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Rebâtir la confiance après un traumatisme : le cas du SIDA en Grèce

16 février 2013

Droits de l'homme Justice Santé documentaire droits des femmes Grèce SIDA Stigmatisation

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Les femmes séropositives devant le palais de justice d'Athènes, où elles ont été conduites à la vue des équipes de télévision début mai 2012. Les charges de crime et de prostitution ont depuis été abandonnées ou réduites pour la plupart d'entre elles.

Les femmes séropositives devant le palais de justice d'Athènes, où elles ont été conduites à la vue des équipes de télévision début mai 2012. Les charges de crime et de prostitution ont depuis été abandonnées ou réduites pour la plupart d'entre elles.

Par Zoe Mavroudi

Il aura fallu des années de travail acharné et de patience pour construire la confiance avec les communautés les plus stigmatisées et les plus vulnérables, mais cela n'a demandé qu'une opération de police, une nuit, pour la détruire.

Les professionnels de la lutte contre le SIDA et la toxicomanie en Grèce ont vécu en première ligne le défi de la reconstruction de la confiance avec les communautés avec lesquelles ils travaillent, depuis que la police grecque a ciblé les consommateurs de drogues séropositifs dans le centre d'Athènes il y a dix mois.

L'opération de "balayage" avait conduit à l'arrestation et à l'emprisonnement des 26 femmes séropositives sur des  accusations de prostitution illégale et des charges de crime avec l'intention de nuire à leurs clients. Les femmes ont vu leurs photos et leurs données personnelles publiées sur le site officiel de la police grecque et reproduites à la télévision immédiatement après leur arrestation. Bien que les charges aient été abandonnées ou réduites pour la majorité des femmes, les travailleurs sociaux, les activistes de la lutte contre le SIDA et les médecins disent que les cicatrices de l'incident pourront prendre beaucoup de temps avant de guérir.

"Les téléphones n’arrêtaient pas de sonner. Au début, nous ne savions pas ce qui se passait", a déclaré Marianela Kloka, directeur de l'ONG Positive Voice, basée à Athènes , rappelant les heures qui ont suivies la publication des photos des femmes et la diffusion de leurs données personnelles. Positive Voice, qui milite pour les droits des grecs vivant avec le SIDA, était parmi les divers groupes et initiatives qui ont protesté vigoureusement contre les arrestations. Selon Kloka, la communauté séropositive a soudainement éprouvé "une véritable crainte qu'ils pourraient aussi être accusé d'un crime à tout moment sans avoir transmis le virus."

"C'était tragique", a déclaré Ourania Georgiou, médecin qui traite les patients séropositifs à l'hôpital général Evangelismos d'Athènes. Georgiou a dit qu'elle a commencé à appeler les chaînes de télévision dès qu'elle a vu les clichés anthropométriques des femmes diffusés aux informations en mai dernier, exigeant qu'ils cessent leur diffusion. "Vous n'avez aucune idée de ce que c'est, de faire votre travail pendant des années et des années et tout voir détruit par un reportage télévisé en une fraction de seconde. Il faudra du temps pour rétablir la confiance avec nos patients."

Les séropositifs grecs ont senti "la terre se dérober sous leurs pieds", a déclaré Anna Kavouri, directeur des services sociaux à Kentro Zois, une ONG qui soutient les personnes séropositives. "C'était la chose la plus choquante que nous ayons vu en 20 ans d'existence de notre organisation. Le SIDA a soudainement été considéré comme un fléau dont le gouvernement pourrait nous sortir" dit-elle. "Nous avons dit que nous aussi étions séropositifs, qu'ils viennent nous arrêter", avait déclaré Kavouri, rappelant le jour où les protestations ont eu lieu à l'extérieur du palais de justice où les femmes avaient été amenées au juge devant les équipes de télévision.

Les travailleurs sociaux qui aident les toxicomanes ont fait face à des défis similaires depuis que l'affaire a éclaté. Eleni Marini, un travailleur communautaire pour la réhabilitation des toxicomanes du réseau KETHEA, est à la tête d'une équipe qui travaille quotidiennement dans les rues d'Athènes et a été en contact avec de nombreuses femmes depuis leur sortie de prison. "La confiance a été perdue", dit-elle. "Il n'a pas été facile de poursuivre notre relation avec eux, même si nous étions près d'eux dès les premiers instants".

Bien que KETHEA ait maintenu la capacité d'accueil des toxicomanes dans ses unités, les opérations de police forcent fréquemment les usagers de drogues à déménager, ce qui complique le travail des personnes comme Marini pour les approcher et leur offrir un soutien.

Le SIDA a connu une augmentation significative chez les consommateurs de drogues dures en Grèce, une tendance alarmante qui a coïncidé avec les mesures d'austérité dans la santé et dans les services sociaux, y compris dans les services de prévention. Cette semaine, il a été signalé que les traitements contre le SIDA ont été retirés de la liste des médicaments couverts par la sécurité sociale grecque, EOPYY. Aucun processus de prescription légale n'est actuellement en place dans les hôpitaux, ce qui crée une incertitude supplémentaire pour les séropositifs grecs. Le centre européen de contrôle des maladies (ECDC) a cité dans son rapport de 2012 que le nombre de cas de VIH parmi les consommateurs de drogues injectables en 2011 représentaient 27% du total des cas contre 2-3% en 2010. Près des trois quarts des nouveaux cas sont des hommes toxicomanes et la majorité des cas de SIDA font partie de la population masculine et sont des ressortissants grecs et des résidents d'Athènes.

Environ 96 femmes ont été arrêtées et ont subies de force des tests VIH dans un poste central de la police, par les médecins du centre hellénique de contrôle des maladies, KEELPNO, quelques jours avant les élections du 6 mai. L'incident a été condamné internationalement, y compris dans une déclaration faite par le programme commun des Nations Unies sur le SIDA, ONUSIDA, que les activistes grecs ont décrit comme une intervention rare de cette organisation dans les affaires intérieures d'un pays. Même si une action en justice commune a depuis été portée par certaines femmes et quatre ONG contre un médecin de KEELPNO et un policier impliqué dans les arrestations, il n'y a pas eu de suspensions ou d'enquêtes connues sur toutes les personnes impliquées.

"C'est comme si nous étions revenus dans les années 1980 quand il y avait une peur et une ignorance énorme sur le sida", a déclaré Kloka. Pour le moment, les militants comme elle ont la lourde tâche d'essayer de revenir en arrière et de réparer les dégâts.

 

source :  usilive.org

traduction : Okeanos