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Pourquoi c’est personnel

10 juillet 2013

Billet d'Humeur Droits de l'homme Opinion Témoignages Grèce Kostas Sakkas

"Aujourd’hui, c’est Kostas Sakkas qui est enfermé, et ça me fend le cœur de pen­ser qu’un jeune homme se laisse mou­rir de faim parce qu’il est détenu en pri­son sans pro­cès. Mais je sais aussi que demain, ça pour­rait être mon tour."


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Depuis deux semaines, je me couche le soir et je me réveille le matin en pensant à quelqu’un que je n'ai jamais rencontré et ne rencontrerai probablement jamais. Je ne sais presque rien de l'homme lui-même. Je sais seulement qu’il s’appelle Kostas Sakkas, qu'il a 29 ans et qu'il était étudiant à l'université jusqu'en décembre 2010. C'est bien moins que ce que je savais de tous ceux pour qui j’écrivais des lettres quand j'étais militante chez Amnesty International.

Je sais aussi que Kostas Sakkas a été arrêté à Athènes le 4 Décembre 2010 dans ou à proximité d'un entrepôt d'armes. Je sais qu'il est un anarchiste. Je sais qu'il a admis avoir quelque chose à voir avec ces armes. Je ne sais pas si il a fait quoi que ce soit avec elles, et personne n’en a avancé de preuve.

Je sais que Kostas Sakkas est accusé d'être un terroriste, mais là encore je n'ai vu aucune preuve. Je sais que personne n'a jamais produit la moindre preuve, et puisque son procès n'a pas encore commencé - en fait, je sais qu'aucune date n'a été fixée pour le début de son procès. Je sais qu'il est en prison depuis le 4 décembre 2010 - ça fait deux ans, sept mois et six jours, ou un total de 949 jours [ndlr : article publié ici le 9 juillet 2013].

Je sais qu'en vertu du droit grec, vous pouvez être en détention provisoire pour une période maximale de 18 mois, et pour 12 mois de plus dans des circonstances très exceptionnelles - ce qui fait un maximum absolu de 913 jours. Je ne sais pas si la détention sans aucune date de procès est ce que les législateurs avaient en tête quand ils parlaient des circonstances très exceptionnelles.

Plus important encore, je sais que le procureur Ioannis Moraitakis a proposé que la détention provisoire de Kostas Sakkas soit prolongée de 6 mois au-delà de la limite légale de 913 jours. Je sais que le Conseil d’appel de la magistrature a approuvé cela. Je sais que Kostas Sakkas a entamé une grève de la faim il y a 36 jours, et je sais que sa santé se détériore rapidement.

Je sais que dans mon pays, en Grèce, un homme qui s’appelle Kostas Sakkas est maintenu en prison sans procès depuis plus de deux ans et demi, qu'il est en grève de la faim depuis plus d'un mois, que le système politique et judiciaire ne manifeste aucun sentiment d'urgence dans le traitement de la question, et que le reste du monde ne semble pas s'en soucier, mais vraiment pas du tout.

Et je trouve tout ça profondément troublant, si troublant que c’en est personnel.

Je suis née au Canada de parents grecs qui ont dû fuir la Grèce à une époque où les gens étaient détenus en prison sans procès. La raison pour laquelle nous sommes revenus vivre en Grèce, c'est que ce n'était plus censé se produire. Mais ça se passe, ici et maintenant, et un homme qu’il s’appelle Kostas Sakkas pourrait mourir à cause de ça.

Quand j'étais étudiante, j’écrivais des lettres pour Amnesty International pour demander aux gouvernements ou aux institutions internationales de prendre des mesures appropriées au sujet des prisonniers politiques. J'ai écrit des lettres au sujet de prisonniers célèbres en Birmanie et de prisonniers inconnus au Tibet. Je dois avoir écrit des centaines de ces lettres. Mais personne ne fait campagne pour écrire des lettres pour Kostas Sakkas maintenant. C'est l'Europe, vous savez. Le pouvoir judiciaire est censé faire ce qu’il faut - sauf que je sais, et je vois tous les jours, que ce n’est pas le cas.

J'ai travaillé dans l'aide humanitaire pendant de nombreuses années. J'ai travaillé en Palestine pendant l'Intifada, au Soudan durant les premiers stades d'une famine, au Tchad pendant le début de la guerre civile, au Congo au milieu d'une guerre civile. La Grèce était mon refuge. Et depuis que je suis revenue vivre en Grèce, une semaine avant les élections de 2009, je vis ce que les habitants de ces pays vivaient avant que nous, les travailleurs humanitaires, ne venions: l'effondrement de toute forme de sécurité politique, économique, sociale et culturelle. L'effondrement de tout ce qui fait d’un chez soi un endroit où vivre en sécurité.

Je sens depuis 2009 que l’on me me prive de mon refuge, mais c’est le cas de Kostas Sakkas qui a fait tilt. Je ne me sens plus en sécurité chez moi. Je craignais le moment où les autorités enfermeraient des gens sans raison valable, sans procès, sans recours à la justice. C’est ce qui est arrivé à Kostas Sakkas et maintenant, j’attends juste que ça nous arrive, à beaucoup plus d’entre nous. Peut-être qu'ils vont décider que je suis l’amie d’un terroriste parce que j'ai écrit cet article, ou peut-être qu'ils inventeront quelque autre prétexte. Peut-être qu'ils vont m'arrêter en vertu de la disposition de santé publique 39A parce que j’ai le paludisme. Je suppose que je ne peux qu'espérer qu'ils n'arrêtent pas le moustique avec moi.

Et c’est pour ça que c’est personnel. Aujourd'hui, c'est Kostas Sakkas qui est enfermé, et ça me fend le cœur de penser qu'un jeune homme se laisse mourir de faim parce qu'il est détenu en prison sans procès. Mais je sais aussi que demain, ça pourrait être mon tour.

Vous pouvez en lire plus sur le cas de Kostas Sakkas sur le Guardian , vice et le Huffington Post.