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Patras, les oubliés de l'Europe

24 mai 2012

Politique Société Europe Grèce migrants Patras

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Patras, petite ville portuaire de la pointe ouest du Péloponnèse. Patras, ville de passage pour les touristes en provenance d'Italie l'été mais point de barrage pour les migrants toute l'année. Ces migrants, originaires de pays en guerre pour la plupart, sont en quête d'un mieux vivre, en recherche d'une survie. Ailleurs. Mais arrivés en Grèce, ils sont contraints d'y ... rester.

Patras est le port principal de Grèce pour la liaison avec l'Italie, via Ancône. Beaucoup de migrants se retrouvent donc dans cette région dans l'espoir de poursuivre leur route en Europe, dans un pays moins meurtri par la crise. Et quand l'Allemagne et la France font rêver, c'est en terre grecque qu'ils sont contraints de subir leur propre exil dans des conditions de vie inhumaines.

90% des migrants arrivent en Europe par la Grèce, et restent bloqués dans le pays les plus fragilisé par la crise. La règle européenne veut que chaque clandestin arrêté dans un pays de l’union doit être transféré dans le pays par lequel il est entré. Dublin II impose que chaque Etat se débrouille seul face à l’immigration. On voit bien la limite de ce système qui fait subir à la Grèce, en plus des mordorandums, un double afflux de migrants qui arrivent ou reviennent dans un pays ravagé par la crise.

La population, au départ, a bien tenté d’aider ces réfugiés en distribuant de la nourriture ou des vêtements.  En essayant le « vivre ensemble ». Mais dans un pays où l’absence d’emploi fragilise déjà une grande partie de la population grecque, il devient impossible de pouvoir continuer à aider son prochain quand il est déjà difficile de faire vivre sa propre famille.

La solution de l’Europe, pour l’instant, est d’investir dans des camps de rétention en Grèce. Solution inhumaine mais qui semble être demandée par de plus en plus de grecs, notamment à Patras, où quelques habitants, qui veulent une solution pacifique, ont indiqué récemment sur la chaîne Skaï : « Nous vivions en paix, nous souhaitons pouvoir continuer à vivre en paix. Nous travaillons, mais il n’y a pas de travail pour tout le monde. Il faut qu’ils partent, dans des camps, peu importe, mais cela ne peut plus continuer ». Pour autant, beaucoup de grecs et d'associations luttent contre ces camps dont les conditions de vie ont été violemment critiquées par Amnesty International :

"Les conditions de vie dans les centres de détention pour migrants demeuraient inhumaines et dégradantes, en particulier dans la région d’Evros. Les demandeurs d’asile et les migrants en situation irrégulière, y compris les mineurs non accompagnés, étaient toujours détenus durant des périodes prolongées."

Médecins du monde avait également alerté sur cette situation à Patras il y a de nombreux mois. Le rapport de l'association sur les arrestations arbitraires à Patras est terrifiant :

"Dans le même temps, à Patras, au sud du pays, les méthodes arbitraires appliquées pour l’arrestation des migrants en situation irrégulière et des demandeurs d’asile entravent le travail de MdM Grèce. Bien que l’association ait fermement condamné ces méthodes auprès des autorités, la police continue d’opérer à proximité de l’unité médiale mobile, empêchant une fois encore les bénéficiaires d’accéder librement aux soins. En outre, la décision d’interdire à l’équipe médicale de Médecins du Monde l’accès aux centres de détention de Patras ne fait qu’accroître nos préoccupations quant aux conditions de vie des détenus. "

Nathalie Loubeyre (lire son article sur la situation à Patras), qui réalise un film sur la politique européenne de « maîtrise des flux » a réagit en contactant OkeaNews, suite à la flambée de violence xénophobe en réaction au meurtre d'un jeune grec de 29 ans attribué à 3 réfugiés afghans :

D'après mes contacts à Patras, que j'ai eu hier au téléphone, seulement deux bus de migrants ont été emmenés à Athènes. Tous les autres migrants (ils sont plusieurs centaines) sont toujours dans l'usine désaffectée qu'ils occupent à Patras et qui a été attaquée hier par les activistes de l'Aube dorée. Ils sont aujourd'hui plus ou moins protégés par la police, mais dans une situation de grand danger. Certains migrants essaient de se faire porte parole des autres auprès des medias pour condamner le crime qui a été commis, et tenter de calmer l'émotion.

A mon sens, même s'il faut bien sûr la condamner et la punir, il ne faut pas s'étonner de cette violence qui vient de surgir sous la forme d'un crime dont on ne sait pas grand chose encore. L'étonnant, dans la situation actuelle, c'est qu'il n'y en ait pas eu davantage.

La violence de la situation qui est faite à tous ces migrants à Patras (violences policières, conditions de vie indignes, besoins vitaux non remplis) qui s'ajoute à la violence subie avant d'arriver (dans les pays qu'ils ont fui et au cours du voyage) ne peut que finir mal. D'autant que ces violences ne trouvent aucune oreille, personnelle ou professionnelle, pour être écoutée, médiatisée, parlée. Les pétages de plomb sont donc inévitables. Et la violence engendre la violence.

La sécurité des grecs passe par une prise en compte de la souffrance de ces hommes et d'une solution européenne pour l'éviter. La Grèce ne peut seule assumer ce problème qui concerne toute l'Europe. Ce qui vient de se passer à Patras est le résultat de la politique européenne de "maîtrise des flux", une politique mortifère et meurtrière.

Il faut savoir qu'il y a beaucoup, en France comme en Grèce, de fantasmes de la population concernant ces migrants, et que la plupart des crimes qui leur sont imputés sont imaginaires.

A Patras par exemple, le bruit à couru pendant des mois que des migrants avaient violé une (ou même plusieurs) femme(s), et que celle(s)-ci avaient même porté plainte, ce qui était rigoureusement faux. Il a fallu que des associations qui les défendent fassent une réunion des habitants avec la police pour que cette fausse rumeur soit enfin démentie.

Quant aux vols, ils sont automatiquement attribués aux migrants alors que ce n'est pas toujours le cas. En réalité, au regard de leur détresse et de leurs besoins, il y a de façon très étonnante très peu de vols et de violence, la police que j'ai interrogée aussi bien en France qu'en Grèce me l'a confirmé. La majorité des vols et des violences s'exerce entre eux ou avec les passeurs. Très rarement envers la population. Mais les fantasmes et la peur ont la vie dure... Et ce crime, s'il est avéré qu'il est le fait d'un migrant, viendra hélas les nourrir.

Quand on mesure leur détresse psychologique et physiologique, et les traumatismes qu'ils ont subis, on se demande comment cela n'arrive pas plus souvent.

Le problème de l’immigration en Grèce, qui compterait 1 millions de clandestins, est un problème européen. Et nos institutions devraient trouver des réponses -humaines- rapidement pour rendre des conditions de vie normales à ces migrants et éviter de renforcer la montée de la xénophobie que l’on observe partout où la crise frappe dur. Car n’oublions pas qu’environ 250 millions de migrants potentiels sont prêts à partir de leur pays en guerre, en proie à la famine ou victime de catastrophes naturelles. Et une solution de « vivre ensemble » va devoir être trouvée rapidement.