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Unfollow poursuivi pour "outrage à la constitution" ? Une nouvelle claque pour la liberté de la presse en Grèce

20 mars 2013

Justice Médias Antonis Samaras Grèce Liberté de la Presse Unfollow

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Le magazine indépendant Unfollow a fait paraître en kiosque son quinzième numéro au début du mois de mars. La couverture -explicite- montre une photo retouchée qui représente le visage tuméfié du premier ministre Antonis Samaras. Une couverture qui pose à elle seule la question sur les cas de tortures et les derniers évènements des retouches de photographies de détenus par la police. La réponse du gouvernement pourrait être une attaque en justice envers le magazine Unfollow pour "outrage à la constitution" : une nouvelle claque pour la liberté de la presse en Grèce.

la couverture du 15ème numéro du magazine Unfollow

la couverture du 15ème numéro du magazine Unfollow

 

En 2012, plusieurs évènements ont montré que la liberté de la presse avait pris une sacré claque en Grèce. Le classement RSF 2013 est d'ailleurs très clair : 14 places perdues en un an.

L'année dernière, Marios Lolos avait été attaqué par la police alors qu'il quittait une manifestation contre les mesures d'austérité, suite au suicide de Dimitris Christoulas sur la place Syntagma. Dans un état critique, le photoreporter avait dû subir une opération chirurgicale qui fut, bien heureusement, un succès. Président du syndicat des photo-journalistes, c'est sans doute en tant que figure du syndicalisme qu'il avait été blessé. Cette attaque n'est pas la seule et d'autres procédés sont à l'oeuvre en Grèce pour museler la presse, indépendante ou non.

Récemment, Giannis Pretenderis, un journaliste "poids lourd", avait confié que les médias grecs ont été invités à se taire sur la non viabilité de la dette. Cette "invitation" n'était pas vraiment une surprise pour qui suit les journaux télévisés en Grèce : "There Is No Alternative". Les quotidiens mainstream sont également assez avares d’informations quand celles ci concernent des luttes sociales qui prennent de l'ampleur. Ainsi, récemment, et suite à l'invasion du village de Ierissos par la police anti-émeute et des sections de la cellule anti-terroriste, une manifestation de grande ampleur s'est déroulée à Thessalonique. Environ 20 000 personnes s'étaient rassemblées pour dire non au projet d'extraction aurifaire dans la forêt de Skouries.

Durant la manifestation, la police a interdit l'accès de la tour blanche de Thessalonique aux photographes : impossible donc de pouvoir garder une épreuve panoramique d'un évènement de masse ce jour là. Pourtant, une photographie a montré la foule impressionnante. Et kathimerini a diffusé cette photo... en partie (à gauche la photo originale, à droite, la version kathimerini) :

Inutile de chercher des chiffres sur le nombre de manifestants dans l'article de Kathimerini, ils sont inexistants. Aucune mention non plus du fait que les manifestants étaient tous réunis sous une seule bannière : celle du "NON" au projet d'extraction à Skouries. Ce cas n'est qu'un exemple de la désinformation généralisée qui règne en Grèce. La plupart des médias mainstream étant la propriété d'industriels, comme Bobolas, eux-même proches du pouvoir. Rien de nouveau et rien de surprenant : il faut se tourner vers les médias indépendants pour trouver les informations pertinentes et concrètes.

Ainsi, ce n'est ni Skai, ni MegaTV, ni ToVima qui ont publié la liste de Lagarde des citoyens grecs ayant un ou plusieurs comptes dans la banque HSBC en Suisse. C'est Kostas Vaxevanis, journaliste indépendant, rédacteur de "La boite de Pandore" et de HotDoc. Cela lui a valu d'être arrêté dans les 24h pour un procès en comparution immédiate. Blanchit, le procureur a néanmoins fait appel de la décision et le procès a été reporté au mois de juin.

C'est encore un journal indépendant qui a révélé les informations concernant  la contrebande du pétrole en Grèce qui implique des patrons de grandes entreprises. Cette fois, le journaliste de Unfollow a reçu des menaces de mort puis une demande de l'avocat de M. Melissanidis, patron de Aegean Oil, de publier un droit de réponse. Il faut noter que l'avocat, M. Kranidiotis, n'est autre qu'un proche du premier ministre Antonis Samaras et un des ses conseillers non officiels.  Il est également un commentateur fréquent sur ​​les affaires publiques, et ses articles dans des journaux de droite et des sites web populistes sont connus pour leur nationalisme et leur xénophobie. Il est allé jusqu'à suggérer dans un article que l'armée doit intervenir pour maintenir «l'ordre» en Grèce.

Unfollow, dans son dernier numéro, a publié en couverture une photographie retouchée du premier ministre. Ce "trucage photoshop" a provoqué des réactions très vives du parti du premier ministre et des débats houleux sur les chaînes de télévision. Selon Unfollow, le journal pourrait être attaqué en justice pour "outrage à la constitution". Pour le magazine, cette couverture avait pour but de poser la question sur les tortures et le maquillage des photographies de détenus torturés en Grèce. Un article est d'ailleurs dédié à ce sujet dans leur quinzième numéro : "Arrêtez la torture , M. Samaras ! "  (article par Augustin Zenakos).

Pour le journal, "La dénonciation de la torture est un acte de protection de la constitution et de la démocratie. La démocratie a toujours agi pour la défense de la liberté de la presse". Le refus du gouvernement de répondre aux interrogations soulevées par le 15ème numéro d'Unfollow "montre que la torture fait partie d'une politique structurée et systématique qui impose la misère et l'injustice en utilisant la répression policière et le repli des droits de l'homme".

Lors d'une émission de RadioBubble sur l'indépendance des médias en Grèce, le journaliste Augustin Zenakos avait indiqué que "Les médias indépendants sont ce dont la Grèce a désespérément besoin". L'histoire d'OkeaNews confirme d'ailleurs ce point : les informations les plus pertinentes qui sont partagées sur ce site sont toujours issues de ces médias indépendants. Une grande méfiance est toujours de mise à la lecture des gros titres des médias mainstream en Grèce. Et malheureusement, parfois, la presse étrangère s'empare de -faux- gros titres pour donner une nouvelle vie à certaines rumeurs qui sont très difficiles à démonter ensuite.

Les attaques régulière envers ceux qui souhaitent -vraiment- informer la population grecque semblent se poursuivre. Dans le cas de la photo retouchée du premier ministre, Unfollow pourrait donc être poursuivi pour "outrage à la constitution". A l'origine, semble-t-il : une action en haut lieu afin de trouver un procureur prêt à lancer une action en justice contre le magazine. A l'heure où des rumeurs de nouvelles élections prévues pour le mois de mai font surface, il semble que le premier ministre grec ne souhaite surtout pas ternir son image.

Et tout serait bon pour de-crédibiliser les médias indépendants dont la Grèce à tant besoin.