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Grèce : le rôle des chaînes de télévision privées dans la fermeture de l'ERT

28 juin 2013

Médias Politique ERT Gouvernement Grèce indépendance

Pas de licences légales pour les chaînes privées, appel d'offre et manigances entre le gouvernement et les chaines privées : le résumé de la situation par Nikos Mihalitsis


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Dans son combat quotidien depuis le 11 juin, date de la fermeture de l'ERT, l 'équipe doit faire face à un obstacle véritable : les grandes chaînes privées de la radiotélévision grecque. En effet, elles ont soutenu dès le départ la décision du gouvernement de Samaras à travers leur émission d'information, tout en fournissant également une aide technique. D'ailleurs, les barres en couleurs qui ont remplacées les chaînes de l'ERT ont été retransmises avec l'aide de deux organismes privés : OTE et Digea. Quel est alors le rôle des chaînes privées dans le passé et l'avenir de la société de diffusion publique ? La vérité est qu'elles ont participé activement au plan du gouvernement qui risque d'aboutir, comme le croit l'auteur de l'article,à un contrôle absolu de l'espace télévisé comme il sera dans la nouvelle ère du numérique.

Les réformateurs arrivent

"Les réformateurs arrivent"

Qui est Digea ?

Digea est une société qui offre des services de codification numérique et d'émission de télévision numérique terrestre. Plus qu'un fournisseur de réseau, Digea est un consortium de six grandes chaînes télévisions privées. Cependant, la législation européenne et grecque (loi 3592/2007) interdisent normalement à un fournisseur de réseau d'être un fournisseur de contenu (c'est-à-dire de chaîne de télévision) pour l'empêcher d'acquérir une position dominante sur le marché de la télévision.

Digea dispose donc d'un statut particulier, d'autant que les propriétaires de ces chaînes sont des acteurs puissants de l'économie – parfois même accusés dans le passé d'avoir utilisé la puissance des groupes de médias pour s'imbriquer dans le pouvoir politique pour en tirer profit pour leurs autres activités.

Malgré leurs annonces initiales de se désengager de cette étreinte des propriétaires de chaînes privées de radiotélévision, tous les gouvernements jusqu'à aujourd'hui ont fini par s'allier à eux en échange d'un soutien scandaleux de leurs chaînes à toute politique gouvernementale. D'ailleurs, aucune de ces chaînes ne dispose aujourd'hui d'une licence légale. Elles ont seulement des licences provisoires ratifiées par le Conseil National de Radiotélévision pourtant jugées illégales par le Conseil d'Etat.

Les membres de Digea sont aujourd'hui les chaînes suivantes :
- MEGA, propriété de MM. Bobolas et Psycharis
- ANT1, propriété de M. Kyriakos
- STAR, propriété de M.Vardinoyannis
- SKAI, propriété de M.Alafouzos
- ALPHA, propriété de M. Kontominas
- MAKEDONIA TV, propriété de M.Kyriakos

Décisions supplémentaires et omissions soudaines dans les prescriptions de l'appel d'offre. Manigances entre Digea et le gouvernement ?

La fermeture de l'ERT a en effet coïncidé avec les concertations sur les appels d'offre pour l'attribution des fréquences de télévision numérique. Sur les huit fréquences totales, le futur ERT disposera de deux fréquences (au lieu de trois fréquences avant sa fermeture), tandis que les six autres seront l'objet d'un appel d'offres entre les différentes chaînes privées dont l'Etat est supposé tirer un profit important.

Le gouvernement a donc rédigé l'appel d'offre. Suite à la décision soudaine de sa fermeture, l'ERT n'a pu formuler ses points de vue, même sur la réduction du nombre des fréquences qui lui sont attribuées au profit des fournisseurs privés de réseaux. Cependant, bien que l'ERT ne participe pas à l'appel d'offre, il n'est pas normal qu'elle ne puisse pas participer aux concertations. D'autant plus qu'elle était l'organisme le plus compétent pour défendre l'intérêt public dans ce cas précis.

D'un autre côté, Digea a la quasi certitude d'être le vainqueur de l'appel d'offre. Ceci est dû au fait que le gouvernement grec a lancé un appel d'offre permettant à un fournisseur de réseau (qui offrira des services techniques d'émission) d'obtenir l'appel d'offre sans qu'un permis au préalable soit accordé aux clients (c'est-à-dire les fournisseurs de contenu télévisé) du fournisseur de réseau.

De nombreux obstacles semblent également empêcher une autre société d'obtenir l'offre, ce qui protège Digea de toute concurrence. En effet, les prescriptions de l'appel d'offre comportent des règles et des conditions difficiles à remplir.

Tout d'abord, concernant le système de réseau, un calendrier d'installation d'émetteurs doit être respecté. (page 45-49). Le fournisseur de réseau doit installer 5 émetteurs dans chacun des 156 centres d'émissions entre le 30 juin 2013 et le 30 juin 2014. Dans les trois mois suivant l'obtention de l'autorisation, un réseau doit être installé dans les centres d'émission où ERT était présente, sans écart des dates fixées possible. Malheureusement, toute société sérieuse sait que tout cela ne peut être réalisé que par quelqu'un qui est certain d'avance de gagner le concours et qui se sera préparé à temps.

Soulignons que les seules sociétés qui ont demandé à ce que les réponses de l'appel d'offre soient confidentielles et ne soient pas publiées sont Digea et OTE (Deutsche Telekom), les deux sociétés qui aident en cachette le gouvernement à émettre les barres en couleur, signal adversaire de ERT ouverte.

Ensuite, concernant le système de fréquence, des facilités seront accordées au vainqueur de l'offre qui obtiendra toutes les fréquences disponibles. En effet, suite à un raisonnement développé (pages 60-64), il est établi que le coût global pour l'équipement attribué à un seul fournisseur pour toutes les fréquences reviendra moins cher (en raison des commandes en gros) que si chaque fréquence était attribué à un fournisseur différent. Toute cette logique est juste mais cet argument est généralement présenté par l'acheteur plutôt que par le vendeur.

Relation entre la Digea et l'Etat. Vers une véritable indépendance de l'information ?

On connaît bien le soutien que les actionnaires de Digea ont offert à tous les gouvernements et à leur politique, surtout ces dernières années de mémorandum et de politique d'austérité. En échange de leurs bons services, ils ont eu des compensations ayant trait à leurs activités professionnelles parallèles. Contrairement aux idées reçues, le fournisseur de réseau a un droit de contrôle sur le contenu. Par exemple, rappelons que Digea a en vingt secondes coupé le signal de l'ERT pour le remplacer par des barres de couleurs.

L'appel d'offre ne doit pas se faire avec les conditions posées.

Sinon la démocratie recevra encore un coup très fort. Les gens ont le droit d'entendre une voix critique à la télévision et d'avoir d'autres chaînes non contrôlées par les cinq propriétaires des grandes chaînes privées.