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EN GRÈCE, AVIS DE TEMPÊTE EN BORD DE MER [@rrêt sur Images]

17 juin 2012

Invités Arrêt sur Images Grèce

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Deuxième épisode du reportage d'Anne-Sophie Jacques en Grèce pour @rrêt sur Images, avec votre guide OkeaNews.

Cet épisode me rappelle amèrement pourquoi OkeaNews est né : la chaleur d'une famille, des années de travail, des années d'efforts et ... tout perdre et se voir présenter comme les responsables d'une crise.

"Quand j’entends dire que les Grecs sont des fainéants, je réponds moutza", et Yorgo lève le poing en écartant les doigts, signe de mécontentement. Yorgo, c’est le père de Kalliopi. Il vit à Filiatra dans son village d’enfance en bord de mer. Avec la crise, sa femme et ses deux autres enfants vivent sous le même toit. La famille m’accueille comme leur fille. Nous sommes tous Grecs.

L’autoroute glisse vers la mer en fendant le Péloponnèse. Cette route qui part d’Athènes a dix ans seulement, et permet de rejoindre Filiatra en trois heures trente au lieu de cinq auparavant. C’est bête : les trente derniers kilomètres sont toujours en construction. Depuis un an, le chantier est en suspens. Manque de moyens ? Personne ne sait.

autoroute

On rejoint les petites routes bordées de lauriers roses ou blancs. Les cyprès ont les allures fières de la Méditerranée. A l’entrée de Filiatra, surprise : une tour Eiffel, certes bien plus petite que l’originale, mais ça surprend. Avant la première guerre mondiale, me raconte Kalliopi, Filiatra était surnommée le petit Paris. La ville était commerçante, le port animé.

Chut, nous dit-on en arrivant, le bébé dort. Il a un peu plus d’un an. Il s’appelle Yorgo comme son grand-père. C’est le fils de Costas, le frère aîné de Kalliopi. La troisième fille de la famille, Aggeliki, est dans la chambre près du petit. Elle sort et nous apprend la bonne nouvelle : elle a trouvé du boulot. Après ses études d’ergothérapeute à Athènes, sans emploi et sans argent elle est repartie vivre chez ses parents. Alors, raconte ce travail, c’est quoi ? Deux jours par semaine pour garder des enfants à Kalamatra, grosse ville située à 80 kilomètres d’ici, pour 280 euros par mois. Le salaire couvrira juste les frais de déplacement mais Aggeliki est ravie, elle a décroché un boulot. A la télé, Christine Lagarde tente de parler. Le bébé se réveille. Je sais la place de cet enfant, Olivier me l’a dit. Au moment de la crise, quand les affaires ont commencé à péricliter, le bébé a ressoudé la famille. Yorgo devenait grand-père, et il donnait son prénom à son petit-fils. Sa mamie, Eleftheria, est gaga elle aussi. Eleftheria ? Ça signifie liberté.

Yorgo

Yorgo et Eleftheria

L'AUTODIDACTE

Yorgo est l’entrepreneur type. Aujourd’hui à la retraite depuis un an, il a toujours bossé. Il a commencé enfant dans les champs pour cueillir les légumes. Pour s’y rendre il parcourait dix kilomètres sur un vélo trop grand pour lui, dix kilomètres en danseuse, ça fait les jambes. Salaire pour une journée : vingt drachmes, de quoi acheter deux ou trois kilos de pain. A dix ans il construit une échoppe estivale pour servir l’eau fraîche, les cigarettes ou l’ouzo aux ouvriers agricoles. Un bon gagne pain. Le boulot ne l’a jamais effrayé. Ado il a accepté de nettoyer un plafond couvert de suie pour 600 drachmes par jour. Personne ne voulait faire ce travail. En deux jours, c’était plié. 1200 drachmes dans la poche, un salaire d’avocat. Mais il lui a fallu trois mois pour nettoyer sa gorge des dernières scories de suie. Yorgo est un malin aussi. Quand il a voulu vendre des amandes sur la plage, comme il n’avait pas l’argent pour en acheter, il a cueilli des amandes sauvages, immangeables car trop amères. Il les a refourguées aux vacanciers puis avec son pécule il a acheté des vraies amandes qu’il a vendues sur les plages d’à côté. Rusé.

