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"Belle et étrange patrie" Quand les poètes chantent le paradoxe grec

16 juin 2013

Allons voir chez les Grecs Culture Solidarité Grèce

Entre reproches et adoration, les poètes grecs font l'éloge-réquisitoire de leur "mère patrie". En ces temps troubles, allons voir chez les poètes grecs.


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« Coup d’Etat, fermeture de la radio-télévision publique, mesure antidémocratique, anticonstitutionnelle, crise économique, troïka, chômage, pauvreté, néonazisme etc… » C’est comme ça que vous entendez parler des Grecs en ce moment. Nous vous proposons d’aller à leur rencontre autrement, à travers leurs poètes, leurs écrivains, leurs musiciens qui, mieux que personne, savent transcrire ce lien passionnel, fait d’amour et de douleur, de révolte et d’indifférence, de reproches et de pardons, qui unit le Grec à la Grèce.

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Melina Mercouri pendant la campagne de réhabilitation du patrimoine grec quand elle était ministre de la culture entre 1981 et 1989

Belle et étrange patrie

Odysseas Elytis, 1971, traduction française: Angélique Ionatos

Belle mais étrange patrie Que celle qui m’a été donnée
Elle jette les filets pour prendre des poissons
Et c’est des oiseaux qu’elle attrape
Elle construit des bateaux sur terre
Et des jardins sur l’eau
Belle mais étrange patrie Que celle qui m’a été donnée
Elle baise le sol en pleurant et puis elle s’exile
aux cinq chemins elle s’épuise puis toute sa vigueur reprend
Elle menace de prendre une pierre
Elle renonce aussitôt
Elle fait mine de la tailler
Et des miracles naissent Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée Avec une petite barque
Elle atteint des océans
Elle cherche la révolte
Et s’offre des tyrans
Elle enfante cinq grands hommes et puis elle leur brise l’échine
quand ils ne sont plus elle chante leurs louanges
Belle mais étrange patrie…

Grèce, ma mère
Paroles: Nikos Gatsos; musique Stavros Xarchakos; traduction française: Michèle Michel

Je n'ai pas de maison où revenir
ni de lit où dormir
je n'ai de rue ni de quartier
où me promener à la nouvelle année.

De combien de mensonge et de belles paroles as-tu pu me bercer avec mon premier lait,

mais maintenant qui se réveillent les serpents,
toi tu portes tes antiques ornements
et tu ne pleures jamais, Grèce, ma mère,
toi, qui brades comme esclaves tes enfants.
De combien de mensonges et de belles paroles as-tu pu me bercer avec mon premier lait
mais, alors, quand j'interrogeais mon destin,
tu étais vêtue de tes antiques parures
et dans le bazar tu m'as emmené toi, le singe de foire
Grèce, Grèce, mère de l'affliction.

De combien de mensonges et de belles paroles as-tu pu me bercer avec mon premier lait

mais maintenant que le feu s'embrase à nouveau toi,
tu contemples ton antique beauté et dans les arènes du monde,
Grèce, ma mère, c'est toujours le même mensonge que tu colportes.

Sans saint à prier,
sans lampe à huile dans un ciel vide,
sans soleil, sans lumière des étoiles,
comment chanter un premier mai.

Μάνα μου Ελλάς

Δεν έχω σπίτι πίσω για να `ρθώ
ούτε κρεβάτι για να κοιμηθώ
δεν έχω δρόμο ούτε γειτονιά
να περπατήσω μια Πρωτομαγιά.

Τα ψεύτικα τα λόγια τα μεγάλα μου τα ‘πες με το πρώτο σου το γάλα.

Μα τώρα που ξυπνήσανε τα φίδια
εσύ φοράς τα αρχαία σου στολίδια
και δε δακρύζεις ποτέ σου μάνα μου Ελλάς
που τα παιδιά σου σκλάβους ξεπουλάς.

Τα ψεύτικα τα λόγια τα μεγάλα μου τα ‘πες με το πρώτο σου το γάλα.

Μα τότε που στη μοίρα μου μιλούσα
είχες ντυθεί τα αρχαία σου τα λούσα
και στο παζάρι με πήρες γύφτισσα μαϊμού
Ελλάδα Ελλάδα μάνα του καημού.

