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Pourquoi les jeunes agriculteurs se tournent vers SYRIZA

15 juin 2012

Politique Société Grèce Syriza

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Aujourd'hui, traduction (encore un grand merci à Antoine !) d'un article de Paul Manson de la BBC.  La traduction est parfois commentée via des [ndlr]. 

Nous prenons la route du nord d’Athènes, en direction de la Thessalie. En quittant la voie littorale, les montagnes s’ouvrent sur une vaste plaine alluviale intérieure.

C’est la Grèce luxuriante. Riche en blé, fruits à coque, olives et bétail. Les cloches des vaches et les routes de montagne escarpées lui donnent un air de Suisse, mais une Suisse où règnent la canicule et les chauffards.

J’ai rejoint le village d’Anavra, renommé pour sa réussite économique. On y fait de l’agriculture biologique. Des jeunes s’y installent en raison de la crise économique dans d’autres régions - le village est même contraint d’éconduire de nouveaux arrivants.

Nous prenons place à la taverne de la place centrale du village ; jeunes fermiers vêtus de salopettes en jeans et tables en plastique couvertes dès midi de bouteilles de bière et de cendres de cigarettes. Ce sont les bons vieux gaillards de la Grèce en train de s’accomplir, leurs pick-ups esquintés et crépis de paille parqués le long de la route.

Selon eux, le gouvernement n’a rien fait à leur égard et les importations sont en train de détruire leurs moyens de subsistance. Ce sont les plaintes habituelles concernant l’agriculture. Quand je les interroge sur la politique, ce sont aussi les plaintes habituelles qui s’expriment :

« Les politiques sont corrompus », déclare Stathis Mithroleos, trente ans. « Nous sommes la génération qui devrait culminer aujourd’hui. J’ai deux enfants et je m’inquiète pour eux. Si j’avais su que les choses prendraient cette tournure, je ne me serais pas marié. »

C’est alors que se produit quelque chose d’anormal. Dans la chaleur étouffante et les vapeurs de bière, ils déclinent un à un le parti pour lequel ils voteront: « Syriza, Syriza, Syriza, Syriza… »

Sont-ils conscients du fait que le Syriza est un parti marxiste [ndlr : Le Syriza est-il un parti marxiste ?] et que son leader n’a aucune expérience gouvernementale ?

« Les gens ont désespérément besoin de changement. Tsipras est un nouveau. Il faut voir ce qu’il aura à proposer », note Iannis Tsantouris, 22 ans.

Stathis Mithroleos, 25 ans, ajoute : « On craint bien sûr que le Syriza nous fasse perdre l’euro. On ne veut pas voter pour eux, mais il le faut, car les autres partis n’ont jamais rien fait de bon toutes ces années. »

Pour un parti qui n’a jamais dépassé les quatre pour cent des suffrages avant 2008, et dont l’influence s’était limitée jusque-là aux individus sachant distinguer Foucault d’Althusser, c’est un grand tournant.

Le Syriza est une alliance de partis et de mouvement radicaux [ndlr : pas seulement radicaux], mais il se compose à la base d’activistes qui, d’une manière ou d’une autre, ont su trouver une formule qui a échappé à toute la gauche européenne.

Puisant ses racines dans l’eurocommunisme - le courant qui a défié Moscou dans les années 1970 et s’est engagé dans la politique parlementaire au niveau national en Europe - le Syriza compte aussi dans ses rangs des trotskistes, des anarchistes [ndlr : des anarchistes affiliés un parti ? mmmmm....], des féministes et des militants écologistes.

Mais il est difficile de parler de véritable appartenance, le nombre de membres étant encore très bas. Lorsque j’ai rencontré des activistes du Syriza à Patras plus tôt dans l’année, l’entretien a eu lien dans le centre culturel – un bar branché fréquenté par les jeunes – de l’un des partis de l’alliance, à savoir un groupe maoïste. Les différents militants présents indiquaient toutefois ne pas être de véritables membres du Syriza, en raison de divergences vis-à-vis de tel ou tel élément de doctrine politique.

