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La crise peut-elle devenir témoin du mariage entre les industriels et les travailleurs ?

20 mai 2013

Invités Opinion Traduction crise Grèce

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giannakopoulos1Docteur en sciences politiques, spécialiste en politique et gouvernance d'Eurasie, Dimitris Giannakopoulos suit toujours de près les développements dans son pays natal. La question, cruciale de la crise que traverse nos sociétés, selon lui, est de savoir si, dans le cas d’un mariage entre industriels et travailleurs, il y aura une évolution progressiste ou si l’évolution ne sera pas simplement conservatrice mais une régression des plus dramatiques.


Par Dimitris Giannakopoulos.

La crise grecque est la première crise généralisée du postmodernisme, en Europe. C’est la crise de l’économisme rationnel, de la confiance, de la démocratie et de la notion de souveraineté. Il s’agit d’une crise d’objectivité, de hiérarchie sociale, de l’économie classique, des principes et des valeurs fondamentales de l’européisme et de la légitimité européenne et, bien entendu, d’une crise de l’état bourgeois moderne et de la construction de la gouvernance de l’UE.

J’ai défendu cette thèse plusieurs fois, en insistant sur le fait que, pour passer d’une ère de l’humanité à l’autre, la transformation du savoir ne peut avoir lieu sans la transformation du processus de production et des relations de production et, bien entendu, sans changement politique radical au niveau local, régional, européen et international.

En Grèce, nous avons glissé de l’ère industrielle à l’ère postindustrielle, sans passer par un changement politique radical. De nos jours, nous vivons les douleurs de la crise du modèle postmoderne qui fut liée à la démythification des grandes narrations (p.ex., positivisme, marxisme, fonctionnalisme) et à la croissance des services et de la classe moyenne, quasiment sans changement du discours politique et de la pratique politique.

Je ne sais pas si c’est ce qu’entend le président du SEV (Association des industries de Grèce) lorsqu’il dit : « Aujourd’hui, la revendication du changement n’est l’apanage d’aucune instance. C’est l’affaire de la Droite, si elle veut vraiment se moderniser, et c’est l’affaire de la Gauche, si elle nourrit vraiment l’ambition de gouverner ». De quel changement exactement s’agit-il ? S’il entend simplement le « changement » tel que nous l’avons connu et/ou vécu au cours des dernières décennies, en Grèce, de toute évidence, il se trompe. S’il entend le changement sociopolitique en tant qu’élément fondamental du progrès au sein du postmodernisme et vers son dépassement en termes socio-technologiques, alors, nous serions tentés d’être d’accord avec lui.

En Grèce, l’élite politique et des affaires misait sur la consommation et le « profit » facile, tout en renforçant l’état clientéliste et la corruption, sans investir dans l’éducation supérieure, la technologie de pointe et l’organisation moderne de l’administration. En Grèce, le postmodernisme a conduit à une désorganisation complète de la base sociale et productrice du pays. Dans ce domaine, le bipartisme porte une énorme responsabilité, tout autant que le milieu des affaires. Au même moment, au lieu d’articuler un discours et une stratégie visant à lutter de manière progressiste contre les problèmes issus du postmodernisme, la gauche et les intellectuels faisaient l’éloge de doctrines et de stratégies de souveraineté essentiellement populaires mais qui relevaient de l’ère antérieure : de celle du modernisme !

Les premiers n’ont pas bien ancré (avec force) le pays dans le postmodernisme. Les seconds, quant à eux, ont simplement refusé la réalité et l’ont maudite ! De nos jours, la crise est l’expression de ces deux faiblesses politiques. La responsabilité quant à la faillite, à la paupérisation et à la dérégulation généralisée des relations de production pèse indubitablement et exclusivement sur la droite et le centre-droit. La responsabilité de la gauche, quant à elle, réside en son incapacité de comprendre notre époque et de proposer des stratégies en faveur de la communauté élargie des travailleurs, sur la base de l’ère présente et non pas sur celle de quelque ère passée.

Ce que M. Daskalopoulos semble ne pas comprendre en profondeur c’est ce que la gauche ne comprend pas bien non plus et qui, de toute évidence, ne préoccupe même pas la droite : Marx a commenté, analysé et proposé une solution au problème capitaliste sous la forme de la révolution du prolétariat, considérant que la révolution industrielle était quelque chose de positif pour l’humanité. Le monde ne change pas en reculant. Les solutions aux problèmes du présent ne se trouvent pas dans les tiroirs du passé. Les solutions aux problèmes du capitalisme de l’ère industrielle et du modernisme (dont le début se situe au 18e siècle et la fin se situe au début du 21e siècle) n’existaient pas quelque part, oubliées dans l’Antiquité, au Moyen Âge ou sous le régime féodal, tout comme elles n’existent pas aujourd’hui, si l’on concentre son attention sur le modernisme.