Τα ψεύτικα τα λόγια τα μεγάλα μου τα ‘πες με το πρώτο σου το γάλα.
Μα τώρα που η φωτιά φουντώνει πάλι
εσύ κοιτάς τα αρχαία σου τα κάλλη
και στις αρένες του κόσμου μάνα μου Ελλάς
το ίδιο ψέμα πάντα κουβαλάς.

Un poème de G.Séféris récité par Mélina Mercouri et mis en musique par Vangelis

Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse
G.Séféris; Traduction française: Jacques Lacarrière

Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

A Pilion, parmi les oliviers,
la tunique du centaure
Glissant parmi les feuilles a entouré mon corps
Et la mer me suivait pendant que je marchais

Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

A Santorin en frôlant les îles englouties
En écoutant jouer une flûte parmi les pierres ponces
Ma main fut clouée à la crête d'une vague
Par une flêche subitement jaillie
Des confins d'une jeunesse disparue

Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

A Mycènes, j'ai soulevé les grandes pierres et les trésors des Atrides
J'ai dormi à leur côtés à l'hôtel de "La Belle Hélène"
Ils ne disparurent qu'à l'aube lorsque chanta Cassandre
Un coq suspendu à sa gorge noire

Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

A Spetsai, à Poros et à Mykonos les Barcaroles m'ont soulevé le coeur

Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

Que veulent donc ceux qui se croient à Athènes ou au Pyrée
l'un vient de Salamine et demande à l'autre
s'il "ne viendrait pas de la place Omonia"
"non, je viens de la place Syntagma" repond-il satisfait
"j'ai rencontré Yannis et il m'a payé une glace"

Pendant ce temps la Grèce voyage et nous n'en savons rien,
nous ne savons pas que, tous, nous sommes marins sans emploi
et nous ne savons pas combien le port est amer
quand tous les bateaux sont partis

Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

Drôles de gens ils se croient en Attique et ne sont nulle part
ils achètent des dragées pour se marier
et ils se font photograhpier
l'homme que j'ai vu aujourd'hui assis devant un fond de pigeons et de fleurs
laissait la main du vieux photographe,
lui lisser les rides creusées de son visage
par les oiseaux du ciel

Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

Pendant ce temps, la Grèce voyage, voyage toujours
Et si la mer Egée se fleurit de cadavres
ce sont les corps de ceux qui voulurent
rattraper à la nage le grand navire

Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

Le Pirée s'obscurcit les bateaux sifflent,
ils sifflent sans arrêt mais sur le quai
nul cabestan ne bouge
Nulle chaine mouillée n'a scintillé
dans l'ultime éclat du soleil qui décline

Où que me porte mon voyage, la Grèce me blesse

Rideaux de montagnes, archipels, granites dénudés
le bateau qui s'avance s'apelle Agonie ....

Όπου και να ταξιδέψω η Ελλάδα με πληγώνει
Γ. Σεφέρης, 1937

Όπου και να ταξιδέψω η Ελλάδα με πληγώνει
Στο Πήλιο μέσα στις καστανιές το πουκάμισο του Κενταύρου
γλιστρούσε μέσα στα φύλλα για να τυλιχτεί στο κορμί μου
καθώς ανέβαινα την ανηφόρα
κι η θάλασσα μ’ ακολουθούσε ανεβαίνοντας
κι αυτή σαν τον υδράργυρο θερμομέτρου
ως που να βρούμε τα νερά του βουνού.

Στη Σαντορίνη αγγίζοντας νησιά που βουλιάζαν ακούγοντας
να παίζει ένα σουραύλι κάπου στις αλαφρόπετρες
μου κάρφωσε το χέρι στην κουπαστή μια σαΐτα τιναγμένη
ξαφνικά από τα πέρατα μιας νιότης βασιλεμένης.

Στις Μυκήνες σήκωσα τις μεγάλες πέτρες
και τους θησαυρούς των Ατρειδών
και πλάγιασα μαζί τους στο ξενοδοχείο της "Ωραίας Ελένης του Μενελάου".
Χάθηκαν μόνο την αυγή που λάλησε η Κασσάνδρα
μ’ έναν κόκορα κρεμασμένο στο μαύρο λαιμό της.

