5 ans d'actualité indépendante sur les crises en Grèce

Grèce : "l'agenda politique d’extrême droite et xénophobe devient la norme"

8 juillet 2013

Droits de l'homme Liberté de la Presse Politique Aube Dorée Coalition extrême droite Grèce Nouvelle Démocratie PASOK xénophobie

Entretien avec l'expert en droit constitutionnel Nikos Skoutaris : "L’État grec, s'il veut continuer à s'appeler démocratie, doit s'assurer qu'il ne partage pas le « fameux monopole de la violence » avec les membres de l'Aube dorée, même s'ils ont été élus."


1778 mots   1019       Comments

La perte de crédibilité des partis historiques grecs, depuis environ quatre ans, a ouvert la voie au renforcement des forces de l'extrême droite, d'après Nikos Skoutaris, un expert du droit constitutionnel européen à l'école d'économie de Londres. Il précise qu'un «agenda à tendance extrême droite et xénophobe est devenu constamment plus influent sur la scène politique grecque ».

Lors d'un entretien avec le journal grec Kathimerini au cours d'un cycle de conférence de deux semaines à Thessalonique sur le nationalisme, la religion et la violence en Grèce et dans le sud-est de l’Europe, Skoutaris a parlé de son inquiétude à propos du virage vers l’extrême droite de l'agenda politique grec comme cela se reflète dans la décision gouvernementale d'abroger la loi sur la citoyenneté grecque des immigrés et la décision controversée de fermer l'ERT.

Coincés dans une coalition gouvernementale difficile, les anciens dominants, la Nouvelle Démocratie et le PASOK, s'appuient sur des politiques d'extrême droite afin de tenter de contre carrer l'influence du parti néo nazi Aube Dorée. Actuellement à la troisième place dans les sondages, le parti est largement connecté à un regain d'attaques à caractère raciste.

Skoutaris_photoSkoutaris est critique envers le gouvernement qu'il juge mou dans l'introduction d'une loi contre les discours haineux, mais reste sceptique sur la fermeture totale de l'Aube dorée «on a pas besoin d’interdire l'Aube dorée, mais on devrait plutôt s'assurer que l'Etat applique la loi» selon lui.

L'académicien de 32 ans est un senior de la recherche à l'Institut européen LSE, où il a développé un projet sur l’accommodation constitutionnelle des conflits ethno-territoriaux en Europe. Skoutaris est le directeur des programmes des séminaires à Thessalonique, ce qui lui a permis de rencontrer trente experts d'une vingtaine d'institutions différentes.

L'événement était organisé par l'université internationale hellénique en partenariat avec l'université Charles de Prague, l'institut Oslo de recherche sur la paix à Chypre et avec le support de l'unité de recherche sur l’Europe du sud-est de LSE.

Depuis le début des années 1990 et pendant 15 ans, le parti socialiste et le parti conservateur ont gagné les élections en occupant le centre de l'échiquier politique. Trois ans après le début de la crise, les électeurs, aussi bien que les partis ont tous déserté le centre. Êtes vous inquiet par la polarisation croissante de la vie politique ?

Plus que la désertion du centre, je suis de plus en plus inquiet par la montée de l'extrême droite. Cet extrémisme cependant n'est pas évident et ne peut être interprété juste à travers la présence de l'Aube dorée au Parlement et sa croissante popularité dans les sondages, mais aussi par l'adoption d'une politique d’extrême droite à la fois dans l'agenda et dans les discours des partis politiques dominants. L'accident Loverdos avec les prostitués séropositives, la débâcle concernant l'amendement de la loi Ragousis sur la citoyenneté et même la façon dont l’État a décidé de fermer l'ERT sans en avoir débattu au préalable au Parlement sont le genre d'incidents qui démontrent qu'un agenda politique d’extrême droite et xénophobe devient la norme et est de plus en plus influent sur la scène politique grecque.

Comment se fait-il que les partenaires de la coalition, PASOK et Nouvelle Démocratie, qui dominaient la scène politique grecque pendant pratiquement 40 ans, appliquent toujours la loi alors qu'ils sont considérés comme les principaux coupables de la chute du contrat social du pays ?

C'est vrai que le PASOK et la Nouvelle Démocratie portent la principale responsabilité du choc financier et politique. Et dans un sens il est juste de se demander comment cela se fait-il qu'ils continuent à faire la loi et à promouvoir un nouveau paradigme alors qu'ils ont déjà échoué si misérablement durant les 40 dernières années. Je ne pense pas qu'il y ait des réponses simples à ces questions et personnellement, je suis plutôt pessimiste et je ne crois pas que les actuelles élites politiques – spécialement celles connectées à ces parties- puissent être à la hauteur de ces challenges et puissent faire face à cette tâche difficile.

Est ce que la tolérance des mouvements d’extrême gauche après 1974 a permis la hausse de l’extrémisme de droite en Grèce  comme certains analystes et historiens l'ont avancée? Est ce que la gauche grecque jouit d'un certain niveau d'immunité qu'il faut ré-examiner ?

L’argument concernant la « montée des deux extrêmes » est bien connu. Je suis ni un historien ni un sociologue ni un politologue, donc mon point de vue n'est pas celui d'un spécialiste mais plutôt celui d'un avocat constitutionnel non sophistiqué qui essaye de suivre la politique grecque et de lui donner un sens. De mon point de vue, j'associerais la hausse de l’extrême droite avec la dé-légitimation des élites politiques grecques, à travers la crise et l'idée émergente en Grèce de « l 'État déchu » plutôt que de dire que l’extrême gauche a permis de nouveau des pratiques auparavant jugées illégales.

