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"UN PAYS BIZARROÏDE QUI DEVIENT TOTALITAIRE, CE N'EST PAS TENABLE" [Panagiotis Grigoriou et @rrêt sur Images]

19 juin 2012

Invités Arrêt sur Images Grèce Panagiotis Grigoriou

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Suite du reportage d'Anne-Sophie Jacques en Grèce pour @rrêt sur Images, exceptionnellement disponible chez OkeaNews, guide "crisistique" pour l'occasion.

Hier nous sommes allés au Pirée avec Panagiotis Grigoriou, que vous connaissez sans doute si vous lisez OkeaNews. Les moments avec  Panagiotis sont toujours enrichissants. Celui-là ne déroge pas à la règle !

Vous ai-je déjà dit d'aller lire le blog de Panagiotis et/ou de vous abonner chez @rrêt sur Images ?


Balade dans le port d’Athènes avec Panagiotis Grigoriou, anthropologue, à travers les rues désertes et les entrepôts à l'abandon. Ambiance western. Le temps est toujours aussi lourd.

Encore un gauchiste ? Je serre la main de Panagiotis Grigoriou et je lui dis que ça suffit, je veux voir des Grecs de droite, ceux qui ont voté Nouvelle démocratie. Il sourit. "Vous auriez dû rencontrer mon cousin. Attention, un cousin par alliance, originaire du Péloponnèse, région ancrée à droite. Lui a voté pour Samaras. Il vote à droite par tradition quoiqu’il se passe. Ce n’est pas un corrompu. Il est entré dans l’administration à l’époque où le régime n’autorisait pas les gens de gauche à exercer des postes d’Etat. Il a fait carrière dans l’hôpital public. Il est de cette vieille droite qui n’a pas fonctionné à coups de pots de vin et de clientélisme. Rien à voir avec la droite grecque d’aujourd’hui." Il y a donc deux droites en Grèce ? "Oui, un peu comme les gaullistes et l’UMP en France. Sauf que l’Etat français n’est pas aussi corrompu. Disons que dans notre pays, la corruption est la norme."

panagiotis

"Tous les Grecs ne sont pas corrompus, je dirai entre 20 et 30%. Mais tout le monde se tient, c’est le principe vicieux de ce système. Tout le monde, c’est-à-dire les politiques, les journalistes, les entrepreneurs. Et ça ne s’arrête pas à la Grèce. L’Allemagne est partie prenante de ce système. On sait aujourd’hui que 130 à 140 millions d’euros de pots de vins allemands ont été versés à la Grèce. Une enquête judiciaire est en cours en Allemagne. Vous en avez entendu parler en France ?" Non. "Pareil, le journal La Souris – l’équivalent de votre Canard enchaîné - a révélé une liste de 1 200 Grecs tenus par l’Allemagne dans les partis politiques, parmi les prélats, les entreprises. Cette info n’a jamais été démentie. Vous en avez entendu parler de ça aussi en France ?" Re-non. [note OkeaNews : si, nous en avons entendu parlé chez ... Panagiotis & OkeaNews 😉 ]

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Arrivée par le métro au Pirée

"C’est vrai qu’en France vous avez encore un regard angélique sur l’Allemagne". Je repense aux textes de Lordon qui dénoncent le rôle et le poids de la stratégie allemande en Europe. Angélisme? "L’Allemagne est un pays très fort, en quête de puissance, de pouvoir. Et ça on ne peut pas leur reprocher. Le monde n’est que rapport de force, c’est ainsi qu’il fonctionne. Il faut juste savoir que nous, Grecs, vivons dans un pays occupé. Et non je ne suis pas gauchiste mais métagauche. La gauche, la droite, ce n’est pas le problème. La seule chose qui compte c’est de retrouver la souveraineté des nations. Le reste n’est que du vent."

Ainsi parle Panagiotis Grigoriou, anthropologue. Il a cette distance qui fait cruellement défaut dans la cour politique et médiatique, où de vilains petits garçons qui jouent à la guerre. Il a cette curiosité aussi. Dans les rues du Pirée, il s’approche des brèches dans les murs pour voir à l’intérieur, il soulève des cartons, il lève les yeux au ciel, il se perd raisonnablement et se laisse guider par l’appétence d’embrasser ce qui fait homme.

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Ce n'est pas la prison du shérif mais un  entrepôt à l'abandon

Son débit est intense, faut s’accrocher, mais il parle un français parfait. Normal encore: il a vécu vingt-cinq ans en France. Il était venu avec l’idée d’étudier la sociologie – impossible en Grèce à l’époque – mais il a finalement choisi l’ethnologie et l’histoire. Il passe un DEA à Nanterre, sa thèse à Amiens puis enseigne au lycée. Il a vécu à Paris – 13e, 15e, 16e (16e ? "Oui dans une chambre de bonne") - puis banlieue.

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Cabine au bord d'une boîte de nuit délabrée

Panagiotis revient en Grèce en 2008 et s’installe à son compte. Contrat avec le CNRS, articles, enseignements divers, direction d’archives (un fonds de 1500 lettres écrites par les soldats au Front de 1918 à 1923), le boulot rentre facilement. Il ne roule pas sur l’or mais ça va. Au premier mémorandum, en 2010, patatras. Tout s’arrête d’un coup."Tous mes contrats cessent soudain. Je dépose rapidement le bilan." Et depuis ? "J’ai vécu sur mes réserves et aujourd’hui je vis de solidarité. Je loge chez les amis ou mes parents. La solidarité, ça marche bien ici. Samedi soir, un Grec qui a encore les moyens a invité une dizaine de personnes au restaurant. Il en a eu pour 240 euros. Lui peut encore. Nous non. Nous, ce sont des chercheurs, des écrivains. Il y a mon blog aussi. J’ai mis en place un système de dons. Ça me rapporte environ 600 euros par mois. J’aurais dû le faire plus tôt.Son blog lui prend tout son temps mais lisez-le, vous ne perdrez pas le vôtre. Un blog entre journalisme et anthropologie qui mêle coup de sang, poésie, chats, chiens, tortues et fruits.

