5 ans d'actualité indépendante sur les crises en Grèce

Le Who's Who de la politique grecque : la radicalisation (inquiétante) de la droite

26 mai 2012

Politique droite élections extrême droite Grèce

1927 mots   532       Comments

RadioBubble est un lieu d'information grec indépendant et alternatif très actif sur internet, via son site, sa radio et via twitter. Loin des rumeurs et des analyses à l'emporte pièce, RadioBubble est formée d'une équipe éclatée de journalistes citoyens qui utilisent les réseaux sociaux pour partager l'information. RadioBubble est aussi un bar alternatif où on ne trouve pas de produits des multinationales (adieux donc, cette boisson gazeuse made in US), mais l'Ouzo et le Raki sont bien présents, ainsi que le Rakomelo ! C'est pour ces raisons qu'OkeaNews suit RadioBubble, et particulièrement @IrateGreek, toujours partante pour informer et échanger sur des sujets concernant la crise en Grèce. La lecture de son  article daté du 22 mai 2012 m'a donné envie de vous le faire partager, en français, tant il éclaire sur une face de la politique grecque qui a du mal à passer la frontière : cette radicalisation inquiétante de la droite.

Je remercie très chaleureusement Florence Arié pour cette traduction d'un texte assez long et complexe.


Depuis quelques jours, il y a tant de changements, de transferts, de contre-transferts et de fusions sur la scène politique grecque que c'en devient un peu confus, même pour des observateurs entraînés. Ce phénomène pourrait passer juste pour des manoeuvres politiciennes de la part de personnalités cherchant à assurer leur ré-election en juin, mais si on examine de près l'origine de certains hommes politiques, on remarque aussi une inquiétante tendance : les opinions de personnes qui, objectivement, appartiennent à l'extrême droite se banalisent et se répandent.

En regardant vers la gauche en partant du PASOK, la situation reste encore assez claire. On n'a pas enregistré de défection depuis février 2012, où plusieurs députés, en désaccord avec l'austérité et le plan de sauvetage, s'étaient fait exclure. De même, il n'y a pas eu de défections chez SYRIZA, la Gauche Démocratique et le Parti Communiste (KKE) depuis les élections du 6 mai, même si de nombreux analystes s'attendent à ce que beaucoup d'électeurs du KKE, et même des cadres du parti, soutiennent SYRIZA aux élections du 17 juin. Les Verts ont majoritairement décidé de ne pas fusionner avec un autre parti, et le mouvement anti-capitaliste ANTARSYA a aussi décidé de se présenter. D'après certains médias, l'ancien Ministre du Travail PASOK Louka Katseli a annoncé que Pacte Social, une faction dissidente du PASOK qui a fait scission fin 2011 mais n'a pas réussi à entrer au Parlement le 6 mai, ne présentera pas de candidats, et « négocie » avec SYRIZA, la Gauche Démocratique et les Verts une possible alliance électorale.

Mais à la droite du PASOK, on peut comprendre que les observateurs aient l'impression d'assister à un jeu de chaises musicales. Rien qu'hier par exemple, le parti libéral de centre-droit Drassi a annoncé son alliance avec Dimiourgia Xana, dont les opinions en matière de politique migratoire sont plutôt extrêmes, et qui a demandé en échange que l'Alliance Libérale, une composante de Drassi dont le chef est le premier homme politique ouvertement homosexuel du pays, Grigoris Vallianatos, soit exclue de la coalition. Le même jour, Dora Bakoyanni a annoncé la suspension de son parti, l'Alliance Démocratique, et son retour dans le giron de Nouvelle Démocratie. Plusieurs anciens députés du parti d'extrême droite LAOS ont aussi décidé de rejoindre Nouvelle Démocratie, tandis qu'un ancien député Nouvelle Démocratie, Nikos Georgiadis, a rejoint Drassi. Mais Stelios Stavridis, qui est arrivé en tête des élus de Drassi aux élections du 6 mai, est passé à Nouvelle Démocratie.

