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LA GRÈCE VIT-ELLE UNE PANIQUE BANCAIRE ? [@rrêt sur Images]

22 mai 2012

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Arrêt sur Images m'a donné son accord (merci merci merci ! ) pour le partage du dernier papier d'Anne-Sophie Jacques concernant le "Bank Run" grec, dans lequel OkeaNews est cité 🙂

Le papier d'origine est disponible à cette adresse (accès payant).


Panique ou pas panique bancaire ? "Bank run" ou non ? Les Grecs se jettent-ils sur les distributeurs pour retirer toutes leurs économies ? Achètent-ils des coffres-forts par paquets de cent ? L’éconaute a mené l’enquête, baskets au pied.

Avant même de savoir si les Grecs paniquent, on peut assurer que certains médias ont, eux, paniqué. Paniquant, ils dépêchent des envoyés spéciaux pour filmer ou illustrer la ruée au guichet dès le mercredi 17 mai. Pour Le Figaro, ça donne ça :

Figaro Bank run
Vous avez vu cette ruée ? Impressionnante non ? Dans le reportage du JT de France 2, toujours pas de files d’attente aux distributeurs malgré le pied de grue du reporter. Pourtant, le titre nous vend un sujet fort :"Les Grecs vident leurs comptes et leurs coffres."

 

Commentaire du journaliste : "des retraits qui s’enchaînent toute la journée dans les banques d’Athènes, pas de mouvements de foules ou de files interminables mais un malaise bien présent" (sur ce, un Athénien refuse d’être filmé. Entre vous et moi, je n’aurais pas tellement envie d’être filmée alors que je compose mon code bancaire mais bon, c’est entre vous et moi seulement).

Que viennent donc faire les envoyés spéciaux aux guichets des banques grecques ? Sont-ils soudain pris de cette BFMisation de l’information racontée avec truculence par Isabelle Roberts et Raphaël Garrigos sur le site deLibération ? C’est-à-dire aller là où il ne se passe rien, et le dire ? Non. Ils ont entendu le Président de la République grec Karolos Papoulias annoncer que, durant ce seul lundi 14 mai, pas loin de 700 millions d’euros avaient été retirés des banques grecques. Mais attention, le Président n’a pas fait une déclaration publique : selon un article paru sur le site de la RTBF, Papoulias tenait l’information du gouverneur de la Banque de Grèce qu’il venait d’avoir au téléphone, lequel lui aurait touché deux mots à propos des retraits élevées du lundi. Et il se trouve que lundi le Président recevait les chefs de file des partis politiques (dont Alexis Tsipras qui fait peur à l’Europe). Et, entre autre chose, il leur a fait part des inquiétudes de la Banque de Grèce. C’est écrit noir sur blanc dans les actes publiés le mardi sur le site de la présidence : "M. Provopoulos a dit qu'il n'y avait pas de panique mais qu'il y avait une grande inquiétude qui pourrait se transformer en panique."

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UNE FUITE DES CAPITAUX PAS SI EXCEPTIONNELLE

700 millions d’euros retirés par jour en effet, ça peut donner le vertige. On se dit qu’à ce rythme les distributeurs vont vite être dans la dèche. Sauf que. En novembre déjà, le même gouverneur de la Banque de Grèce sonnait l’alerte et pour des montants bien plus importants comme je l’avais raconté ici, relayant une dépêche Reuters très peu reprise : "Selon un banquier ayant requis l'anonymat, les Grecs ont retiré jusqu'à cinq milliards d'euros, soit près de 3% du montant total des dépôts après l'annonce le lundi 31 octobre par George Papandréou de la tenue d'un référendum sur le plan de sauvetage financier de la Grèce. (…) Ce banquier raconte que les clients "demandent à retirer jusqu'à 600000 ou 700000 euros en liquide pour ramener l'argent chez eux."

Le Monde bank run

Alors, panique ou pas ? Pour Mediapart (accès payant), "la peur d'une panique bancaire" a en tout cas saisi l'Europe. La journaliste Martine Orange signale qu'"au début de la semaine dernière", les Grecs "ont retiré plus de 1,2 milliard d’euros des banques en deux jours""Le ruisseau de la défiance paraît grossir tous les jours", estime sombrement Orange, qui décrit elle aussi une ruée vers les distributeurs, mais sans citer de source : "De multiples témoignages en Grèce font état de distributeurs vides, de difficultés à retirer de l’argent dans les banques." D'ailleurs, cette fièvre saisirait également l'Espagne, puisque "selon le journal El Mundo, les retraits des déposants ont dépassé le milliard d’euros la semaine dernière". Un chiffre "que le gouvernement s’est empressé de démentir, sans vraiment convaincre".

Pour Le Monde, la panique est bien là, au moins en Grèce. Dans un article publié ce week-end, le journaliste Alain Sarre raconte les pics de retraits qui surgissent à chaque fois que le retour à la drachme (l’ancienne monnaie grecque) se profile. Sarre cite un cadre qui avoue : "Quand je pars à l'étranger, je prends de l'argent pour le placer sur des comptes plus sûrs. J'ai peur de tout perdre." Et le journaliste révèle également ce chiffre surprenant : "Sur les 72 milliards d'euros envolés des coffres des banques depuis fin 2009, 16 milliards sont partis à l'étranger, selon l'ancien ministre des finances, Evangelos Venizélos. Que sont devenus les 56 restants ? Dans les coffres-forts que les Grecs s’arrachent si on en croit le reportage de France 2 ? D’autant que le Figaro ne donne pas les mêmes chiffres : "Depuis 2010, 75 milliards d'euros auraient été retirés des banques grecques, soit 30% des dépôts bancaires. Selon les premières estimations, 10% de ces retraits iraient en Suisse et 35% seraient transférés en Grande-Bretagne. D'autres optent pour Chypre ou gardent leurs économies chez eux."

