5 ans d'actualité indépendante sur les crises en Grèce

La défaite de l'Etat grec [The New York Times] [traduction]

11 mars 2012

Economie Politique Société crise Grèce traduction troïka

1597 mots   416       Comments

Aujourd'hui, traduction d'un article de  pour le New York Times, disponible ici et publié le 25 février 2012. Je remercie encore une fois Florence Arié pour ce travail solidaire de traduction. Quelques commentaires sont rajoutés entre crochets[].

La défaite de l'Etat grec

Une employée prête à sauter de l'immeuble le 15 février 2012.

Une employée prête à sauter de l'immeuble le 15 février 2012.

La première fois que j'ai visité Athènes, la ville était en flammes. C'était en décembre 2008, et des émeutes, suite à la mort d'un adolescent touché par une balle policière, secouaient toute la ville. Pendant plusieurs journées terrifiantes, on a frôlé l'anarchie.

À mon deuxième séjour, lors des élections d'octobre 2009 gagnées par les socialistes, je suis allé un soir au cinéma. Installé dans une belle salle néo-classique, j'ai vu venir un ouvreur, qui a vérifié que j'étais bien à la place qu'on m'avait vendue. Quel amusant contraste ! Dans ce cinéma, au moins, la loi c'était la loi.

La semaine dernière, je suis resté planté devant ce cinéma, qui s'appelle l'Attikon, abasourdi devant sa façade carbonisée. Il avait brûlé le 12 février, lors d'une folle soirée où des bandes de casseurs armés de cocktails Molotov s'étaient attaqués à des boutiques et des immeubles souvent historiques tandis qu'à quelques rues de là, le Parlement grec votait les dernières mesures d'austérité exigées par la troïka des prêteurs étrangers. La troïka (la Commission Européenne, la Banque Centrale Européenne et le Fonds Monétaire International) refuse de prêter encore 130 milliards d'euros sans sacrifices. Les Grecs refusent de faire des sacrifices sans se fâcher.

Au nez et à la barbe de 6000 policiers, ces bandes très mobiles (plusieurs dizaines de délinquants au total, selon des sources officielles) ont infiltré une immense manifestation, globalement pacifique, de 80 000 personnes [okeanos : 80 000 personnes officiellement - selon tous les témoigagnes, beaucoup, beaucoup plus], et plongé la ville dans le chaos. Une fois de plus, Athènes a brûlé. Une fois de plus, c'était l'anarchie. Mais à quel point ? Et la prochaine fois ?

Comment expliquer la situation de la Grèce, qui a trop emprunté et que ses créanciers mettent maintenant à genoux ? Est-ce le « mauvais élève » de l'Europe, plus corrompu et plus déréglé que ses voisins ? Est-ce un cas particulier, comme le prétendent ses créanciers, qui espèrent qu'après la restructuration de la semaine dernière, ils n'auront pas à faire la même chose pour les grosses dettes publiques d'autres pays mal en point de la zone euro ? Ou bien est-ce un signal d'alerte, qui nous montre comment l'écroulement de l'économie transforme un pays, ou ce que devient la démocratie quand les banques prennent le pas sur les institutions politiques ?

Tandis que les grands partis politiques paient le prix de leur propres erreurs, de l'austérité à laquelle ils se sont engagés, et des réformes qu'ils ont tenté de lancer, le nombre de chômeurs et de SDF augmente, et l'Union Européenne tente tout doucement de transformer ses institutions pour soutenir sa monnaie, face au rouleau compresseur des forces du marché. Il se passe quelque chose de grave et d'inquiétant : une démocratie est en train de se dissoudre sous nos yeux. Devant l'Attikon, la semaine dernière, je me suis demandé : quelle est la limite entre un état faible et un état vaincu ?

J'ai posé cette question à Thanos Veremis, un historien réformateur, partisan du Premier Ministre Lucas Papademos, l'ancien cadre de la Banque Centrale Européenne qui tente désormais de gouverner la Grèce jusqu'aux élections prévues au printemps. « La Grèce est un état fort mais vaincu, » m'a-t-il répondu presque joyeusement. J'ai regardé la pièce où nous nous trouvions. Nous dégustions un Earl Grey dans l'élégant Hôtel Grande Bretagne, sur la place Syntagma. Aux autres tables, sur le sol de mosaïques, des hommes politiques, d'anciens hommes politiques, un prêtre barbu en robe noire, et plusieurs hommes d'affaires tirés à quatre épingles penchés sur leurs ordinateurs portables. Si c'est ça, un état vaincu, ça fonctionne plutôt bien.

