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Allons voir les taxis chez les Grecs : τα ταξιά

26 mai 2013

Allons voir chez les Grecs Chronique France Grèce OkeaNews

Une plongée thématique dans la culture grecque : aujourd'hui, les taxis


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Amis français, vu la conjoncture, vous n’êtes peut-être plus très habitués à prendre le taxi en France… Et bien sachez qu’en Grèce, la conjoncture a beau être bien pire, les Grecs les utilisent très régulièrement. « Comment font-ils ? » Me direz-vous. « Nous aurait-on menti ? Cette crise est-elle factice et les Grecs touchent-ils un salaire de ministre en secret ? » Non, mes amis, on ne vous a pas menti. Pas de complot, pas de scénario, la crise, hélas, est bien là. Voici le secret des Grecs, en exclusivité sur Okeanews : Les Grecs partagent.

Taxi

Il faut dire que d’une manière générale, les taxis coûtent moins cher qu’en France. Quand de la gare de Lyon, nous montez dans un taxi pour vous faire transporter dans le XXème arrondissement, vous payez environ 10 euro, et encore, s’il ne fait pas nuit, si vous n’avez pas d’animal de compagnie avec vous, si vous n’êtes pas plus de trois personnes, si vous ne trimballez pas un monticule de bagages, si vous n’avez pas commandé votre taxi et si, et si, et si… auquel cas, c’est plus cher. Pour un trajet équivalent à Athènes, disons d’Omonia à Vyronas, vous payerez en moyenne 5 euro.

Bien sûr, les Grecs aussi ont leur « si ». Mais ils en ont beaucoup moins. Vous payerez un peu plus cher si vous prenez un « radio taxi » (soit un taxi que vous avez commandé), s’il est tard dans la nuit ou enfin, si la circulation vous ralentit et oblige le chauffeur à emprunter une déviation (non sans quelques jurons que vous apprendrez en temps voulu). Pas de course minimum (alors qu’elle est fixée à 6 euro 40 à Paris), pas de supplément pour Youki, le yorkshire adoré de Madame Michu, ni non plus pour les familles nombreuses, ni pour les bagages etc…

Pas de casse-tête non plus pour le choix du taxi : Ils sont tous jaunes, avec une discrète bande bleue autour des fenêtres. Ainsi, vous les voyez de loin, et vous n’êtes jamais surpris par les tarifs. Essayez de prendre un taxi à Paris pour voir! Pas si simple…Il y a d’abord les taxis classiques : alpha taxis, taxis bleus, taxis G7, mais il y a aussi les taxis à prix fixe pour les aéroports :WebCab, Allo navette, Viacab, et vous pouvez appeler Shuttle Paris pour comparer ; il y a les moto-taxis : Liberty Trans, Scoot Express, Motaxy, Motostaxy,Urban Driver, mais il y a aussi les minibus : City Bus, Ata France, Driver Guide ; sans compter les taxis accès mobilité réduite : Taxi PMR, Ulysse, Handi Express, ViaCab, taxi Horizon G7 ; et encore les taxis animaliers : Dogmalin, Animado, Aniwal,Taxi-Dog ; sans oublier les taxis insolites : les Black Cabs londoniens, les tricycles électriques, les tuk-tuks, les cyclo-taxis, les tricycles urbains, les Pink Cabs pour ces dames, avec services esthétiques à bord… Et je ne vous parle pas des services d’abonnement, des bornes-taxis et… Assez !!! Crie Kostas, l’athénien fraîchement débarqué à Paris, qui pensait naïvement retrouver son cousin Giorgos, installé deux mois plus tôt dans le VIIème, et dont il n’a pas eu de nouvelles depuis. Et il n’en aura peut-être plus jamais, pour peu que le malheureux Giorgos ait tenté de prendre un taxi à Orly. C’est injuste, surtout quand on sait ce qui se serait passé dans la situation inverse…

Tenez, imaginez un instant : François déboule à Athènes, dans l’intention de rendre visite à son ami Pierre qui lui a fait savoir par l’intermédiaire d’une missive électronique que la Grèce, c’est trop bien, quoi (eh oui, Pierre est parisien) ! Arrivé à l’aéroport Vénizelos Elefterios, François ne voit qu’une chose : une longue file d’un jaune éclatant. Ce sont les taxis. Il n’aura qu’à monter dedans, indiquer l’adresse de Pierre au chauffeur, et le voilà en un instant et pour une somme modique chez son ami Pierre.

Et ils riront ensemble, boiront du café (ce que ne fera pas le pauvre Kostas avec son cousin Giorgos, puisqu’il aura passé le séjour à Orly), et ils reprendront le taxi encore et encore ! Là sur le trajet, François se rendra compte d’une chose étrange : même si le taxi a du monde à bord, il peut l’arrêter, comme ça, en pleine course ! Alors, le chauffeur abaissera la fenêtre, et, la moustache au vent (c’est un exemple, tous les chauffeurs de taxis grecs ne sont pas moustachus, il y a des femmes aussi) il leur fera un signe de tête, sourcils levés, ce qui signifie « vous allez où ?», et eux, tout en trottinant près du taxi qui aura à peine ralenti, crieront « Au Lycabeeeeet » ; si c’est leur jour de chance, le taxi s’arrêtera 10 mètres plus loin (ben oui, il faut compter la distance de freinage !), ils papoteront gaiment avec le chauffeur et les trois autres clients, partageront le prix de la course avec eux et arriveront rapidement à destination ; sinon, ils auront à peine le temps de voir la tête du chauffeur opérer un mouvement de bas en haut, sourcils levés (ce qui est la manière grecque de dire non), et le taxi s’éloignera à toute vitesse vers l’horizon.