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Poubelles visitées (il ne reste que les cartons et les emballages)

Des amis grecs qui perdent tout, Panagiotis en a des tas. Un dentiste. Un journaliste. Une amie médecin. Cette spécialiste était conventionnée. Quand ses patients venaient, ils ne payaient pas les 45 euros de la consultation, elle était remboursée par l’Etat. Avec la crise elle a fini par ne plus être remboursée. Pourtant elle payait des impôts sur ses actes médicaux. Finalement elle a demandé à ses patients de payer directement 25 euros. Elle s’est donc déconventionnée. Le système de santé ? Un bel exemple de l’ineptie grecque.

secu Ika

Ika, la sécu historique, derrière le rideau de fer

Pourtant en 2011 le gouvernement a eu une bonne idée : fusionner toutes les caisses maladies, celles des fonctionnaires, des employés du privé, des professions libérales, des artisans commerçants, etc. sous une seule enseigne: l’EOPII. L’idée est de faire des économies, bien sûr, mais de mieux couvrir les dépenses de santé des Grecs. Par exemple, tandis que la belle-sœur de Kalliopi a payé 4500 euros pour l’accouchement de son premier enfant, Yorgos, elle paiera 2 500 pour le deuxième, l’EOPII prend la différence à sa charge. Sauf que. Sauf que la fusion s’est faite en dépit du bon sens et que le ministère de la santé n’a plus un rond. L’hôpital reste la priorité mais pas les pharmaciens (les Grecs doivent payer cash leurs médicaments) et pas les médecins non plus. Voyez le cercle vicieux : on ne peut plus avancer l’argent pour la consultation ou les médicaments donc on tombe malade donc on va à l’hôpital. Combien de temps le système va tenir ?

vendez vos bijoux

Vendez vos bijoux

Là encore, des situations ubuesques, Panagiotis peut en raconter à la pelle. Mais ce qui le démonte le plus, c’est la fiscalité. En 2011 il n’a pas touché un centime de salaire. Rien. Il va payer 200 euros d’impôts. "Le seul fait de vivre vaut pour 3000 euros de revenus. Je possède une voiture, je vaux 3000 euros de plus. Sans aucun revenu, je déclare 6000 euros sur ma feuille d’impôts. Et encore, ma voiture est vieille, pas puissante, donc je ne paie pas la taxe exceptionnelle. Mais la vignette oui. Et les taxes de l’essence."

voiture à vendre

Voiture bradée mais attention, à 2 000 cc, s'attendre à une grosse grosse taxe

"Va dans les quartiers riches et tu verras des grosses voitures immatriculées en Bulgarie. Les propriétaires sont bien Grecs mais ils préfèrent acheter leur grosse cylindrée là où ils ne sont pas autant taxés. Le pire, c’est qu’on ne sait pas ce qu’on paiera demain. Ça change tout le temps. Un jour l’Etat dit que les terrasses seront exemptées de taxes foncières, encourage donc les Grecs à les déclarer et hop une taxe sur les terrasses. Aujourd’hui on arrive à l’épicentre du vice. Si vous voulez une place en crèche ou ouvrir un compte bancaire, il faut prouver que vous êtes en règle avec l’administration. Mais les gens n’ont plus les moyens de payer !" Je tique : ça participe tout de même à l’effort de se mettre en règle avec les services fiscaux non ? "Oui mais pas dans un pays où les habitants n’ont plus d’argent, c’est stupide ! Vous savez, j’ai toujours pensé que la Grèce était un pays bizarroïde. Mais c’est la Grèce. En revanche, un pays bizarroïde qui devient totalitaire, ce n’est pas tenable."

balcon drapeau grec

Sortie des drapeaux. Un patriote ?

On boucle notre dérive parmi les bâtiments délabrés. A chaque croisement on s'attend à voir des boules épineuses comme dans les westerns ou dans les albums de Lucky Luke. Ce sentiment d'abandon est-il dû à la la crise ? Pas forcément répond Panagiotis. "Regarde cet entrepôt : tu vois, le numéro de téléphone date des années 60. Jamais il n'a été réhabilité. Non, ce qui a changé, ce sont les Grecs. On ne parle qu’argent et politique, en boucle. On est en train de changer un peuple. Vois les gens qu’on croise : ils nous regardent avec suspicion, ils ont peur. Tiens, au balcon, tu as vu ce grand drapeau grec ? On n’en voyait jamais avant, ou alors pour la fête nationale et encore. Aujourd’hui il y en a de plus en plus. Ce ne sont pas des patriotes. Le drapeau signifie qu’ici vivent des Grecs et pas des Pakistanais."

bandeau Europe

On erre au milieu des errants sans se résoudre à quitter cet étonnant no man's land. On a encore tellement de coups d'oeil à jeter. Là le bâtiment d’un armateur à louer. Là la vieille femme en bleu, toute bossue. Là la jeune femme qui traîne des pieds. Là le haut des bateaux devenus trop chers mais qui portent encore la promesse des îles. Errant par les errants, Il me prend l’envie de rester ici, dans ce pays, et m’assoir sur un nuage en attendant l’orage.