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Etre photo-reporter en Grèce : silence, on tabasse… La vérité sur la censure

28 mai 2013

Droits de l'homme Médias Reportage censure Grèce liberté d'expression Liberté de la Presse répression violences policières

Quand les photo-reporters deviennent leur propre sujet de reportage pour montrer la répression et la censure dont ils sont les victimes en Grèce


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Des hommes et des femmes qui prennent des risques sur le terrain pour capturer des moments d’histoire en images, ce n’est ni en Lybie, ni en Corée du Nord : c’est en Grèce, et ça se passe tous les jours. Gardes à vue, passage à tabac, gaz lacrymogènes, menaces, censure, vandalisme : les photoreporters grecs vivent dangereusement dans leur propre pays pour relayer l’information. Pourtant, la répression qu’ils subissent n’est que très peu relayée par les grands médias.

Une photo de l'exposition qui montre la répression de la police sur les photo-reporters photo  © YANNIS BEHRAKIS

Une photo de l'exposition qui montre la répression de la police sur les photo-reporters ( photo © YANNIS BEHRAKIS)

La conférence de presse organisée par l’Union des Photoreporters de Grèce ce lundi 27 mai à Athènes, au sujet des répressions qu’ils subissent quotidiennement, était presque vide. Quelques représentants de la presse grecque et un seul représentant de la presse étrangère : Okeanews. Surprenant.

Peut-être que ce manque général d’intérêt s’explique par cette croyance, hélas trop répandue que « c’est exagéré, nous sommes en Europe tout de même » ? Rien d’exagéré pourtant, dans les témoignages des photoreporters qui sont intervenus à l’occasion de cette conférence de presse. Ils sont d’ailleurs corroborés par le rapport accablant de Reporters Sans Frontières , concernant la liberté de la presse : la Grèce, classée 30ème en 2007 est tombée à la 70ème place en 2012, pour tomber encore plus bas en 2013, à la 84ème place, immédiatement après le Malawi, le Bhoutan et le Nicaragua. Après de tels résultats, on pourra toujours s’exclamer que ce n’est pas possible, que nous sommes en Europe tout de même.

La conférence de presse du 27 mai 2013 (photo © Okeanews)

La conférence de presse du 27 mai 2013
(photo © Okeanews)

Tour à tour, Giorgos Savvidis, président de la POESY (Confédération panhellènique des journalistes), Thémis Beredimas, président de l'ESPIT (Union de la presse papier et électronique), Dimitris Trimis, président de l'ESIEA (Union de la presse quotidienne d'Athènes), Aris Hatzistefanou, journaliste et co-auteur de Debtocracy et Catastroika, Marios Lolos président de l’EFE ( l'association grecque pour la photographie, litéralement "La compagnie grecque de photographie"), et la conservatrice de l’exposition et secrétaire générale de l’EFE, Christina Zachopoulou, se sont exprimés.

Chacun raconte son expérience. Les faits, tout simplement : les méthodes utilisées par la police pour les empêcher de couvrir les événements (contrôle d’identité à rallonge, interpellations etc…), les passages à tabac aux conséquences dramatiques (perte de certains sens, os brisés, crânes fracassés, problèmes chroniques) les lacrymogènes en plein visage (avec pour conséquence des problèmes pulmonaires à vie), les brûlures au troisième degré, les menaces, le chantage etc…

Autant de violences toujours oubliées, toujours impunies. Alors que les preuves en images existent, et qu’elles sont tout à fait exploitables pour identifier les bourreaux. Ce sont les faits, mais tout n’est pas dit.

Giorgos Savvidis (photo © Okeanews)

Giorgos Savvidis
(photo © Okeanews)

« [Ces violences arbitraires] ne sont pas que le problème des associations. Elles concernent la politique et la démocratie. Elles servent à fermer la bouche des journalistes » dit Giorgos Savvidis. Car au-delà de ces inacceptables violences, il y a un problème de fond qui se pose, et c’est bien celui de la démocratie.

La véritable question, difficile à accepter, que posait cette conférence de presse était pourtant la suivante : peut-on encore parler de démocratie dans un pays où la matraque et la censure répondent à la liberté de la presse ? Le rôle d’une presse démocratique consiste en principe à transmettre à tous l’information, afin de laisser le peuple disposer de son libre-arbitre.

Dimitris Trimis (photo © Okeanews)

Dimitris Trimis
(photo © Okeanews)

Pour Dimitris Trimis du moins, le photo-reportage a un impact direct sur l’Histoire :

« Imaginez la jeune fille victime du napalm au Vietnam. Imaginez que cette photo n’ait jamais été prise.

L’Histoire n’aurait pas changée.