Mais ce n’est pas si grave, ils prendront le prochain. Après tout, il y en a 16000 qui circulent dans Athènes, ce qui est presque autant qu’à Paris, pour une population toutefois trois fois moins nombreuse. Et puis, ils peuvent bien attendre 5 minutes, non ?… Que devrait dire cet infortuné Kostas, prisonnier de l’aéroport d’Orly depuis deux semaines, hein ? Alors messieurs François et Pierre, on aimerait vous dire « un petit peu de patience, il y a plus grave ailleurs ».

Maintenant que nous en avons fini avec Kostas et Pierre, je dois informer ceux d’entre vous qui ont le projet de s’aventurer à Athènes : Vous entendrez sans doute des conducteurs impatients s’exclamer à l’adresse des taxis qui se trainent devant eux « Άντε προχώρα, ρε κιτρινιάρη ! » (en phonétique « Adé prohora, ré kitriniari ! ») Ce qui signifie approximativement « Allez, avance, hé jaunerie ! », et qui fait clairement référence à la couleur du taxi. Toutefois, si par malheur le chauffeur du taxi était d’origine asiatique, ça ferait des histoires. En effet le mot « κιτρινιάρης » s’applique aussi bien aux taxis qu’aux asiates, mais il est, dirigé contre eux, une insulte raciste, équivalente au mot « jaune » en français, employé dans la même acceptation. Le chauffeur baisserait alors sa vitre, y passerait sa main, paume ouverte en direction de l’offenseur et s’exclamerait « Να ρε μαλάκα !!! » (ce que vous me permettrez de ne pas traduire).

Ce geste qui, amis français, vous paraît insensé, s’appelle « une moutza » (μούτζα en grec), et croyez-moi, il est lourd de sens. Diriger sa paume ouverte vers quelqu’un, revient à le maudire (certains disent que la moutza maudit sur cinq générations, une par doigt, mais ça reste à prouver). La moutza est une chose si grave, qu’en grec, quand on compte sur ses doigts, on ne compte pas comme en français. Je vous demanderai encore un petit effort d’imagination : Vous êtes au marché, vous n’entendez rien à ce que vous dit le marchand et il ne vous entend pas non plus, parce que la foule fait un vacarme intolérable (et encore, vous n’avez pas vu de marché grec !), mais vous savez qu’il vous faut 5 kilos de patates. Vous joignez donc le geste à la parole, mais en montrant le chiffre 5 sur votre menotte, paume ouverte vers le marchand, vous lui faites tout bonnement une moutza. Heureusement vous êtes en France. Ouf ! Vous l’avez échappé belle… En Grèce, on montre les chiffres paume tournée vers l’intérieur, justement pour éviter ce genre de situation délicate…

Mais revenons-en à nos taxis. Si vous vous retrouvez dans les embouteillages d’Athènes, vous noterez de nombreux signes d’impatience. A l’encontre des taxis, vous risquez d’entendre une autre insulte : « tarifas » (ταρίφας), littéralement le « tarifeur ». L’origine de ce mot d’argot est incertaine, on sait juste qu’il vient de l’italien « tariffa » (tarif spécial). Sans certitude, il se pourrait que cette insulte spécialement inventée pour les chauffeurs de taxis fasse allusion au caractère économe que les Grecs prêtent à ces derniers.

Mais n’allez pas croire, depuis la crise, la vie est difficile même pour les chauffeurs de taxi. Bien que le taxi reste un moyen de transport économique, en ces temps douloureux, les Grecs préfèrent le plus souvent marcher. De plus, l’essence a presque atteint les 2euro/L en Grèce, les licences ont encore augmenté, elles sont surtaxées, et il est devenu très compliqué de s’en procurer une, à cause du nombre incalculable de documents administratifs qu’il faut fournir.

Ce qui a changé avec la crise, c’est que les taxis ne circulent plus à vide. Ils préfèrent attendre les uns à la suite des autres dans les endroits stratégiques, pour économiser l’essence. Ils ont même une organisation pour ça : si vous essayez de monter dans un taxi qui n’est pas le premier de la file, le chauffeur vous renverra à son collègue de devant. Eh oui, les conditions de vie ont changées depuis la crise, mais non pas les Grecs. Avant, les clients partageaient le prix de la course, et maintenant, les chauffeurs se partagent les clients. Vous voyez, c’est précisément ça qui ne changera jamais en Grèce, quelles que soient les circonstances : là, on sait vivre ensemble. Voici votre première véritable leçon de culture grecque.

La semaine prochaine, nous retrouverons Kostas et François dans de nouvelles aventures franco-grecques, et nous nous inviterons au restaurant.

A suivre… sur Okeanews