L'avenir de la Grèce se cache en grande partie dans les détails des 400 pages de l'accord financier que le Parlement a signé au début du mois. En plus des baisses de salaires, des hausses d'impôts, et des fermetures de services publics, il prévoit une présence permanente de la troïka, qui aura un rôle de surveillance, voire un vrai pouvoir exécutif. Ici, de l'avis général des réformateurs, cette intervention étrangère est la seule façon de remettre sur pied l'état grec. D'autres pensent que c'est le premier pas vers une colonisation de fait de la Grèce, au profit de l'Allemagne, au sein de l'Union. En tout cas, c'est un évènement majeur pour la démocratie européenne.

Certes, la classe politique grecque a capitulé, affaiblie [okeanos : mais très fortement enrichie] par des décennies de corruption. Mais la Grèce d'aujourd'hui ressemble moins à une démocratie occidentale qu'à une entreprise en pleine restructuration, dont les délicates affaires d'état sont réglées par des consultants financiers et juridiques extérieurs. Certains pensent que c'est inévitable pour un pays avec une telle dette. Mais où cela va-t-il mener ? Qui contrôle ces consultants de la troïka ? Qui guide les guides ?

Les Grecs d'aujourd'hui sont en proie à une douloureuse angoisse, fatigués de vivre une crise permanente, sans catharsis en vue ; de ne pas connaître l'avenir de leur pays ; de ne pas saisir qui dirige la Grèce ou l'Europe (sont-elles seulement dirigées?) ; de ne pas comprendre ce qui leur est arrivé. Au début du mois, j'ai parlé à un ami d'Athènes. « Ma mère a fini par le faire, m'a-t-il dit. Ça fait longtemps qu'elle y pensait, mais aujourd'hui elle l'a fait. Elle a retiré toutes ses économies de son compte en banque. » La mère de mon ami, une fonctionnaire, a été une des dernières de son cercle d'amis. Le dernier accord sur la dette était censé rétablir la confiance, encourager les Grecs à remettre leur argent à la banque. Mais pour l'instant, rien n'a changé.

On a récemment vu aux nouvelles un jeune couple menacer de sauter du haut d'un immeuble. Ils travaillaient tous les deux pour un service public qui fournit des logements professionnels. Ils étaient inquiets pour leur avenir et pour leur enfant malade, car avec les mesures d'austérité, leur service va fermer. Ce drame résume bien le désespoir ambiant : les salariés se battent pour ce qu'ils estiment être leurs droits (la base même des protections sociales européennes) mais que les créanciers de la Grèce voient de plus en plus comme des privilèges provisoires, désormais trop onéreux. C'est sur ce point que se joue la bataille de l'avenir de l'Europe.

À l'automne dernier, j'ai rencontré Andreas Deliyannis, 55 ans environ, qui avait perdu son emploi de vendeur de pièces détachées automobiles. « On ne se fait plus d'illusions. Pas sur soi-même ou le pays, mais sur le cours des choses en général, m'a-t-il expliqué dans un café du quartier chic d'Athènes où il vit. C'est comme une guerre sans arme. À la guerre, on voit contre quoi on se bat. Là, c'est un ennemi invisible. »

En Grèce, aujourd'hui, on se sent vraiment à l'avant-poste de quelque chose : de la dissolution d'un ordre économique, de la transformation ou de la chute des idéaux qui ont fait naître l'Union Européenne. Après la deuxième guerre mondiale, les pays d'Europe de l'Ouest se sont liés par des traités dans l'espoir que leur alliance économique ferait s'éloigner les menaces de guerres. Mais on dirait bien que l'économie, ça ne suffit pas. Dans « Une grande illusion ? », un essai prémonitoire sur l'Union Européenne datant de 1996, Tony Judt disait que « croire que les institutions et les affinités économiques se transposent forcément, naturellement, dans le domaine politique et social », c'est « faux et réducteur ».

Ces affinités, en l'état, ne sautent plus aux yeux. La Grèce, rongée de dettes, et l'Allemagne, dépendante de ses exportations, sont bien forcées de rester sous le même toit, et pour l'instant en tout cas, elles continuent à se supporter au nom de l'Union Européenne. « Ou on reste ensemble, et on fait tous des sacrifices pour rester ensemble, ou on décide de divorcer, mais ça risque de ne pas être joli-joli, de prendre des décennies, et de briser d'autres mariages, » me disait il y a peu George Papaconstantinou, l'actuel ministre de l'environnement, ancien ministre des finances [okeanos : qui a signé avec G. Papandréou le premier mémorandum de 2010, sans la majorité des 2/3 du parlement, qui rendrait ce texte illégal en regard de la constitution grecque].

Les Grecs ne se sentent pas à part. Ils ressentent même parfois une joie sombre à l'idée de partager un jour leurs malheurs. « Nous sommes une bombe à retardement, » me disait la semaine dernière un employé de bureau, Elias Darlas, en vendant ses chapelets traditionnels dans le centre d'Athènes. C'est comme pour le printemps arabe, si ça a explosé ici, ça arrivera ailleurs. »