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La troïka conduit la Grèce vers un Etat policier et finance des camps de rétention pour ses clandestins

26 mars 2012

Billet d'Humeur Les indispensables Société austérité Europe Grèce junte troïka

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A l'heure où ils sont clairement remis en cause en France par une partie de classe politique, les centres de rétention semblent s'installer dans la durée en Grèce. Le plus grand centre européen va d'ailleurs ouvrir ses portes à Neapoli, Kozani dans les semaines à venir. Ekathimerini avait révélé l'information, dans son édition numérique du 20 mars dernier, selon laquelle un ancien camp militaire serait mis à disposition pour "héberger" des immigrés clandestins. D'une capacité de 3000 "places", ce camp sera le plus grand camp d'Europe. 3000 âmes en peine dans l'attente d'un retour forcé dans un pays quitté souvent dans l'espoir d'une vie meilleure.

Des clandestins en Grèce

Des clandestins en Grèce

Un reportage de To vima (source http://www.ambafrance-gr.org) relève que le ministre, M. Chryssochoïdis, «confronté à un double front», à savoir celui des défilés et des immigrés clandestins, serait déterminé à imposer en trois semaines des solutions à des problèmes qui restent en suspens depuis des années. Selon ce journal, d’ici juin, date à laquelle l’UE décidera si la Grèce restera ou non dans l’espace Schengen (ndlr : info à creuser), la police doit avoir arrêté et expulsé vers leurs pays d’origine des centaines de milliers d’immigrés clandestins. Le ministre a reçu le feu vert du conseil des ministres pour organiser un centre de rétention de 14 hectares à Kozani, qui doit accueillir les mille premiers immigrés arrêtés dans Athènes, dans vingt jours. L’article relève les fortes réactions à ce projet du SYRIZA et des députés locaux de Kozani. Se référant à des membres du gouvernement qui soutiennent le projet de M. Chryssochoïdis, le journal note qu’à défaut d’un règlement de la question des immigrés clandestins, «le gouvernement accorderait une prime électorale à l’extrême droite». (ndlr : gros sujet à creuser également !)

La Grèce subit de plein fouet l'immigration clandestine à destination de l'Europe. Elle est le point de transit le plus important en Europe. Le gouvernement parle de plus d'un million de clandestins dans un pays qui compte 11 millions d'habitants. La plupart des clandestins ont la France, l'Allemagne ou l'Angleterre en point de mire, mais restent bloqués en Grèce du fait des accords européens sur l'immigration qui bloquent aux frontières les sans papiers. Les malheureux candidats se retrouvent donc scotchés dans un pays qui subit à la fois une crise politique et sociale mais aussi une crise humanitaire à l'égard de ceux qui recherchent un autre territoire d'accueil. Pire : la règle veut que les clandestins arrêtés sur le territoire européen repartent dans le pays d'entrée dans l'Europe. La Grèce, donc. Comme porte d'entrée principale, le pays se retrouve donc entre deux fronts d'arrivées de clandestins.

J'avais rencontré un jeune algérien dans le Péloponnèse avec qui j'avais échangé quelques mots l'été dernier. Il avait vu ma plaque d'immatriculation française et m'avait interpellé avec un grand sourire : "Aaaah ! La France ! Je devrai y être ! Comment vous trouvez les grecs vous, vous aimez ce pays ? " Je lui ai bien entendu répondu par l'affirmative. Il me lance : "Ici, je suis traité comme un esclave, le patron ne nous paye pas toujours et quand il le fait, il nous paye mal. Nous sommes tous bloqués ici, c'est impossible de partir en Italie, et on ne peux pas retourner au pays."

Effectivement, certains malfrats profitent très largement de cette situation en utilisant une main d'oeuvre bon marché et ignorante des droits les plus élémentaires. Et ces esclavagistes sont d'ailleurs souvent les mêmes qui profitent de certaines largesses du politicien local. Car tout se sait, mais personne n'en parle vraiment. Et en tout cas très rarement en public. Car ces esclavagistes ne se cachent pas, roulent dans de belles voitures, mais poursuivent leurs actions en toute impunité.

La semaine dernière encore, un camp de travailleurs immigrés a été découvert en plein centre d'Athènes : "82 clandestins ont été retrouvés travaillant dans des conditions sordides derrière des barreaux de fer et sous la surveillance de caméras dans quatre entreprises de fabrication de vêtements à Athènes. La police et les unités de sécurité sociale des fonds IKA ont perquisitionné les trois sociétés dans le disctrict de Patisia et dans la banlieue de Nea Ionia et ont trouvé les immigrés en train de travailler dans des conditions analogues à l'esclavage. Les personnes sans nom et sans papier, victimes de la traite des êtres humains et des gangs d'hommes d'affaires cupides, en captivité par leurs propres rêves d'un avenir brillant loin de chez eux."