L’été dernier [ndlr : juin 2011], en pleines émeutes sur la place Syntagma, j’ai vu certains des représentants emblématiques du parti (la télévision requiert des représentants emblématiques), le visage badigeonné [ndlr : de Maalox qui permet de limiter les effets des gaz lacrymogènes], tenter de former une chaîne humaine pour imposer la discipline, c’est-à-dire d’inciter leurs partisans à tenir tête aux policiers anti-émeute plutôt que de rejoindre les lanceurs de pierre.

A Anavra, la bourgade fermière, j’oserais parier qu’il n’y a pas un seul activiste de Syriza, et je n’y ai vu aucune affiche du parti. Je serais tenté de dire également que l’agriculture n’est pas l’un des thèmes de prédilection de la direction du parti.

Si les sondages ne sont plus autorisés depuis le début du mois, la dernière vague d’enquêtes réalisée avant le 30 mai accordait au Syriza un score compris entre 22 et 28 pour cent [ndlr : jusqu'à 30.5%]. Dans les mêmes sondages, le parti conservateur Nouvelle démocratie (ND), lequel a su aspirer différents partis conservateurs dissidents [ndlr : et un certain nombre d’anciens membres du parti d’extrême-droite LAOS, voir ici], se voyait attribuer des intentions de vote oscillant entre 22 et 29 pour cent [ndlr : jusqu'à 30% également], de nombreux instituts le plaçant au-dessus des 25 pour cent nécessaires pour assurer une victoire.

Si j’en juge par mon déplacement à Anavra, je dirais que l’élection risque d’être très serrée.

On entend déjà des partisans de ND hausser les épaules et dire « c’est ce que peut générer la démocratie ». Et il ne manque pas d’individus à l’étranger qui ne désapprouveraient pas une victoire du Syriza ; une victoire qui apporterait à la crise grecque une conclusion cathartique longtemps attendue, avec un clash fournissant aux autorités de la zone euro l’excuse nécessaire pour exclure la Grèce de l’Union monétaire.

Si le Syriza l’emporte, l’Europe évoluera en terrain inconnu. Alexis Tsipras, le leader de Syriza, a déclaré au Financial times :

« Arthur Miller écrivait ‘qu’on peut juger une ère révolue quand ses illusions primordiales ont été anéanties ‘. L’illusion primordiale d’un bon gouvernement grec, sous le régime de l’ancien système bipartite, a été anéantie. Celui-ci est aujourd’hui tout-à-fait incapable d’assurer le retour du pays à la croissance et à une participation entière à la zone euro. Ce dimanche, nous allons mener la Grèce vers une nouvelle ère de croissance et de prospérité. Cette nouvelle ère débute lundi. »

Même s’ils ne l’emportent pas, ce soudain afflux vers le Syriza d’électeurs qui auraient été par le passé des sociaux-démocrates ou des libéraux modérés a inauguré, d’une certaine façon, une nouvelle ère.

Seule la Nouvelle démocratie peut battre le Syriza, et cela me surprendrait qu’elle le devance avec une marge supérieure à trois points. Le PASOK, l’ancien parti social-démocrate dominant, est amorphe, atrophié, certains de ses conseillers ralliant déjà le Syriza pour tenter de le modérer et de le préparer à former l’opposition officielle.

« Le vieux système bipartite est mort », assure Spiros Makrigiannis, qui tient un magasin à Anavra. Une assertion difficilement contestable. Le Syriza, qui a réalisé une percée en recueillant 17 pour cent des voix en mai, semble être parti pour remplacer le PASOK en tant que premier parti d’opposition. Il constitue le point de ralliement d’un électorat allant de la gauche traditionnel au centre, du PASOK au dogmatique Parti communiste grec ; il a en même temps enflammé l’imagination de personnes qui n’ont jamais vraiment rencontré de membres du Syriza.

Le Syriza est devenu le parti du changement ; celui de la résistance au mémorandum.

Pour Spiros, «Ce que les marchés ne comprennent pas, c’est la capacité de résistance des Grecs. Nous avons combattu les Turcs pendant 400 ans. Notre pauvreté est ancestrale.

« Cette année, nous avons célébré Pâques au village et nous avons mangé de l’agneau rôti. On a bu du vin, on s’est amusé. Quand on s’est demandé ce qu’on mangerait l’année suivante, tout le monde a rigolé. S’il le faut, nous nous contenterons de pain, d’huile d’olive et d’origan. »