Prenant conscience de la crise sociale du modernisme, plusieurs socialistes utopistes ont tourné le regard vers le passé. Ce ne fut pas le cas de Marx. Il procéda à quelques estimations erronées – qui, en réalité, n’étaient pas des estimations mais des attentes abstraites qu’il tenta de concrétiser dans le prolétariat en révolution, concernant le changement qui devait aboutir à la société sans classes, pour que l’homme devienne un individu à part entière : Libre, Maître et Souverain entre individus égaux et différents – mais il a essentiellement parlé du passage du modernisme au postmodernisme en termes sociaux et non pas en termes marchands, déshumanisants, « uniformisants. »

Marx a parlé d’un certain postmodernisme mais, malheureusement, peu de gens de la gauche ont osé sortir du cadre du fonctionnement social de l’économie socialiste pour aller plus loin que l’analyse marxiste du capitalisme telle qu’elle fut présentée dans les volumes du « Capital », pour concevoir le cœur du véritable dilemme : le postmodernisme était le destin de l’évolution capitaliste, la question était et est de savoir s’il y aura l’esclavage total des travailleurs au capital impersonnel, inhumain et indifférent à la protection de la nature, vivant ainsi les résultats tragiques du capitalisme totalitaire, ou si la richesse produite passera sous le contrôle des sociétés qui la produisent.

Toutefois, certains centres du capitalisme, notamment après 1970 et, avec plus de force, après 1999, manifestèrent un intérêt particulier envers cet aspect de Marx , se détournant des approches du « Capital. » Qu’en auraient-ils fait ? Elles ne proposaient pas de méthodologie ni de processus d’exploitation de la matière vivante par la matière inerte ! Est-il possible que l’État ou l’Entreprise capitalistes opèrent sur la base du « Capital », bien qu’ils soient, tous deux, structurés sur celui-ci ? La réponse est de toute évidence négative !

Par conséquent, quand on construit un mythe opérationnel, un marché ou un régime financier pour les États, on n’utilise pas leur système démythifiant, bien qu’il soit possible d’utiliser la structure philosophique de la démythification pour rédiger son propre protocole de changement social et de production. C’est ce que firent les « plus sages » parmi les adeptes contemporains de l’évolution capitaliste, en faveur de l’élite qui entreprend de placer sous son contrôle et de réorganiser les flux mondiaux du capital. La réflexion philosophique de Marx s’anima à New York, Francfort, Shanghai, Londres, Moscou mais aussi dans des destinations de voyages exotiques ! Marx philosophe fut mondialisé, tandis que le marxisme reculait de manière dramatique. Le capitalisme totalitaire a digéré la conception philosophique de Marx plutôt mieux que la majorité des marxistes n’ont pu le faire, qui en étaient –plutôt forcés – restés pour de bien nombreuses années à l’organisation du mouvement ou à l’occupation de l’État par quelque révolution populaire !

Le postmodernisme et le passage de l’ère industrielle à l’ère postindustrielle sont un fait, à tout le moins, pour ce qui est de l’UE et de l’intelligencia de haut niveau, tout comme de l’élite financière mondiale. Ce parcours constitue l’évolution du capitalisme et de la technologie et il n’est pas possible de faire demi-tour. En Grèce, nous vivons la première crise à plusieurs facettes. Non pas simplement la crise du capitalisme mais aussi du postmodernisme qui, ainsi, structure les éléments de son dépassement. C'est-à-dire, les éléments du « départ » du postmodernisme même que nous vivons comme une crise de principes, d’institutions, de pratiques et de discours politique.

L’entrée dans une nouvelle ère technologique et épistémologique de l’humanité donne forme aux conditions de son dépassement par le biais de l’analyse des différences essentielles d’avec l’ère précédente et des estimations concernant l’intégration de l’ère nouvelle (différence modernisme – postmodernisme, en l’occurrence, à la lumière du capitalisme totalitaire). La méthodologie de Marx fut analogue, sauf que le nouveau Marx n’est pas encore né qui définirait le nouveau changement en termes de mouvement au sein du postmodernisme et vers la sortie de celui-ci, vers l’éloignement du capitalisme totalitaire et de la différenciation artificielle ou virtuelle au sein d’une uniformité dramatiquement déprimante qui s’efforce de tromper le citoyen en lui parlant de liberté et d’intérêt général au même moment qu’il privatise la première et le second. Au moment où il parle de réalisme en définissant l’intérêt dans le cadre de quelque marché et jamais dans celui de quelque société!

Le postmodernisme c’est la réalité virtuelle de la liberté et de l’égalité, telles qu’elles furent construites sous le modernisme. C’est leur détournement, leur nivellement absolu. Ainsi, il en constitue la négation réaliste. La crise en Grèce c’est exactement cela : la négation de la liberté (sociale) au nom de la libéralisation du marché et la négation de l’égalité au nom de la levée des privilèges du plus grand nombre pour créer des privilèges pour le plus petit nombre.