UN SIMPLE COUP DE PRESSION POLITIQUE ?

Pour y voir un peu plus clair sur la répartition de cet argent, Paul Jorion, sur son blog en avril, reprenait un graphique de l'agence Bloomberg, qui détaillait les pays d'où sort de l'argent, et ceux où il rentre. "Si des sommes quittent un pays, c’est bien sûr que leurs habitants (riches) craignent de se retrouver du jour au lendemain en possession de lires, pesetas, punts ou Irish pounds, drachmes, escudos, francs belges, dévalués", explique-t-il. Et il dressait son palmarès des pays perdants : "1. Italie, 2. Espagne, 3. Irlande, 4. Grèce, 5. Portugal, 6. Belgique." Mais quelle que soit la destination réelle de cet argent enfui, le chiffre de l'évasion de capitaux annoncé par le ministre des finances grec semble de toute façon bien bas. Ce qui nous conduit tout droit dans l’immense poker menteur qu’est en train de jouer la classe politique grecque et ses partenaires européens.

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Tout d’abord, selon un deuxième article du Figaro daté de vendredi 18 mai, "la Banque de Grèce a corrigé les chiffres diffusés par la presse européenne. Il ne s'agirait pas d'une fuite de dépôts de 800 millions d'euros par jour, comme suggéré cette semaine par le président de la République hellène lui-même, mais de 100 millions d'euros par jour depuis le 6 mai. Soit ni plus ni moins qu'en 2011. Toujours selon l’article, "malgré les chiffres de débit impressionnants, il resterait en fait aux banques 165 milliards d'euros.Ouf.

Alors, panique ou pas ? Le mieux est de poser la question aux Grecs qui suivent de près l’actualité, comme Okeanews par exemple (déjà rencontré dans cette chronique). De retour à Athènes depuis le début du mois, il a lui aussi testé les guichets à l’annonce des gros chiffres de retraits. Mais pas de queue, pas de foule, pas de panique. Une de ses amies, très active sur le web, a même été contactée par la BBC pour prendre des photos des distributeurs pris d’assaut : "Elle m’a dit en avoir fait 7, avoir retiré 50 euros à chaque fois, et à chaque fois elle était seule. Au final elle a replacé l’argent sur son compte." Pour lui, ça ne fait aucun pli : "Le Président Papoulias a voulu mettre la pression aux chefs des partis politiques en disant attention les gars, les banques sont très mal, j'ai eu le gouverneur et il est très inquiet, revenez à la raison, faites donc une coalition gouvernementale ça fera plaisir à l'Europe. A mon avis c'est de l'intox de plus. Pour preuve, le démenti de la Banque sur un soi-disant gel des retraits bancaires." Un gel des retraits ? En effet, et le JT de France 2 se concluait ainsi : des rumeurs circulaient sur la mise en place d'une limitation des retraits. Le journaliste avançant même le chiffre de 1000 euros par mois et par personne.

Selon le démenti de la banque de Grèce, l’info a été publiée par un journal du dimanche. Pour Okeanews, il s’agit du site de la CNBC (chaîne américaine spécialisée dans l’info financière), mais l’article n’est plus en ligne. Dans l’article du Figaro (le deuxième, celui qui calme le jeu), le banquier d’ATE déjà cité explique : "À en croire la presse, les autorités seraient en train d'étudier un projet de gel des retraits bancaires à 1000 euros par mois et par personne. Mais le mettre en place serait annoncer la faillite du système bancaire et les gens se battront pour sauver leurs économies. Une vraie catastrophe." Ce démenti rassure Okeanews : "C’est le signe que les caisses ne sont pas vides." Sauf si, bien sûr, c’est une façon de ne pas déclencher la panique.

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LE "BANK JOG"

Le poker menteur est un jeu subtil qu’Okeanews et de nombreux Grecs ont du mal à saisir : "On ne sait plus que croire, qui croire. On vit dans une sorte de propagande constante. On a vu des manifs devant Méga TV accusée de faire le lit du Pasok (parti historique de gauche)[note OkeaNews : voir ici]. Où est le vrai, où est le faux, on ne sait plus. Il y a un vrai déficit de confiance. C’est pour ça que Tsipras a autant de succès. On se dit que peut-être, lui, n’est pas comme les autres, même si on se méfie quand même. La panique bancaire, je n’y crois pas. La situation est bien sûr préoccupante, nous-même on se demande quoi faire de nos économies. Mais d’abord, les Grecs que je connais n’ont plus d’argent, et puis si on doit revenir à la drachme, et bien nous y reviendrons. Certes les Grecs veulent rester massivement dans l’euro. Mais je ne suis pas sûr que ce retour soit la chose abominable qu’on nous vend à tout bout de champ."

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Pas de panique bancaire ("bank run" en anglais) donc mais plutôt, comme le suggère Paul Krugman, économiste et éditorialiste au New York Times, un jogging bancaire ("bank jog"). Un long jogging du genre marathon, voire course de relais car, selon l’économiste, les autres pays européens pourraient bien commencer à trottiner au guichet, eux aussi.