5 ans d'actualité indépendante sur les crises en Grèce

L’économie peut-elle tout expliquer ?

21 mai 2013

Economie crise économie Grèce

Pour l'année 2012-2013 , l'Institut Français d'Athènes a initié une réflexion sur la gouvernance et se concentre pour le mois de mai sur les aspects économiques.


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Le constat est simple, les crises financières se succèdent et mettent à rude épreuve les sciences économiques. Elles n'auraient pas su prévenir les crises et ne parviendraient pas à les résoudre. Quelle doit être alors la place de la théorie et de l'expertise économique pour comprendre le réel ?

Alors que nous traversons une crise sans précédent, les États et les institutions font (et de plus en plus) confiance aux théories économiques, en particulier celles du néolibéralisme, pour fournir des outils d'évaluation et des modèles d'application. Il est vrai que les modèles peuvent être des outils intéressants pour isoler des tendances et essayer de s'y retrouver dans un monde complexe. Elles manquent néanmoins souvent de généralité et sont parfois basées sur des mondes conceptuels, stipulant que des connaissances hypothétiques enrichiront les connaissances sur la réalité. Mais le constat est aujourd'hui flagrant : ces nombreux modèles idéalisés ne sont pas adaptés à la vie quotidienne de Monsieur et Madame tout le monde.

Lors de cette conférence, deux personnalités opposées, avec leur propre parcours universitaire et avec des analyses différentes sur la crise, se sont néanmoins complétés et sont arrivés à la même conclusion : le schéma actuel appliqué n'est pas le bon.

« L'histoire nous attend au tournant »

Konstantinos Tsoukalas

Konstantinos Tsoukalas

Konstantinos Tsoukalas, professeur de sociologie à l'université d'Athènes, rappelle d'abord que l'économie n'est à la base qu'une simple région spécifique d'un ensemble plus vaste ayant des relations causales avec d'autres sous systèmes de cet ensemble, comme par exemple la politique, la sociologie, l'écologie,etc. Cependant, au fur et à mesure et avec la mise en place du néolibéralisme poussé à son paroxysme, l'économie devient le discours prédominant. Elle est considérée comme la causa prima de toute chose et a la primauté pour prévoir et proposer. Tsoukalas cherche alors à analyser pourquoi se fut une erreur d'avoir souhaité et réalisé l’hégémonie de l’économie.

La théorie économique part du principe de base que l'Homme a un comportement rationaliste, que chaque projet individuel vise et servira la collectivité. Partant de ce postulat, les théories économiques aboutiront à la maximisation collective et le bien-être de tous. Cependant la réalité est bien différente : tout le monde peut constater que la production, la reproduction et la survie des biens matériels ne dépendent pas seulement de choix rationnels. Ceci est dû au fait que le postulat de base des théories économiques se heurtent à une réalité sociale contradictoire. L'économie ne prend pas en compte les évolutions instables produites et reproduites par la survie humaine. Dès lors la réalité sociale s'oppose aux théories, d'où l'échec de leurs applications. Qui plus est, ceci a eu tendance à s’aggraver avec la théorie idéalisée et toujours d'actualité d'un marché parfait, rationnel, standardisé et totalement indépendant. Ainsi les politiques, se fixant cet objectif de marché pur et parfait, ont cherché à libérer le marché, appliquant ce modèle qui finalement n'était pas adéquat à la complexité du monde réel.

La conséquence est la mise en place d’une orthodoxie économique et financière ; toute politique doit lui être soumise et ne peut pas appliquer ses propres règles (mis à part encore quelques grandes puissances, ce qui complique encore le tout). L’économie post-réglementaire dans laquelle nous vivons a abouti à un monde cupide, peuplé de requins à la recherche de toujours plus d'argent et réalisant des gains financiers démesurés et immédiats sans réelles nationalités ou réels territoires, totalement déconnectés de la réalité sociale. La primauté symbolique des sociétés semble bien s’effacer de plus en plus au profit de l’économie toute puissante.

Le discours économique a été totalement bouleversé visant à l’application d’un modèle théorique parfait mais qui finalement a eu de fortes conséquences négatives sur le monde réel. En effet, avant, le discours économique était réglementé par des politiques conjoncturelles et régissait plutôt à un niveau national avec l’objectif d'aboutir à des conséquences voulues sur un ensemble social donné. Désormais les règles du jeu de l'économie sont complètement détachées de toutes politiques pour satisfaire les théories libérales, mais l'intégrité, la prévisibilité et la fiabilité de l'économie diminuent.