S'il y a une question que je pourrais poser à la gauche -étant de gauche moi aussi- c'est si le discours qui supporte la violence pour lutter contre l' injustice sociale est toujours d'actualité. Mon point de vue personnel est qu'une transformation réelle et radicale du fonctionnement démocratique de l'état grec et du capitalisme en général est absolument nécessaire. Cependant, j'ai mes doutes et je ne suis pas sûr que la rhétorique de la gauche ait réussi à l'exprimer d'une manière suffisante.

Pendant ce temps, les grecs conservateurs, mais seulement, s'en sont pris aux historiens révisionnistes qui ont remis en question l'histoire dominante et les « mythes » vu comme la clé de la mémoire collective et de la compréhension nationale. Pensez vous que c'est un mauvais moment pour parler de ça étant donné la crise ?

Je ne pense pas que ce soit réellement un mauvais moment, surtout lorsque ça vient de recherches de n'importe qu'elle aire de connaissance et en particulier dans les sciences sociales. Mais par rapport à ce que vous dites, je ne me rappelle pas avoir entendu dire dans l'histoire grecque que « maintenant c'est un bon moment pour déconstruire les mythes nationaux ». Les sociologues ont l'obligation de rechercher et de présenter leurs résultats à la société. Et personnellement, si le dilemme est entre la triste vérité et le mensonge réconfortant, je choisi la première solution même à un moment où la Grèce souffre.

Pensez-voius que le projet de loi anti-raciste pourrait maîtriser la vague de crimes à critère raciste et l'influence de l'aube dorée.

Non, je ne pense pas que n'importe quelle loi puisse contenir les attaques racistes et l'influence nazi, tout du moins, pas à court terme. Ce sont des questions très difficiles qui peuvent être seulement résolues grâce à des politiques de long termes qui comprendront également une forte dimension éducative. Ça ne signifie pas que -en tant que société- nous ne devons pas fournir un fort message politique pour lutter contre toute forme de racisme, incluant l'antisémitisme. Dans un sens, je considère que la récente débâcle concernant la loi antiraciste est une preuve supplémentaire de la non volonté et de l’incapacité de l'élite politique grecque -et la coalition gouvernementale en particulier- de montrer qu'ils peuvent faire face à l'existence d'un parti néo-nazi.

Est ce que l'interdiction des discours de haine, incluant une loi contre la négation du génocide, n'implique pas une restriction de la liberté d'expression ?

D'après mes connaissances, il n'existe pas d'ordre légal où la liberté d'expression est sans entraves. Pour donner un exemple : en Grèce on ne peut pas « offenser l'honneur du président de la république ». Du coup, la bonne question n'est pas est-ce que nous devons avoir ou pas des restrictions mais plutôt quelles sortes de restrictions et quelle portée ces restrictions doivent avoir ? Maintenir la paix sociale dans un état grec qui espère le respect du multiculturalisme justifie de telles restrictions.

Pensez vous que ça serait une bonne idée d'interdire complètement l'aube dorée, ?

D'abord, laissez moi mentionner que le cadre constitutionnel actuel ne fournit pas de quoi entamer une procédure visant à interdire l'Aube dorée. Bien entendu, on peut argumenter en faveur d'un amendement de la constitution. C'est une question de croyance et de conviction quant à savoir si on supporte l'idée d'une « démocratie militante » selon laquelle un ordre constitutionnel peut interdire des partis politiques.

Personnellement, je ne suis pas convaincu, entre autre parce que l'expérience internationale montre que de telles procédures sont inefficaces. Les partis politiques qui ont été interdits ont « ressuscité » souvent en changeant de nom et en faisant semblant d'être en accord avec la constitution. On constate ça par exemple avec les partis islamistes turcs en Belgique Vlaams Blok/Vlaams Belang.

Malgré tout, il faut combler l'absence de telles procédures, surtout qu'un nombre important de membres de l'Aube Dorée ont commis des attaques. Par exemple, l'incident sur le plateau de télévision où le député de l'Aube dorée Ilias Kasidiaris a giflé une député communiste, ou les manifestations répétées devant un théâtre à Athènes qui a abouti à l'annulation d'une pièce comme l'exigeait l'Aube dorée. Pour faire face à ces incidents, on ne devrait pas interdire l'Aube dorée mais on devrait s'assurer que l’État applique la loi pénale.

Ce qui est plus inquiétant est le fait que des membres de l'Aube dorée souhaitent un renforcement de la loi. Dans un État démocratique où les lois sont appliquées, ce sont les institutions étatiques à qui ont fait confiance avec l'exercice de leur pouvoir. L’Aube Dorée, ses membres et sa milice n'ont aucun droit de renforcer la loi en soumettant aux immigrés des contrôles d'identité (or requesting truck drivers from the Former Yugoslav Republic of Macedonia to remove their country code bumper stickers ). L’État grec, s'il veut continuer à s'appeler démocratie, doit s'assurer qu'il ne partage pas le « fameux monopole de la violence » avec les membres de l'Aube dorée, même s'ils ont été élus.