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Grèce : témoignage d'une journaliste emprisonnée dans son propre corps depuis 7 ans

22 juillet 2013

Justice Témoignages Traduction DEI Grèce procès violence

Angeliki Hatzidimitriou, victime de violences perpétrées par un agent de sécurité de la compagnie d’électricité grecque DEI, se retrouve tétraplégique. "Ils m’ont forcé à abandonner mes enfants, en CP et CE1 à l’époque. Ils m’ont obligé à les laisser à l’âge où ils avaient le moins de souvenirs. Je ne peux ni les toucher, ni leur parler, ni les aider".


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Il y a 7 ans, la journaliste Angeliki Hatzidimitriou est grièvement blessée par un agent de sécurité privé alors qu'elle couvre un mouvement de protestation du personnel de DEI, à Chios. Les violences inqualifiables dont elle a fait les frais, jointes à un diagnostic médical erroné l'ont menée à être définitivement prisonnière de son corps. Angeliki est désormais tétraplégique. Les journalistes de Enet, grâce à un dispositif compliqué et à l'aide de son mari, ont réussi à l'interviewer, alors que le procès en cours pour cette affaire s'approche dangereusement de la prescription.

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"Ils m’ont forcé à abandonner mes enfants, en CP et CE1 à l’époque. Ils m’ont obligé à les laisser à l’âge où ils avaient le moins de souvenirs. Je ne peux ni les toucher, ni leur parler, ni les aider."

Il y a quelques années, l'interview d'un célèbre tétraplégique, le scientifique Steven Hawking, ne manquait pas d'intérêt et pas seulement pour son contenu. On y découvrait les opinions du scientifique par le biais d’un système informatique capable de traduire ses pensées en propos. C’était en soi une expérience unique.

En revanche, une interview dans de telles conditions, avec un être avec lequel on a pris l’habitude de boire un raki et d’échanger d’innombrables pensées en quelques minutes, ce n’est pas ce qu’il y a de mieux. Or c'est le cas pour Angeliki Hatzidimitriou, la journaliste de Chios qui a été grièvement blessée il y a 7 ans et 4 mois pendant l’exercice de sa profession par le service sécurité privée de l’Usine DEI à Chios.

Depuis, à cause de diagnostics médicaux erronés et de traitements inadaptés, Angeliki est condamnée à être « prisonnière de son corps ». Mutisme, tétraplégie, avec pour conséquence une trachéotomie et une gastrostomie, Angeliki vit le syndrome connu sous le nom de "locked in."

Après une interruption d’environ un mois, le procès concernant cette affaire reprendra au tribunal correctionnel de l’Egée du Nord. Peu de temps avant l'expiration du total des infractions en raison de la prescription (qui est d'un délai de huit ans en Grèce), Angeliki et ceux qui l’entourent s'attendent à une certaine justice.

En première instance, deux médecins ont été condamnés respectivement à 18 et 6 mois de prison et le gardien privé de l’usine DEI à 8 mois.  A partir de demain, la cours d’appel suspend les demandes d’indemnisation jusqu’à ce que les affaires pénales aient été entendues.

Enet a donc décider de « discuter » avec Angeliki. Pour la rendre visible à tous ceux qui pourraient l’avoir oubliée ou penser qu’elle est simplement en fauteuil roulant. Presque personne ne connait sa situation.

Personne ne sait communiquer en clignant des paupières. Le seul sens qui ne soit pas altéré chez elle, c’est l’ouïe. Elle ne peut répondre que par une seule méthode. Elle n’a qu’une seule option : Bouger les doigts de sa main gauche. Pour parler avec elle, il faut dire un alphabet spécialement adapté (voyelles et consonnes divisées en 4 colonnes), pour éviter ainsi à son interlocuteur de le lui réciter en entier. Quand on lui dit la bonne lettre, elle cligne des yeux.

C’est de cette manière qu’elle a répondu aux questions envoyées par Enet à son époux, Théodore Piliotis, journaliste lui aussi. L’interview a duré 2 jours entiers pendant de nombreuses heures. En plus de ses réponses, Enet retranscroit ses réactions, décrites par son mari tout au long de l’interview. En voici la traduction.

Après-midi du premier jour

- Comment te sens-tu, 7 ans et 4 mois plus tard, par rapport au fait que l’affaire risque d’être classée pour cause de prescription ?