Ces deux négations structurent la crise grecque par le biais de la négation radicale de l’état de droit et de l’état de prospérité. Ce sont, là, les principaux termes du postmodernisme pour la Grèce. Et, de toute évidence, c’est ce que même le SEV perçoit et c’est ce qui le trouble. L’industrie traditionnelle est morte depuis longtemps et, avec elle, l’industriel traditionnel est mort, lui aussi. De nos jours, celui-ci vit la crise du « postindustriel » qui n’est pas le décideur, car c’est le Banquier qui décide. Et, au-delà de celui-ci, une structure supranationale, para-institutionnelle, qui modifie le régime d’investissement – épargne, d’un pays à l’autre, avec pour critère celui du profit rapide. Sans contrôle démocratique des investissements, l’industriel est épi dans le vent, un objet de production sans force, appelé à réaliser des profits en exploitant la force ouvrière de travailleurs absolument impuissants, eux aussi, sur le plan politique. Le fétiche du modernisme tardif, l’industriel et la société civile, perdent ainsi leur pouvoir de façon dramatique et ne peuvent affecter la gouvernance.

Dans cet environnement, sans véritablement comprendre quoi que ce soit à tout ce qui se passe, tout représentant de la droite totalitaire fait la fête. Il se suffit à la satisfaction du « nous décidons et ordonnons » en faveur de l’intérêt général, évidemment, qui n’inclut pas l’intérêt des travailleurs et des propriétaires individuels. Ainsi, l’« intérêt général » a acquis, lui aussi, des traits postmodernes. Il s’est mué en un intérêt dénué de contenu, ayant perdu son aspect social harmonisateur. Ce n’est pas non plus dans l’intérêt de l’industriel, bien que cela « œuvre » à l’avantage de celui-ci, dans le sens de la baisse du coût du travail et de la restriction des grèves. Ce n’est pas dans son intérêt pour plusieurs raisons qui ont trait à l’établissement de son pouvoir politique dans le cadre de la négociation avec les travailleurs. Celle-ci est l’élément le plus critique, du point de vue de la formation de la conscience de classe. Le nivellement par le bas du pouvoir authentique des industriels et des travailleurs (pouvoir qui a pris forme au cours du modernisme) affaiblit tant les industriels que les travailleurs à l’ère du postmodernisme. Ainsi, les deux auraient intérêt de convenir à un mariage, le divorce ultérieur étant une certitude.

Malheureusement, je doute que la crise puisse devenir témoin au mariage entre industriels et travailleurs. Mais, si c’était le cas, la forme politique de l’évolution de la crise en Grèce serait différente. La Grèce pourrait, alors, peut-être, élaborer une stratégie nationale de reprise, sans autre désastre social et productif. Et, bien entendu, ce ne pourrait jamais avoir lieu sans contrôle national et public du système bancaire. Sans cela, le plus gros industriel aurait beau faire l’amour avec le dernier ouvrier sur la Place Syntagma, aucun mariage n’en résulterait ni aucune osmose conjoncturelle !

La crise du postmodernisme en Grèce ne peut être ainsi simplement surmontée pour revenir à quelque stade antérieur, de « jours meilleurs », il ne faut pas se leurrer. La crise est un mécanisme de transition à un stade mûr du postmodernisme et ne devrait en aucun cas être défini comme une évocation de meilleurs jours vécus dans le passé, d’autres périodes. Le monde n’évolue pas à l’envers, même si plusieurs politiques du moment et, notamment, celle qui combine néolibéralisme et autoritarisme de droit, semblent l’ignorer.

La réponse que la Grèce donnera à la crise déterminera également son parcours dans le postmodernisme. Si elle met en avant des forces porteuses d’une nouvelle vision socialiste pour un parcours vers la sortie du postmodernisme, en tant que changement en faveur et non pas contre les travailleurs, en faveur de la technologie et non pas en faveur de la dissolution du secteur primaire et secondaire de l’économie ou de leur dégradation technologique, l’on aura réussi un important pas vers la reprise, en attendant le… nouveau « Marx » qui fera le reste.

Pareil parcours de reprise qui exige à tout le moins une décennie poursuivra objectivement un mariage symbolique entre l’industrie et les travailleurs. Ainsi, en réalité, la question n’est pas de savoir si la crise peut être témoin du mariage entre industriels et travailleurs mais bien de savoir si, dans le cas d’un tel mariage, il y aura une évolution progressiste ou si, dans le cas contraire, l’évolution ne sera pas simplement conservatrice mais une régression des plus dramatiques.


Docteur en sciences politiques, spécialiste en politique et gouvernance d'Eurasie, Dimitris Giannakopoulos est  d'origine grecque et a effectué ses études universitaires de base en Grèce. Après avoir travaillé 22 ans  dans des secteurs et sur des domaines lui ayant permis d'acquérir une expérience des affaires politiques et de la culture du système politique grec, il vit actuellement en Europe du Nord et en Europe Centrale, mais suit toujours de près les développements dans son pays natal et "intervient" principalement par le biais d'articles publiés sur Internet.

Article issu de activistika.blogspot.gr
Traduction : Christine Cooreman pour Okeanews
Publié sur Okeanews avec l'accord de l'auteur