Il n'est pas si rare de voir des grandes personnalités changer de parti en Grèce. Par exemple, Stefanos Manos, le fondateur de Drassi, était un cadre de Nouvelle Démocratie et avait tenté deux fois d'en prendre la tête, en 1993 et 1997. Élu député sous cette étiquette en 1996, il s'est fait exclure du parti en 1998 et a fondé le Parti Libéral. Puis il a fait alliance avec Nouvelle Démocratie aux élections de 2000 et s'est fait ré-élire. Après quoi il a dissout son parti en 2002, s'est encore fait ré-élire en 2004, cette fois sous l'étiquette PASOK. Il n'a pas réussi à garder son siège au Parlement en 2008, a fondé Drassi, et s'est présenté aux élections du 6 mai avec l'Alliance Libérale, qu'il abandonne moins d'un mois plus tard pour se ranger aux côtés de Dimiourgia Xana.

La valse du pouvoir au sein de Nouvelle Démocratie donne encore plus le tournis. Antonio Samaras, l'actuel chef du parti, a été élu député pour la première fois en 1977 et a été Ministre des Affaires Étrangères du gouvernement Mitsotakis (1990-1992), où il a défendu une ligne dure sur la question de la Macédoine, autrefois yougoslave. Il a quitté le parti en 1992 pour fonder Printemps Politique, un parti de droite conservateur et nationaliste. Deux députés de Nouvelle Démocratie l'ont rejoint en septembre 1993, provoquant la chute du gouvernement Mitsotakis. Réélu sous sa nouvelle étiquette en 1993 mais pas en 1996, il a soutenu Nouvelle Démocratie en 2000, l'a réintégré en 2004, et est redevenu député en 2007. Il devient chef du parti en 2009, à l'issue d'une primaire qu'il remporte face à Dora Mitsotakis-Bakoyannis, fille du Premier Ministre renversé par Samaras en 1993. Dora Bakoyannis, elle-même députée Nouvelle Démocratie depuis 1989, s'est fait exclure du parti après avoir voté en faveur du premier plan de sauvetage de 2010, auquel le parti s'était opposé. En novembre 2010, elle fonde Alliance Démocratique, parti libéral de centre-droit qui ne parvient pas à entrer au Parlement aux élections du 6 mai. Le parti a été officiellement suspendu hier et Mme Bakoyannis a réintégré Nouvelle Démocratie.

Le cas de Kostas Kiltidis est aussi intéressant : homme politique de droite qui a commencé sa carrière en 1973 au sein du Parti du 4 Août (en référence au coup d'état fasciste de Metaxas en 1936), il rejoint Nouvelle Démocratie en 1978 et est élu député pour la première fois en 2000. En juin 2010, il ne respecte pas la discipline de vote lors d'une décision importante sur un plan de sauvetage et rejoint l'Alliance Démocratique de Mme Bakoyannis. Mais en 2011 il vire encore plus à droite et entre au LAOS. N'ayant pas réussi à se faire ré-élire sous cette étiquette le 6 mai, il a annoncé qu'il retournait à Nouvelle Démocratie en ces termes : « Je n'ai pas changé quatre fois de parti. Je peux accepter la bêtise, mais le ridicule tue. C'est à Nouvelle Démocratie que je me sens chez moi. »

Giorgos Karatzaferis, fondateur du parti d'extrême droite LAOS, est aussi un ancien député Nouvelle Démocratie. Élu en 1993, 1996 et 2000, il est exclu du parti peu après et crée le LAOS, qui entre au Parlement en 2007. Comme le LAOS n'a pas atteint les 3% requis pour avoir des députés le 6 mai, plusieurs cadres du LAOS ont annoncé qu'ils passaient à Nouvelle Démocratie, mais Karatzaferis tient à ce que LAOS présente des candidats le 17 juin.