Imaginez qu’on n’ait pas photographié les tanks à Prague et à l’Université Polytechnique d’Athènes… »

Thémis Beredimas alerte sur le même point « Je pense que ça concerne tout le monde. C’est une question de démocratie, c’est quelque chose que nous nous devons, que nous devons à nos enfants, à la société. Nous avons la responsabilité d’informer. »

Vassiliki Xatzivanou

Vassiliki Xatzivanou
(photo © Okeanews)

La députée Syriza Vassiliki Xatzivanou, appelée à la tribune, annonce que la question de la liberté de la presse sera posée pendant la séance des questions au parlement. Pour elle aussi, la liberté de la presse est capitale, car elle est un antidote aux idées reçues qui circulent en dehors d’Athènes. La police n’intervient pas violemment pour empêcher la violence, mais pour punir arbitrairement des actes de résistance pacifiques que le peuple exprime de manière démocratique en manifestant dans les rues d’Athènes.

Marios Lolos

Marios Lolos
(photo © Okeanews)

Après avoir raconté ses douloureuses expériences avec la police, et l’impunité dont jouit cette dernière, Marios Lolos, président de l’EFE s’amuse, non sans amertume, de ce qu’aujourd’hui, eux, les photoreporters, « deviennent leurs propres photographies ». Réduits à faire passer l’information d’une énième injustice…qui les concerne directement. "Cette démocratie-là, on en a marre" lâche-t-il excédé. "Ils essayent d’instaurer la peur, mais nous ne laisserons pas la peur grandir".

Et c’est vrai qu’il ne manque pas de courage, celui qui porte désormais des plaques en titane dans le crâne à cause des violences policières dont il a fait l’objet le 5 avril 2012, pour avoir voulu couvrir une manifestation athénienne.

Il a failli y rester.

Aris Hatzistefanou, qui s’est fait connaître par ses documentaires « Debtocracy » et « Catastroïka », est d’avis que le gouvernement essaye d’imposer une image bien précise du pays : celle qu’il veut véhiculer, notamment à l’étranger.

Aris Hatzistefanou

Aris Hatzistefanou
(photo © Okeanews)

Et c’est une chose qui l’inquiète: « Que vont croire les étrangers en ouvrant le journal, en regardant leur télévision ? Ils vont croire que maintenant, les problèmes de la Grèce sont terminés, qu’il n’y a plus de réactions, que nous sommes sur la voie du développement, que les investisseurs étrangers reviennent, que le gouvernement a réussi à redresser la barre, que l’austérité a fonctionné. Parce qu’il n’y a pas d’autres informations transmises par les grands médias. »

Pourtant, des images de l’état catastrophique du pays sont capturées tous les jours par les photo-reporters. Ces photos existent. Le problème, comme le dit Dimitris Trimis, c’est que « ces photographies ne trouvent pas leur place dans les grands médias. Elles ne peuvent donc pas jouer leur rôle dans la société (…). »

Mais le problème de la liberté de la presse ne vient pas d’apparaître avec la conférence de presse du 27 mai. Une exposition intitulée « L’information persécutée » avait déjà été présentée à Athènes, en collaboration avec la fondation culturelle de l’ESIA, en septembre 2012, où elle avait connu un grand succès ; et, comme un certain nombre de visiteurs l’ont eux-mêmes soulevé, les gens ne savaient pas combien il était difficile et dangereux d’exercer la profession de photo-reporter en Grèce.

Sur l’invitation de Marinela Koppa, eurodéputée au parlement européen, l’exposition déménage à Bruxelles, où elle ouvrira ses portes au public du 3 au 7 Juin. Les photo-reporters grecs y sont les protagonistes de leur photo-reportage, parce que, comme le dit Dimitris Trimis, « Si une photographie équivaut à mille mots, une exposition équivaut à un million de mots ».

Mieux que tous les mots du monde, le caractère réel et percutant de l’image permettra aux visiteurs de se rendre compte de la manière honteuse dont la liberté de la presse est traitée en Grèce.

Espérons que cette exposition, sortie de son contexte grec, sera la preuve évidente que la situation des photo-reporters et de la liberté de la presse en Grèce est alarmante, et surtout, qu’elle est « l’affaire de tous ».

Edit : Le Parlement Européen a finalement refusé l'exposition "en l'état" la veille de son ouverture.

Des policiers anti-émeutes  agressent une photo-reporter (à gauche) et un journaliste (à droite) durant une manifestation le 5 octobre 2011. Photo © EPA/ALEXANDROS VLACHOS

Des policiers anti-émeutes agressent une photo-reporter (à gauche) et un journaliste (à droite) durant une manifestation le 5 octobre 2011.
Photo © EPA/ALEXANDROS VLACHOS