Tsoukalas relève donc un paradoxe et parle d'une nouvelle ironie de l'histoire : l'économie, en se débarrassant du joug du politique, est trop occupée par la recherche du profit et ne prévoit plus les conséquences et les répercutions sociales. Il conclut simplement son exposé en prévenant que « l'histoire nous attend au tournant ».

« La crise en Europe est bloquée »

Costas Vergopoulos

Costas Vergopoulos

Le second intervenant Costas Vergopoulos, professeur d'économie à l’université Paris 8, cherche quant à lui -tout en faisant également le constat d'une crise dans laquelle nous nous enfonçons - à expliquer le choix de l'austérité comme ligne de conduite européenne.

De fait, la Troïka - qui reprend l'idée centrale de la chancelière allemande Angela Merkel, vise à une « moralisation » de l'économie. Ainsi un système de récompenses et de sanctions est primé, ce qui a abouti à une stigmatisation des « mauvaises élèves » : les PIGS. On démontre de plus en plus que cette crise n'est pas celle de l'Europe dans son ensemble mais celle des PIGS et que la seule solution est qu'ils atteignent la « vertu suprême » : l'équilibre budgétaire.

Cependant, il est intéressant de jeter un coup d’œil à l'histoire et de constater que la science économique a réellement décollé lorsqu'il y a eu justement une « dé-moralisation » de l'argent. En effet Smith et Keynes ont tous les deux contribué à la dé-culpabilisation de l'économie. Après eux, l'idée de profit mais aussi le fait pour l’État d'être en déficit avec la mise en place d'un État providence n'étaient plus considérés comme pêchés. Ainsi selon Vergopoulos, se débarrasser des préjudices moraux (au sens plutôt manichéen, on punit les cancres et on récompense les sages) est la condition pour que l'économie soit poussée vers le haut.

Par exemple, la « moralisation » en route actuellement sous entend (pour résumer grossièrement) que l’État n'a pas à gâcher son argent dans les allocations chômages car on ne peut être récompensé pour un travail qui n'a pas été fait. La crise se révèle donc être efficace car elle joue un rôle d'assainissement. Elle met en avant ce qui ne fonctionnait pas (par exemple les entreprises non compétitives), et donc ce qui ne vaut pas la peine d'exister (ni d'être sauvé en conséquence). La crise est d'ailleurs de plus en plus vue comme une bénédiction qui permet de faire une épuration, le moment de payer les « pêchés » que l'on a commis (par exemple en Grèce, la crise serait finalement l'occasion de débarrasser le secteur public de toutes les « tâches »).

C'est donc pour cette raison que Merkel (mais ce n'est bien entendu pas la seule) vise à la suppression d'un État social et fixe comme unique objectif la vertu budgétaire grâce aux réformes libérales pour gagner la confiance des marchés. Cependant, il est évident - et la Grèce en est un exemple flagrant - que cette « moralisation » a des conséquences très néfastes et injustes sur la société, et ceci, seulement selon le prétexte d'atteindre l'objectif utopique d'un marché pur et parfait.

Enfin, Vergopolos ouvre le débat avec une autre idée quelque peu opposée. Si on se réfère à la majeure partie des théories économiques, on apprend que la crise est endogène au système capitaliste et que l'économie est un cycle variant entre crise et croissance. Cependant les solutions apportées à la crise actuelle ignorent cette théorie de cycle économique en martelant l'idée d’une « moralisation » qui a causé en grande partie l’essoufflement des sociétés. Or sans une participation sincère d’une société, rien ne peut être accompli. Si on veut une réelle « moralisation », il faut d'abord que cela soit la réalité sociale qui change et cela ne passe pas forcément par l’appel à des principes économiques pré-établis justifiant ces mesures. Mais surtout, cela ne devrait pas être appliqué par la force.

Loin de se résumer qu'à des aspects économiques et financiers, la crise a donc d'importants ressorts culturels et sociétaux qu'il convient de prendre en compte afin de mieux la comprendre. Malgré leur analyse différente, les deux intervenants ont tous les deux souligné un même point : le paradoxe et l’ironie des conséquences de l’application de théories économiques.

Finalement, la société, très mise à mal ces derniers temps, ne semble ni obéir ni répondre aux théories économiques écrites par des formules mathématiques.