Les désertions de cadres de LAOS vers Nouvelle Démocratie ont commencé dès février 2012, quand le LAOS a décidé de ne plus voter comme le gouvernement de coalition Papademos, pour s'opposer au dernier plan de sauvetage et d'austérité. Le cas de Makis Voridis, député LAOS nommé Ministre des Infrastructures, des Transports et des Réseaux par le Premier Ministre Lucas Papademos en novembre 2011, est intéressant : Voridis se lance en politique en 1985 en tant que chefs des jeunes de l'Union Politique Nationale, un parti d'extrême droite pro-Junte fondé par le dictateur Papadopoulos sous les verrous (ndlr : voir cet article sur Voridis "la hâche"). Notons que son prédecesseur à ce poste n'était autre que N. Michaloliakos, l'actuel chef du parti ouvertement néo-nazi l'Aube Dorée. Après plusieurs échecs à des élections législatives, Voridis rejoint le LAOS en 2007, se fait élire et est nommé ministre en 2011. En février 2012, il est exclu du LAOS mais Papademos lui demande de rester ministre, et il adhère à Nouvelle Démocratie. De même, Adonis Georgiadis, qui faisait à la radio la promotion d'ouvrages nationalistes et national-socialistes quand il était journaliste, est nommé Ministre Adjoint au Développement par Papademos en novembre 2011, et quitte LAOS pour Nouvelle Démocratie en février 2012.

Mais on assiste depuis deux jours à une nouvelle vague de défections de LAOS vers Nouvelle Démocratie. Citons l'ancien footballer et député LAOS Giorgos Anatolakis, ainsi que Kyriakos Velopoulos, dont le principal exploit, à l'en croire, est l'organisation d'une manifestation de 18 000 personnes à Salonique contre l'usage du nom « Macédoine » par l'ancienne république yougoslave. Thanos Plevris est plus inquiétant : c'est le fils de Konstantinos Plevris, souvent considéré comme le père du néo-nazisme grec, puisqu'en 1960 il fonde avec d'autres le Parti du 4 Août, un parti fasciste qui soutient ouvertement la dictature des années 1967-1974. C'est dans ce parti que Kostas Kiltidis (voir plus haut) et Michaloliakos (de l''Aube Dorée) ont aussi fait leurs premiers pas en politique. Il se trouve aussi être l'auteur du livre "Les Juifs : toute la vérité", pour lequel il est condamné pour racisme, puis acquitté par la Cour Suprême. Si K.Plevris n'a jamais réussi à se faire élire député (d'abord dans des groupuscules d'extrême droite, puis dans le Printemps Politique de Samaras dans les années 90, et enfin chez LAOS en 2004), il reste un soutien de LAOS. La défection, hier, de Thanos Plevris vers Nouvelle Démocratie a même déclenché un conflit familial, puisque Plevris père a condamné la décision de son fils : « Je condamne catégoriquement tous ceux qui quittent LAOS ». [Mise à jour du 24 mai : On vient d'apprendre que Konstantinos Plevris sera tête de liste LAOS aux élections du 17 juin.]

La présence au sein de Nouvelle Démocratie, considéré comme un parti de droite « normal », d'individus ayant ce genre de parcours fait passer le message inquiétant qu'en Grèce, on pardonne les prises de positions d'extrême droite, néo-nazies, racistes ou très nationalistes. Le 6 mai, les partis ouvertement durs sur la question clé de l'immigration ont rassemblé 22,63% des voix (Grecs Indépendants 10,61%, LAOS 2,90% Dimiourgia Xana 2,15%, Aube Dorée 6,97%). Deux de ces partis, les Grecs Indépendants et le LAOS, sont des mouvements dissidents issus de Nouvelle Démocratie, et Antonio Samaras a déjà lui-même fait des déclarations très xénophobes, comme quand il a appelé les immigrés les « tyrans de la société » le 4 mai. Mais le plus inquiétant, ce sont les droits des immigrés, surtout avec les prises de position extrêmement violentes de l'Aube Dorée.

Pendant ce temps, les observateurs s'amusent du jeu de chaises musicales au sein de la droite. Mais ils oublient de remarquer que les frontières entre Nouvelle Démocratie et l'extrême droite sont beaucoup plus floues qu'entre la droite et l'extrême droite françaises ou britanniques par exemple. La vraie radicalisation grecque est aujourd'hui flagrante : c'est celle de la droite, où des nostalgiques de la Junte expriment des points de vue ultra-nationalistes et plus ou moins ouvertement fascistes, et rejoignent la droite respectable en passant pour pro-Européens.

@IrateGreek pour @radiobubblenews