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Allons voir les periptera chez les Grecs...Partie 4

11 août 2013

Allons voir chez les Grecs Chronique France Grèce les periptera OkeaNews

Une plongée thématique dans la culture grecque : aujourd'hui, les periptera


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Amis français, bonjour!Voici aujourd'hui le dernier épisode de la chronique "Allons voir les periptera chez les Grec". Pour ceux qui la prendrait en cours de route, voici un petit résumé des épisodes précédents: Kostas a fait à Paris la douloureuse expérience des kiosques (il n'a pas eu de chance, il est mal tombé), qui n'ont décidément rien à voir avec les periptera. De son côté, François, toujours à Athènes et à court de cigarettes au beau milieu de la nuit, se rend pour la première fois au periptero. Son ami Pierre lui a assuré qu'on y trouvait de tout, mais François n'en croit rien et compte bien piéger Pierre...
Periptera
Ô, délivrance ! Ô douce lumière des néons ! Ô délicat fumet de la cigarette encore sagement emballée dans son paquet ! Le periptero se tient devant nos deux amis, tout de couleurs éclatantes… Bleu sur blanc : les gros titres de la presse ; rouge : les stores du periptero. Jaune, vert, rose, mauve, pourpre, turquoise…ô robe chamarrée des magazines, friandises, boissons fraiches, livres d’autrefois, ô nuit grecque de toutes les espérances !

« Ne nous emballons pas », pense François en son for intérieur. « Je gage qu’un si petit cabanon ne saurait en aucun cas contenir à lui seul tout ce qu’il est possible de vendre. Il me sera aisé de faire la démonstration à Pierre que sa solution miracle à tous les problèmes n’est que supercherie ! D’ailleurs, la chose est si petite qu’on n’en voit pas l’entrée… où donc se cache le marchand ? » Là, sortie du tas de marchandises, une voix se fait entendre : « kalhmera ». François tourne deux ou trois fois autour du periptero : rien. « Kalimera » redit la voix. « Mais bon sang ? Où donc… Ah ! Le voilà ! » Au beau milieu d’une pile de magazines menaçant de s’écrouler, des barres chocolatées et des boissons fraiches, on distingue à peine un tout petit espace tétragonal, une sorte de minuscule fenêtre juste assez grande pour y apercevoir la tête du commerçant.

François peut enfin prendre sa vengeance : il se tourne vers Pierre : « Allez, traduis-lui bien tout ce que je vais te dire… »

« - Bonjour mon brave.
- Salut, gamin.
- Est-il vrai que vous vendez de tout ?
(Le vendeur incline la tête sur son épaule, fermant brièvement les paupières.)
- D’accord. Je vais poser la question autrement : « Y’a-t-il quelque chose que vous ne vendiez pas ? » (Le vendeur fait oui de la tête, avec un petit claquement de langue.)
- Ha, ha ! (S’exclame François la voix pleine de triomphe.) Tu vois bien Pierre, que tu t’es fourvoyé !
- Mais non, François, tu n’y es pas : en Grèce, c’est de cette manière que l’on dit non. Vérifie par toi-même, essaye de lui acheter quelque chose d’improbable pour voir…
- Très bien, allons-y… Ma tête me fait souffrir… auriez-vous un doliprane ? (Le sourire de la victoire commence déjà à s’afficher sur le visage de François, quand soudain, « clac » voilà le paracétamol plaqué sur le microscopique comptoir).
- Admettons. Je me suis un peu écorché le pied avec mes chaussures… auriez-vous un peu de désinfectant et quelques sparadraps ? « Clac-clac » en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, voilà les deux produits sur le comptoir. Et, comble du désespoir, le vendeur ajoute : « C’est pour une seule utilisation ? Non parce que si vous voulez, j’en ai dans ma pharmacie personnelle, je peux vous dépanner de ce qu’il vous faut seulement. » (Et généreux avec ça ! François se sent humilié)
- Non, merci, ça ne sera pas nécessaire, je les prends. Dites, j’ai un peu faim. Je vois que vous avez des barres chocolatées, mais j’aimerais quelque chose de plus consistant. Et salé. Qu’avez-vous à me proposer ? Le vendeur lui montre deux énormes frigos accolés au periptero.
- Je vois… Bon eh bien, donnez-moi le gros sandwich là-bas… celui avec sésame, féta et pâte d’olive. (Hum, je suis tombé sur un coriace, pense-t-il en lui-même, mais avec ce que je m’apprête à lui demander, il ne l’emportera pas au paradis…)
- Ah oui, ce que je dois vous demander maintenant est un peu délicat. Il me faudrait des « prophylactiques », comme on les appelle chez vous. « clac », la boite de préservatifs est sur le comptoir en moins de deux.
- Assez !!! C’est bon, je me rends. Tu avais raison Pierre. Il n’y a rien qu’il n’ait pas. Cet homme est un dieu, et on ne lutte pas contre les dieux. Prenons ce maudit paquet de cigarettes et partons !
- Entendu. Les quelles veux-tu, gamin ? Assos ? Karrelia ? Des françaises, des américaines ? Cela dit en passant les grecques sont un peu moins chères. 3.30 le paquet. Mais c’est toi qui vois.
- 3.30 ??? Il y a anguille sous roche…Au mieux, il s’agit de tabac ramassé à Tchernobyl, au pire, ils vendent les paquets vides.
- Ça ne lui semble pas cher ? S’étonne le commerçant… Explique-lui qu’avant l’euro, le paquet ne coûtait que quelques centimes !
- Quelques centimes ??? Je perdrais donc au moins 3 euro en achetant ce paquet ??? C’est décidé, j’arrête de fumer. Donnez-moi plutôt des chewing-gums.
- Masticha Chiou ?
- A vos souhaits.
- Non François, il te propose les chewing-gums (presque) biologiques de l’île de Chios, faits à base de résine.
- Chios ? Qu’est-ce que c’est que cette invention ? Tu sais bien que cette île n’existe que dans le poème de Victor Hugo, L’enfant grec, enfin !