Στις Σπέτσες στον Πόρο και στη Μύκονο
με χτίκιασαν οι βαρκαρόλες.
Τι θέλουν όλοι αυτοί που λένε
πως βρίσκουνται στην Αθήνα ή στον Πειραιά;
Ο ένας έρχεται από Σαλαμίνα και ρωτάει τον άλλο
μήπως "έρχεται εξ Ομονοίας"
"Όχι έρχομαι εκ Συντάγματος" απαντά κι είν’ ευχαριστημένος
"βρήκα το Γιάννη και με κέρασε ένα παγωτό".

Στο μεταξύ η Ελλάδα ταξιδεύει δεν ξέρουμε τίποτε
δεν ξέρουμε πως είμαστε ξέμπαρκοι όλοι εμείς
δεν ξέρουμε την πίκρα του λιμανιού σαν ταξιδεύουν όλα τα καράβια,
περιγελάμε εκείνους που τη νιώθουν.
Παράξενος κόσμος που λέει πως βρίσκεται στην Αττική
και δε βρίσκεται πουθενά.
Αγοράζουν κουφέτα για να παντρευτούνε
κρατούν "σωσίτριχα" φωτογραφίζουνται.
Ο άνθρωπος που είδα σήμερα καθισμένος σ’ ένα φόντο με πιτσούνια
και με λουλούδια δέχουνταν το χέρι του γέρο φωτογράφου
να του στρώνει τις ρυτίδες που είχαν αφήσει στο πρόσωπό του
όλα τα πετεινά τ’ ουρανού.

Στο μεταξύ η Ελλάδα ταξιδεύει ολοένα ταξιδεύει
κι αν "ορώμεν ανθούν πέλαγος Αιγαίον νεκροίς"
είναι εκείνοι που θέλησαν να πιάσουν το μεγάλο καράβι
με το κολύμπι εκείνοι που βαρέθηκαν να περιμένουν τα καράβια
που δεν μπορούν να κινήσουν την ΕΛΣΗ τη ΣΑΜΟΘΡΑΚΗ τον ΑΜΒΡΑΚΙΚΟ.

Σφυρίζουν τα καράβια τώρα που βραδιάζει στον Πειραιά
σφυρίζουν ολοένα σφυρίζουν
μα δεν κουνιέται κανένας αργάτης
καμμιά αλυσίδα δεν έλαμψε βρεμένη στο στερνό φως που βασιλεύει
ο καπετάνιος μένει μαρμαρωμένος
μες στ’ άσπρα και στα χρυσά.
Όπου και να ταξιδέψω η Ελλάδα με πληγώνει
παραπετάσματα βουνών αρχιπέλαγα γυμνοί γρανίτες...
το καράβι που ταξιδεύει το λένε ΑΓΩΝΙ

Kyriakos Diakogiannis, grand journaliste et écrivain né il y a longtemps aux pieds de l'Acropole, m'a dit un jour "Le Grec est pour lui même son meilleur ennemi. Le Grec est à la fois Socrate...et son empoisonneur. Personne, pas même les ottomans, n'a fait autant de mal au Grec que le Grec. Mais aucun peuple n'a pu égaler ni même percer l'énigme grecque. J'ai atteint l'âge où l'on se lasse des levers de soleils, et  je ne suis toujours pas sûr...de savoir. Mais ce cher Camus, qui voyait juste, et à qui j'ai toujours fait plus confiance qu'à moi-même, pensait que la force des Grecs tient en ceci qu'ils équilibrent "l'ombre par la lumière". Et c'est peut-être ça, le mystère. C'est peut-être pour ça que nous sommes à la fois en dessous de tout et dessus de tout." (Propos recueillis le 20/03/2012 à Athènes)

Le paradoxe… une idée très grecque. Les cordes de la lyre d’Apollon se tendent en leurs opposés, condition première de l’harmonie, dirait Héraclite. Ainsi le chaos s’organise en Cosmos. Et parce que le poète Grec est doté de lucidité, il n’isole rien, comprend toute chose dans sa relation avec son opposé. Il a soif d’absolu mais il sait que seule la mesure peut le rapprocher de la vérité, insaisissable divinité aux innombrables voiles. L’équilibre en toute chose : si le désespoir s’accroît, l’espoir grandit avec lui. Plus le monde s’éloigne de l’idéal, plus le poète s’efforce de faire contrepoids :

