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La Grèce est en train de revivre les années 1950

30 juillet 2013

Société Traduction chomage crise Grèce suicide

1953-2013 : une comparaison de "To Pontiki" qui donne des frissons


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- Courage les enfants! Viendra un jour où la roue tournera, et nous n'aurons plus faim!
- Bien sûr, après, la roue tournera encore, et vers 2013, nous aurons de nouveau faim...

Dans les années 1950, il y a plus d’un demi-siècle, la Grèce sa battait – une fois n’est pas coutume – pour survivre, dévastée par trois évènements catastrophiques : la sauvagerie nazie de la 2e guerre mondiale, la guerre civile et, peu après, le coup de grâce, la dévaluation du 9 avril 1953.

À ce moment-là, dans un décor de dissolution économique dramatique, le taux de 1 dollar=113 drachmes, en 1938, était passé à celui d’1 dollar =15.000 drachmes, en 1952, pour passer, avec Markezinis, en une nuit, à 1 dollar =30.000 drachmes. Seules quelques uns «des nôtres », comme d’habitude, étaient au fait du secret et se réveillaient, le lendemain matin, possédant des fortunes immenses ! Le 11 avril 1953, la presse parle d'un … « environnement compétitif » : « Depuis avant-hier, la Grèce est devenue le pays le moins cher au monde ! »

L’examen approfondi des sombres années 50, alors que le pays s’efforçait de se remettre debout après avoir reçu des coups successifs, rappelle fortement l’image sombre actuelle. Les comparaisons avec la paupérisation actuelle, sous l’hégémonie troïkanienne, donnent des frissons. Sur le plan tant économique que social. C’est à se demander dans quelle décennie de la spirale économique de la Grèce l’on se trouve piégé…

Et, si aujourd’hui le chômage a battu des records mondiaux, la situation était aussi dramatique à l’époque, les gens sans emploi et les gens faussement employés atteignant le nombre d’1,2 millions ! Et, ce, à une époque où la population était moins nombreuse et pas aussi concentrée dans les villes, où les femmes n’étaient pas encore aussi massivement sur le marché du travail, tandis que la seule issue était l’émigration.

Marché noir

La hausse du nombre de suicides de chômeurs désespérés dans les grandes villes, ça choque. Des gens qui ont survécu aux nazis, à la famine et à la guerre fratricide, mettaient fin à leurs jours, ne pouvant pas supporter la misère du chômage.

Au début des années 1950, le pays est dans un état misérable. Dépendant, sur le plan national et politique, mis à genoux sur le plan économique, tandis que les capitaux amassés grâce au marché noir sont investis dans les livres d’or jugées « sûres », et non pas dans les postes d’emploi. Le taux de croissance, quand il y avait croissance, ne dépassait pas 2%, alors que dans le reste de l’Europe il s’envolait à 10%. Le niveau de vie était le plus faible d’Europe, tandis que le revenu par habitant atteignait à peine 156 dollars par an, 1/5 de celui d’Angleterre et 1/3 de celui de la France.

Les fermetures d’entreprises étaient à l’ordre du jour, les licenciements aggravaient le désespoir, d’aucuns s’en allaient à la quête d’un meilleur avenir à l’étranger, d’autres, ne tenant pas le coup, se suicidaient.

Comme… aujourd’hui !

L’ambiance de l’époque est très bien décrite dans un article paru dans le journal « Nea » (1.4.1953) : « les activités commerciales ont baissé de 80% explique le président des commerçants du Pirée. Le président de l’association du commerce, Dimitrios Koums, dit entre autres :

« qu’il existe une crise économique et, qui plus est, une crise de grande ampleur dans tous les secteurs de l’activité économique, nul ne peut le contester. Cette crise nous conduira certainement à l’effondrement économique complet, si des mesures ne sont pas prises dans les plus brefs délais.

Depuis 1952, l’on a suivi une politique de restriction des crédits et, ensuite, de réduction des liquidités. En même temps, l’on a imposé toutes sortes de charges aux classes productives. La conséquence inévitable en fut l’augmentation du chômage des professionnels, sans parler de l’augmentation du chômage à proprement parler ».