- 7 ans sont passés, je reste coincée en fauteuil roulant, alors qu’aucun des responsables de ma situation n’a écopé d’une peine sévère. Pendant tout ce temps j’ai revécu ce samedi où j’ai été blessée. Ils m’ont forcé à abandonner mes enfants, en CP et CE1 à l’époque. Ils m’ont obligé à les laisser à l’âge où ils avaient le moins de souvenirs. Je ne peux ni les toucher, ni leur parler, ni les aider. Et moi, impuissante, je regarde mon corps se modifier. Même mes sentiments changent.

Les enfants voient leur maman coincée dans tout ce qu'elle fait, alors qu'en parallèle, certains des coupables seront punis de seulement quelques mois de prison. C’est ainsi que les enfants comprennent le sens de la justice. Ce sont des raisons éthiques qui me poussent à vouloir punir les coupables. Ma famille est restée forte et m’a aidée. Mon mari a toujours été là pour moi (elle sourit). Même l’Etat nous a oublié. Il nous a abandonné dans un coin.

(Pour dire cela il a fallu deux heures. Nous avons arrêté)

Matin du deuxième jour

- Au début, toutes les lumières étaient braquées sur moi. J’ai même accepté une visite ministérielle. Après j’ai suivi le défilé de milliers de handicapés affiliés à l’IKA [sécurité sociale grecque]. Ils ont raison de dire que la paraplégie ne va pas aux pauvres ! Maintenant nous payons des traitements, des couches, des gants. Même l’unique tuyau grâce auquel je respire n’est pas totalement couvert par l’IKA. Sans compter les thérapies que je suis obligée de suivre…

Personne n’a rien payé de tout ça. Les dépenses pour mon transport dans les centres de rééducation ont été financées par les habitants de Chios, mon assurance privée et la caisse maladie des journalistes. La punition ne changera rien du tout. Mais la possibilité qu’il y ait prescription pour les crimes qu’ils ont commis contre moi me rend furieuse.

- Tu iras au tribunal ?

- Je veux aller au tribunal, mais je ne sais pas si je vais y arriver. Mais je sais que je dois.

(Les thérapies matinales, l’orthophonie et la physiothérapie commencent, on reprendra après le déjeuner)

Après-midi du deuxième jour

- De quoi vous souvenez-vous concernant le jour où vous avez été blessée ?

- Je me souviens de la violence du gardien et de la certitude du médecin qui a diagnostiqué une hystérie. Surtout quand il l’a dit à mes accompagnateurs. Encore aujourd’hui, le bruit de la sirène des pompiers me rappellent ce matin-là.

(Première fois depuis le début de l’interview qu’elle se met à gémir. Elle tousse un peu et il faut que Théodore la fasse respirer dans la sonde endotrachéale).

Elle continue :

Et je revois le gardien serrer les sangles que j’avais autour du cou. J’ai senti une douleur comme si quelque chose s’était cassé à l’intérieur de moi. Je ne comprends pas pourquoi cette violence, tout ça pour ne pas me laisser rejoindre mes collègues. J’avais programmé mon congé de Pâques, que j’aurais dû prendre, mais ma vie et celle de ma famille a été violemment bouleversée.

- Comment supportez-vous tout cela ? Comment n’avez-vous pas baissé les bras ?

- Je n’ai aucun moyen de baisser les bras. Tout ce que je peux faire, c’est penser. Maintenant le temps a une autre dimension. Je ne fais rien toute seule. J’ai besoin de l’aide des autres. La télé me tient compagnie quotidiennement.

(Ensuite elle explique comment elle « parle » avec les yeux)

Nous avons une façon particulière de communiquer. Je refuse d’avoir un ordinateur. Je ne veux pas d’une machine supplémentaire dans ma vie. Bien sûr, ça me fatigue et ça fatigue les autres.


- Vous aviez une grande collection de disques vinyles et de CD. Vous écoutez de la musique ?

- Je n’écoute plus de musique. Ou plutôt, maintenant je commence juste à en écouter. Je suis heureuse que mes enfants en écoutent mais je ne pourrai jamais faire le tour de tous mes disques avec eux.

(Elle a demandé de l’eau. Elle n’a pas voulu poursuivre la discussion)