, il est presque impossible pour les migrants d’entrer en Europe via la Méditerranée. A la place, la plupart passe par la Turquie et rentre en Europe par la Grèce.

Donc, environ 80 000 immigrants entrent en Grèce chaque année, dont très peu parviennent à faire une demande, laquelle passera par un contrôle rigoureux, et les autorités empêcheront la plupart d'entre eux de quitter le pays.

Buvant du thé dans un bar égyptien, je vois passer deux hommes à la peau sombre, avec leurs valises et un regard découragé sur leur visage. Ezmerey les regarde avec sympathie. « Tu en verras beaucoup des comme ça » dit-il. « Les gens essayent de quitter le pays avec n’importe quels papiers ou avec de fausses cartes d’identité. La plupart échouent et ils sont renvoyés. Ils essayent chaque jour » dit-il.

Qu’est-ce qui se cache derrière ce système irrationnel ? La Grèce est aussi perdante avec ce système, à cause de la surpopulation et de la pauvreté qui sévit dans les centres urbains. Spyros Rizakos, un avocat grec qui traite les demandes d’asile, estime que le gouvernement grec suit une « logique stupide » qui consiste à ne pas vouloir que la Grèce soit considérée comme un pays attachant et sympathique pour les réfugiés. Dans le même temps, le gouvernement viole les garanties internationales et européennes des droits des réfugiés. On ne traite que les demandes de gens issus de pays qui peuvent facilement s'en dispenser. Pour les autres, « ils préfèrent mettre les demandes en attente plutôt que de prendre une décision. Ils espèrent peut-être que la situation en Afghanistan va s’améliorer. » Explique Spyros, désabusé.

Après avoir travaillé sur les demandes d’asile des réfugiés depuis une décennie, et après avoir combattu pour eux, le cynisme de Spyros est compréhensible. Comme nous discutions ensemble dans son petit bureau d’Athènes, un de ses collègues l’a appelé depuis l’aéroport.

Ils s’efforcent d’être sur place pour aider qui que ce soit à rentrer, dans le cadre du règlement de Dublin II. La semaine dernière, ils se sont occupé du cas d’une personne torturée qui venait de Hongrie. Il pense que la nouvelle loi, qui estime la police compétente pour les contrôles des demandes d’asile et qui prétend créer un bureau pour les demandes d’asile que contrôleront des personnes spécialement formées avec un délai de contrôle de 3 à 6 mois, est trop ambitieuse et trop coûteuse, ce qui signifie qu’il pourrait se passer des années avant qu'elle soit appliquée.

« De par mon expérience et au vu de la situation actuelle, je doute que ces plans se réaliseront. Nous sommes très inquiets et sceptiques. Nous avons besoins de solutions concrètes qui puissent être mises en œuvre immédiatement et ensuite nous pourrons nous atteler à d’autres projets plus ambitieux. Le système ne fonctionne pas. Les conditions de réceptions sont très mauvaises. Le gouvernement doit trouver le moyen de répondre immédiatement à cette situation pour résoudre cette crise humanitaire.»

Quand je lui demande s’il y a un petit espoir que dans le courant de l’année, la partie II du traité de Dublin, concernant le droit d’asile, soit reconsidérée par l’Union Européenne, il répond encore plus amèrement : "Si l’Union Européenne voulait forcer la Grèce à changer les choses, elle le pourrait, mais elle préfère que les immigrants restent loin d’elle."  Il note que "l’Union Européenne a réussi très vite à forcer le gouvernement grec à imposer des plans d’austérités sévères et impopulaires dans une période de chômage élevé" ; et puisqu’ils ont pu le faire, pourquoi ne peuvent-ils pas faire de même pour le système d’asile ?

Traduction : okeanews