« Tenir le soleil dans ses mains sans être brûlé, le transmettre comme une torche à ceux qui viendront après nous, est un acte douloureux, mais je crois, un acte béni. Nous en avons besoin. Un jour les dogmes qui maintiennent enchaînés les hommes seront dissous devant une conscience tant inondée de lumière qu’elle ne fera qu’un avec le soleil, et il adviendra les rivages idéaux de la dignité humaine et de la liberté. »

Odysseas Elytis

Les Grecs de la diaspora, rentrés ou non au pays, partagent avec leurs poètes ce paradoxe. Ainsi de la chanteuse Angélique Ionatos, qui a révélé les trésors de la Grèce au public francophone, qui a porté sa "belle et étrange patrie" au-dessus de tout, mais qui en toujours gardé une douleur :

"La distance géographique et culturelle m'a permis de réentendre [la] musique [de la Grèce]. Et je l'ai trouvée si belle! Cette nostalgie, qui devenait de plus en plus forte, était faite de douleur, mais il y avait une "si belle terre sur mes racines" qu'elle a permis à mes fleurs de pousser".

Angélique Ionatos, propos recueillis par Vincent Cambier pour LesTroisCoups.com

La terre-mère, la terre noire, terreau des jeunes pousses les plus prometteuses. Cette terre qui n'est véritablement connue et aimée des siens que quand ils la quittent, cette terre qu'ils chérissent de toute la force des sentiments contradictoires qu'un tel amour implique, parce que véritable et sans illusions, franc comme la lumière de l'Attique, cette terre qui ensevelira leur cadavre si jamais ils y reviennent un jour, c'est celle d'Ulysse, d'Achille,  d'Elytis, de Kavafis, de Séféris, d'Angélique Ionatos, de Jean-Pierre Vernant, Jacqueline de Romilly, Jacques Lacarrière, Albert Camus, Henry Miller, c'est celle des grecs, c'est celle de tout ceux qui l'ont aimée ou l'aiment, anonymes ou célèbres. A jamais, la Grèce est liée à ceux qui essayent de la comprendre, bien qu'ils sachent qu'ils mourront sans la connaître.

Le poète G. Séféris est de ceux qui ont su lui rendre hommage, sans tricher. Voici la description de l'indescriptible rapport qu'il entretenait à la Grèce, par la plume d'Henry Miller:

"[Séféris] est passionné de son pays, de son peuple, non par chauvinisme étanche, mais du fait d'une découverte patiente, faisant suite à des années de séjours à l'étranger. Cette passion pour son pays, c'est un des traits spécifiques de l'intellectuel grec qui a vécu à l'étranger. Il est d'autres peuples où je l'ai trouvée désagréable; mais chez le Grec, elle me parait justifiable, et non seulement cela, mais émouvante en diable, exaltante. (...) Tout ce qu'il regardait était grec à un point qui lui était resté inconnu tout le temps qu'il n'avait pas quitté son pays (...) Il avait dans sa voix quelque chose de meurtri, comme si l'objet de son amour, sa Grèce bien-aimée, en avait, gauchement et sans le savoir, mutilé les notes aiguës et le hululement"

Henry Miller, Le colosse de Maroussi

Mais notre Europe, si prompte à donner des leçons aux Grecs a-t-elle appris leur leçon? Est-elle capable de "mesure" ? A-t-elle l'humilité d'accepter ses paradoxes et de faire part égale à ce qui apparemment s'affronte? Non pas. Pire encore, elle crée de nouvelles oppositions. Et si elle crée des oppositions, ce n'est pas qu'elle cherche l'harmonie, mais le déséquilibre. Que chaque opposé se pense comme absolu, voilà qui alimente le monstre de sa démesure...

« La Méditerranée a son tragique solaire qui n’est pas celui des brumes. Certains soirs, sur la mer, au pied des montagnes, la nuit tombe sur la courbe parfaite d’une petite baie et, des eaux silencieuses, monte alors une plénitude angoissée. On peut comprendre en ces lieux que si les Grecs ont touché au désespoir, c’est toujours à travers la beauté, et ce qu’elle a d’oppressant. Dans ce malheur doré, la tragédie culmine. Notre temps, au contraire, a nourri son désespoir dans la laideur et dans les convulsions. C’est pourquoi l’Europe serait ignoble, si la douleur pouvait jamais l’être. »

A.Camus, L’exil d’Hélène, 1948.