Statistiques douloureuses

Quelques mois plus tôt, le 5 novembre 1952, l’on peut lire dans la Presse la première tentative d’enregistrement statistique, en Grèce, concernant le rapport entre chômage et suicides. De plus, la publication ne concerne que Le Pirée et porte le titre « Criminalité à la baisse, cette année-ci, pour Le Pirée, mais suicides à la hausse : l’expression de la faiblesse économique. »

On peut ainsi lire, dans le reportage : « Les données statistiques enregistrées par le service compétent de la direction de la police du Pirée font apparaître une baisse de la criminalité depuis le début de l’année, mais aussi une augmentation du nombre de suicides. Dix-sept suicides ont été commis entre janvier et septembre, au Pirée, et 77 tentatives de suicide… en octobre il y eut également le suicide dramatique d’un ouvrier mécanicien du 3e âge qui, pour mettre fin à ses jours, se servit d’une quantité de vitriol, n’ayant pas assez d’argent. Il était sans emploi, ayant atteint l’âge du départ à la retraite, et en était au stade du calcul de sa pension… »

Et de conclure : « En s’appuyant sur les données, on peut dire que nombreux sont les tentatives et les suicides réussis dus à des causes économiques. La faiblesse économique dont Le Pirée souffre depuis la guerre joue son triste rôle dans ce domaine également. De grandes parties de ses éléments progressifs sont tombées, au fil du temps, dans un état de misère économique. »

La même « ritournelle »

Année après année, la situation se dégradait. Des analyses et des communications de données voyaient de plus en plus souvent la lumière de la publicité. Tant d’années sont passées et le dénominateur demeure essentiellement le même. Rappelons que, selon la dernière information d’ELSTAT , en avril 2013 le chômage a enregistré un nouveau record, s’élevant à 26,9%, tandis que le nombre de suicides entre 2009 et 2011 s’est élevé à celui de 1.245.

Le 15 janvier 1957, le journal « Nea » publie un reportage selon lequel « Un Grec sur quatre est sans emploi, parmi les travailleurs. L’intensité de la criminalité est le résultat du chômage et de la pauvreté »

Et le journal de citer : « La population totale des travailleurs est estimée à environ 850.000 hommes et femmes. Parmi eux, 550.000 personnes sont assurées auprès d’IKA (caisse d’assurance des employés) et 300.000 le sont auprès de 37 caisses d’assurances sectorielles, pour l’assurance principale. Le nombre de sans emploi dépasse de 200.000 personnes celui des personnes qui ont un emploi, c'est-à-dire que le taux de sans-emploi par rapport à celui des personnes ayant un emploi est de 23,6%. Ces chiffres n’incluent pas ceux qui n’ont pas de livret d’IKA, les ouvriers du secteur agricole et de l’élevage, etc., dont le nombre n’est pas connu. »

Il existait également des cas de grève de la faim, pour cause de licenciement : « Tous les jours, on annonce de nouveaux licenciements qui amènent à des actes de désespoir, telle que la dernière grève de la faim entamée par le personnel de l’usine Lanaras - Kyrtsis… Selon les données officielles du Bureau international du travail, en juin 1956, le taux de chômage par pays était de : France 4,2%, Allemagne de l’Ouest 2,5%, USA 3,8%, Angleterre 1,1%, Italie 9,7%».

Le ton devient encore plus dramatique au 23 septembre 1957, lorsque l’article publié fait état de «618.000 sans emploi en Grèce, tenant compte de ceux de la campagne

L’année suivante, la GSEE (confédération grecque des travailleurs) annonce que « le nombre officiel des sans emploi aurait depuis longtemps dépassé celui 350.000, si un nombre significatif d’entre eux, supérieur à 150.000, n’avait pas émigré dans divers pays.»

Le 27 novembre 1958, on peut lire dans la presse «Le drame du sous-emploi est encore plus tragique à la campagne et dans les petites villes où un nombre énorme de mains ouvrières, plus d’1.000.000 de personnes, demeurent inactives… En vue de son entrée au Marché commun, la Grèce n’est pas prête et elle est en retard. IL EST NÉCESSAIRE QU’ELLE AJUSTE AU PLUS TÔT SON ÉCONOMIE aux nouvelles orientations, afin que la mise en œuvre du MARCHÉ COMMUN NE MARQUE PAS SA MORT ÉCONOMIQUE