tomates farcies

Mais les champs, la plage, ça ne fait pas très sérieux. Yorgo vise grand. Il apprend la peinture, la construction dans le bâtiment et vite s’installe à Athènes pour monter une première entreprise, puis deux, puis trois. Il fait dans la tôle, la tapisserie, le store, les sièges de voitures, les tentes. Il n’y a bien que la brique qui ne lui a pas réussi. A part cette déconvenue, les affaires sont florissantes et il revient s’installer à Filiatra. Sa femme, rencontrée à Athènes, s’occupe de la couture sur les tissus d’ameublement. Le passage à l’euro ? Ils ne l’ont pas vu. Le travail était abondant. Yorgo se levait tôt et se couchait tard, Kalliopi se souvient des baisers du père dans sa chambre endormie. Et puis Yorgo a eu des problèmes de santé, son fils ainé a repris les affaires et il a continué d’investir. C’était juste avant la crise. En peu de temps ils ont vu le capital accumulé au fil des années s’amenuiser. D’un côté leur boutique ne faisait plus recette, et de l’autre les impôts et les taxes ont commencé à grever le budget. Ils ont surtout fait l’erreur – comme de nombreux Grecs – de prendre un crédit avec des taux variables. Et les taux ont beaucoup varié.

Carrefour

Avant la crise, la famille de Kalliopi était une famille aisée. Ils partaient en vacances, toujours en Grèce. Yorgo n’a quitté son pays qu’une seule fois pour travailler à Montréal (ses deux frères y vivaient). Au Canada, il a compris que son pays était le plus joli au monde alors il est revenu fissa. Ils ne manquaient de rien. "Il y a trois ans" raconte Kallipi, "j’ai vu pour la première fois ma mère regarder les prix au supermarché. Elle n’avait jamais fait ça avant". Aujourd’hui ils n’ont même plus les moyens de se payer un café sur la plage. Yorgo touche sa retraite, et le lendemain le compte est à zéro. Seule la vente de tentes fonctionne encore un peu, ce qui rembourse les crédits. Pour le reste, c’est la débrouille. La pastèque qu’on vient de manger, ce sont des amis qui l’ont donnée. On s’entraide. On peut acheter viande ou fromage à crédit, ici tout le monde se connaît. "On arrête juste de faire nos courses chez Carrefour car c’est trop cher." Parait que Carrefour veut quitter la Grèce ? Tant mieux ! Pour Olivier, l’annonce du départ de l'enseigne est probablement une intox pour faire peur, juste avant les élections.

jus de cerise grec

 

LES EFFETS DU ZOU NOU TOU

Eleftheria me montre le jus de cerise produit en Grèce. Elle privilégie les produits locaux. Problème: on en trouve chez Lidl mais Lidl… c’est allemand. Attention, sujet sensible: la germanophobie affleure chez tous les Grecs. Pas les Allemands, se reprend-on, mais Merkel. Et l’Union Européenne. Et le Zou Nou Tou (le FMI prononcé à la grecque). Tous responsables, mais en partie seulement, car pour Yorgos, ça ne fait pas un pli: les responsables de la faillite grecque s’appellent le Pasok et Nouvelle démocratie, les partis de gauche et de droite au pouvoir qui se sont goinfrés de l’argent de l’Europe. Des partis corrompus jusqu’à la moelle qui ont plongé le pays dans le chaos. Et à Filiatra, sent-on la violence monter comme à Athènes ? Pas vraiment. De petites tensions, inconnues auparavant, oui. Un vol de légumes, une altercation. Mais ça monte doucement. Yorgo pose ses mains sur la table : "je suis un homme pacifique mais je sens que si on s’en prend à ma famille, je pourrai devenir violent."

lagarde

à la télé, dans le salon

Syriza. Syriza. Yorgo le prononce cent fois. Tsipras, le leader du parti de la gauche radicale, est un espoir. Lui veut renégocier le mémorandum et en finir avec l’austérité. "Je ne veux pas sortir de l’euro, je me sens profondément européen, mais si on doit sortir, alors on sortira." Comment voit-il demain ? "Comme une tragédie". Le bébé sourit : il a réussi à marcher, un balai dans la main. On se tourne tous vers lui. Vers demain.

bébé Yorgo

Kalliopi et Yorgo

 

Le premier épisode de l’éconaute en reportage est à lire ici.