Ces 82 clandestins vont sans doute se retrouver dans le nouveau centre de rétention.

L'inspecteur du travail Michalis Halaris a indiqué après cette découverte :

"Les gens avaient peur et étaient en mauvaise santé. Ils n'avaient aucune idée du droit du travail.Malheureusement il y a des entrepreneurs qui utilisent et traitent les immigrants de manière misérable. Les entrepreneurs devront faire face à des sanctions pénales."

Les immigrés clandestins, en plus de subir une situation de stress constant dans un pays en crise totale, en plus de se voir traités comme des esclaves par des hommes d'"affaires" sans scrupules, subissent aussi la haine des groupuscules d’extrême droite qui n'hésitent plus à les violenter devant une police qui semble reste inerte et passive devant ces violences.

Cet article de france24 revient sur une affaire récente, extrait :

"Ils étaient douze. Huit marchaient devant moi, quatre derrière moi. J'étais en train de rentrer, tout seul. J'ai d'abord reçu une bouteille d'eau dans le dos, alors je me suis mis à courir. Mais je n'ai pas pu m'enfuir. Ils m'ont attrapé, puis ils m'ont frappé la tête à coup de batte. Quand j'ai été à terre, ils ont continué à me frapper jusqu'à ce que j'arrête de bouger." Ce récit est celui de Reza Jholam, un jeune Afghan de 16 ans. En octobre, il a croisé le chemin du groupuscule d'extrême droite "Chryssi Avyi" ("Aube dorée") qui sème la terreur dans certains quartiers d'Athènes. Leur cible : les migrants.

Reza, adolescent un peu farouche arrivé l'été dernier en Grèce via l'Iran puis la Turquie, se confie dans les locaux de la Communauté afghane de Grèce. L’association se charge de donner quelques cours de grec aux nouveaux arrivants, de leur expliquer la culture du pays et ses règles élémentaires, de les orienter vers des ONG comme Médecins du Monde ou la Croix-Rouge. Désormais, elle les informe également des risques d'agressions racistes. "Nous leur distribuons une carte des quartiers d'Athènes où il vaut mieux éviter de marcher seul", explique son président Yunus Mohammadi.

Chryssi Avyi est aussi devenu un parti, qui, dans les sondages, obtiendrait autour de 3% d'intentions de vote. Ce parti est ouvertement néo nazi. Et il semble effectivement que la police se moque des traitements qu'ils imposent aux malheureux qui ont le malheur de les croiser dans la rue. Il y a quelques semaines, des grecs ont tenté de s'interposer devant un de ces groupes qui frappaient des immigrés. L'un d'entre eux s'est retrouvé à l'hôpital avec des blessures assez sérieuses.

Mais la lutte sociale s'engage aussi sur ce sujet et dernièrement, la Grèce est sortie manifester contre ces mouvements néo nazis, voir la carte du mouvement "anti-nazi protest" :

Anti-Nazi Protest

Carte du mouvement de protestation anti-nazi

Rien n'est simple en Grèce à l'heure de l'austérité. A l'heure où même le droit de participer à une fête nationale est supprimé. Beaucoup aujourd'hui parlent ouvertement d'une dictature. D'un Etat policier qui coupe toute volonté d'expression. D'un gouvernement qui est officiellement contre son peuple, de la pire manière qui soit. Le mot χούντα est sur toutes les lèvres aujourd'hui. χούντα veut dire junte en grec.

Et cette photo de la journée d'hier est très représentative de cette prise d'otage d'un peuple pendant sa fête de l'indépendance :

25 mars 2012 : la junte est de retour ?

25 mars 2012 : la junte est de retour ? (photo alexandros michailidis)

Le ministre Michalis Chrysochoidis a annoncé (source Ekathimerini) aujourd'hui qu'un programme de construction d'autres camps de rétention était en prévision, pour une capacité totale de 30 000 immigrés clandestins à l'horizon 2014. Ils seront parqués dans des sites militaires non utilisés. L'Europe financerait 250 millions d'euros dans l'aventure. Don ou ... prêt ? Il semble bien que l'Europe préfère payer des infrastructures à la Grèce pour que les immigrés ne pénètrent surtout pas dans les pays encore en "bonne" santé de l'union, alors que le travail et les perspectives fuient la Grèce.

Ces infrastructures militaires à l'abandon, que les collectivités locales avaient demandé pour une utilisation d'utilité publique, sans succès, vont donc devenir des zones de la honte grecque.

Une zone de la honte Européenne.


[edit 27/03/2012] Montage de Alex. Vrettakos des photos de Neapoli, Kozani, où sera créé le plus grand centre de rétention :