Au 25 mars 1959, la situation semble être encore plus dégradée puisque l’on parle dorénavant dans la Presse (« Ta Nea ») d’un taux de chômage qui dépasse celui de tout autre pays sur Terre : « La GSEE estime que les sans emploi sont au nombre de 200.000 tandis que les personnes sous-employées sont 1.000.000. Mais, le chômage n’est pas limité aux villes. Là, dans les villages de montagne et dans les plaines, les gens souffrent d’une espèce de demi-chômage permanent, qui s’appelle le sous-emploi, parce qu’ils n’ont pas suffisamment de terre à travailler… Mais, pourquoi y a-t-il en Grèce un taux de chômage qui dépasse celui de tout autre pays de Terre ? Parce qu’il n’y pas d’affaires – c'est-à-dire, de grandes affaires, pas de petits travaux de misère – qui seraient en mesure d’absorber l’excédent annuel de population.»

Le 22 juin 1960, la GSEE annonce que le nombre de sans emploi à dorénavant dépassé les 250.000 « et a qualifié l’issue de l’émigration massive d’hémorragie nationale tragique.»

La Presse de l’époque, à propos des suicides

Ce ne sont que quelques-uns parmi les incidents de suicide, tels que présentés dans la Presse de l’époque. Citons, à titre indicatif :

28 septembre1950 (journal «Το Vima ») : « Dans la boulangerie Gazika, sise rue Kapsali 10, hier matin l’on a trouvé, pendu, Nikolaos Ganiatsas, 17 ans, aide-garçon. L’enquête policière menée a révélé qu’il s’agissait d’un suicide. Ganiatsas était venu, il y a un an, ayant quitté son village de Soulopouli en Epire pour travailler dans un des services techniques du port. Toutefois, ses efforts s’étant révélés infructueux, il dut chercher un autre emploi. Enfin, il fut embauché à la taverne Grivas, derrière la Mairie. La nuit, il dormait dans la boulangerie de Gazikas, qui était son oncle. Depuis quelques jours, le jeune homme était d’humeur maussade, probablement parce qu’il était dans un état financier pénible. Avant-hier, seul, dans la nuit, il s'est suicidé par pendaison.»

20 juin 1952
(journal «Το Vima»): « L’instruction préalable menée par la police a permis de vérifier l’identité de la personne inconnue, âgée d’une cinquantaine d’années qui s’était jetée sur la voie du train, près de la gare d’Agios Ioannis Rentis et qui fut démembrée par une locomotive. Il s’agit de V. Hatzikos, âgé de 49 ans, sans emploi. Le suicide est attribué à des raisons économiques. »

31 mars 1953 (journal «Το Vima»): «À Peristéri (quartier d’Athènes), dans son domicile au numéro 7 de la rue de Thèbes, dans une chambre qu’il occupait avec sa famille, G P. Spinoulas, 27 ans, ouvrier automobile sans emploi, s’est suicidé, par pendaison. L’enquête préliminaire menée par la police a conclu à un suicide pour raisons économiques… la victime vivait dans cette pièce et, hier, au lever du jour, il s’est pendu… Dans une de ses poches, l’on trouva la note suivante : « Je me suis pendu pour des raisons économiques. Ma part de champs appartient à ma femme. »

Selon les informations dont nous disposons, Spinoulas avait terminé son service militaire quatre mois auparavant et, quand il retrouva sa famille, il constata que son épouse avait contracté plusieurs dettes afin de subvenir aux besoins de leurs enfants. Il s’efforça de trouver un emploi pour rembourser ses dettes, mais n’y arriva pas. Hier, pris de désespoir, il mit fin à ces jours en se pendant.

…En outre, au Pirée, dans sa cabane au carrefour des rues Katsantoni et Ilissou, Athanasios Kontogiannopoulos, 21 ans, sans emploi, a mis fin à ses jours en se pendant à l’aide de sa ceinture. Selon l’enquête, il a été amené à cet acte pour des raisons économiques. »

18 juillet 1955 (journal «Τα Nea») : «Ioannis Fylakouris, 29 ans, sans emploi, a tenté de mettre fin à sa vie, chez lui, au numéro 21 de la rue Kapetan Matapa, au Pirée, en prenant une forte dose de cachets d’antébrine (NdT : médicament relativement commun de l’époque). Il fut amené à cet acte du fait que, étant sans emploi, les querelles avec son épouse étaient fréquentes. Il fut transporté à l’hôpital Zannio.»