- Je puis t’assurer qu’elle existait pour de bon à l’époque du poète, qu’elle existait bien avant déjà et qu’elle existe encore! Ses antiques pistachiers lentisques sont toujours exploités, et on en recueille la résine. Mais laisse-moi plutôt te conter une petite anecdote qui illustre fort bien, je crois, notre sujet.

Alors que je flânais dans les rues d’Athènes, n’ayant d’autre but que ma promenade elle-même, j’entendis sangloter. Je me retournai et trouvai là, sur le perron de quelque porte cochère, un amas de tissus noirs dans lesquels se trouvait une vieille femme le visage baigné de larmes. « Qu’as-tu, ô noble vieille, paix et prospérité sur toi et tous tes descendants? » lui demandai-je.

« Ce que j’ai ? J’ai quitté l’île des larmes, dont je faisais autrefois la cueillette. Et me voilà prise au piège de la ville qui ne pleure jamais, ô maudit œil sec du béton ! Toute ma vie, j’ai cueilli les larmes ambrés qui roulaient de manière si lente le long des pistachiers lentisques, qu’elles en paraissaient immobiles, ô temps suspendu de l’île des pleurs ! Aujourd’hui, mes doigts sont raccourcis par le travail, mais les femmes du monde entier portent mes larmes en bijoux, les Hommes se soignent grâce à elle, et depuis l’illustre antiquité, les philosophes hellènes mâchent leurs vertus, que les mères de nos mères récoltaient jadis en chantant.

Les choeurs tragiques de ces veuves éternelles, toujours de noir vêtues, toujours poussant leur sinistre litanie, je les entends et les vois encore, leur longs voiles sombres ondulant au rythme de la cueillette ! Et nous remplissions des paniers d’ambre amère… Parfois, un touriste passait dans nos bois de pistachiers et de veuves, qui dansait avec nous.

Ils disent qu’Homère lui-même est né sur ces terres. Moi, je soutiens que ce n’est pas lui, mais la tragédie grecque elle-même ! Sais-tu, jeune ami de l’instant, que les pistachiers lentisques ne pleurent qu’à Chios ? C’est que nous y avons pleine lumière, et que nous y parlons avec les satyres de Dionysos ! Ah, infortuné ! Pourquoi le roi Midas a-t-il cherché Silène ? N’avions-nous pas suffisamment conscience, en notre terre de larmes, que le premier des biens est de ne pas être né, et le second de mourir sous peu ? Nos mythes ne disent-ils pas suffisamment l’atrocité de ce monde ?

Sous les pistachiers de Chios, Apollon harmonise les rêves, la nature est modèle de perfection, tranquille beauté d’Hélène. Mais elle pleure de larmes amères : un chant ivre, s’échappant des profondeurs dionysiaques, gronde… « Illusion que ton existence, illusion que la nature environnante et le monde tout entier. Tu n’es rien, ô plein d’Ubris ! Demande à Achille ce qu’il fait de sa gloire, au fond des enfers ! Oublie qui tu es, toi qui passes, car tu n’es rien, et ne fais que passer… »

La vieille s’est levée. Deux mèches grises tombaient à présent sur son visage, comme affolées. Elle ne pleurait plus. Autour de nous, la foule des « encravatés », hommes ou femmes, le nez collé à la montre, se pressant entre les blocs de béton. « Puisses-tu, gamin, ne pas être de ces fous qui passent leur vie (car ils ne font que passer) à être ceci et à n’être pas cela, l’œil toujours sec (car ils sont insensibles au grondement dionysiaque) et le pas rapide (car ils sont toujours pressés). Puisses-tu ne pas être de ces sempiternels chasseurs d’éternité. Puisses-tu avoir la sagesse de te contenter de vivre, le cœur remplit de larmes amères, toi qui contemples ton humaine malédiction. Puisses-tu garder l’âme en joie, toi qui sais oublier ton nom. »

- Tout ça est contenu dans une bête boite de chewing-gums ??? s’étonne François. Par ma foi, je les garde avec moi, et achète quand même des cigarettes, puisque « le second des biens de ce monde est de mourir sous peu » !
- François, je crois que tu n’as pas tout à fait compris que… Non, rien, laisse tomber. »

Et les deux amis de s’arrêter à la première ouzerie, et d’y pleurer de larmes amères, pour finalement danser de joie, une fois ivres au point de ne plus se rappeler leur nom…

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