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Athènes : le visage hideux de l'austérité [The New York Times] [Traduction]

8 mars 2012

Economie Les indispensables Société austérité Grèce

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Nicholas D. Kristof
Nicholas D. Kristof (Damon Winter/The New York Times)

Aujourdhui, traduction d'un article de Nicholas D. Kristof pour The New York Times (disponible à cette adresse). Je remercie Florence Arié pour cette traduction :

L'Europe a déclaré la guerre à Keynes, et c'est Keynes qui est en train de gagner.

Aux USA, les Républicains prétendent que le plan de relance d'Obama est un échec et appellent à des coupes budgétaires profondes. Si vous voulez voir ce que cela donnerait, faites donc un tour en Europe, surtout en Grèce.

Bien-sûr que la Grèce avait besoin de se secouer et d'engager des réformes économiques, mais l'austérité à la mode Républicaine a plongé le patient dans le coma. Si l'on compare les économies européennes, qui continuent à plonger, au début de reprise américaine, on est bien content d'être américain et de profiter du plan de relance d'Obama.

Ici à Athènes, on est frappé par les feux de circulation hors-service, les mendiants farfouillant dans les poubelles pour se nourrir, les ruines noircies de boutiques brûlées lors des émeutes. J'ai même parlé à un SDF qui s'exprimait dans un parfait anglais très britannique.

Cet homme, Michael A. Kambouroglou, 35 ans, dit avoir étudié la littérature anglaise à Cambridge et travaillé des années dans le tourisme, dernièrement dans un hôtel 5 étoiles. Il m'a dit qu'il avait bien vécu jusque là, voyagé aux États-Unis et dans le monde entier, jusqu'au jour, l'an dernier, où l'effondrement de l'économie l'a rattrapé et où il s'est fait licencier.

« Franchement, je n'aurais jamais cru que ça pouvait m'arriver, se souvient-il. Ça m'est tombé dessus comme ça. » M Kambouroglou dit que tous les matins, il part frapper aux portes à la recherche d'un emploi, mais qu'avec l'état de l'économie, cela lui paraît sans espoir. Ici, le taux de chômage est de 21% (48% chez les jeunes) et l'Union Européenne prévoit que l'économie grecque (comme celle de toute l'Europe) va continuer à se contracter cette année.

Quand M Kambouroglou a épuisé ses économies, il s'est installé sous un pont d'Athènes. Ce genre de situation est courant. Quelque 250 000 Grecs reçoivent des repas gratuits distribués par des églises et des foyers, selon l'Église Orthodoxe.

Certes, la Grèce dépensait trop et devait se réformer structurellement. Alors que le reste de l'Europe allait bien avant la crise (la vision américaine caricaturale d'une Europe socialiste en déclin est une vaste exagération), la Grèce était bel et bien en très mauvais état. Par exemple, pour un chef d'entreprise, voilà comment fonctionnent les impôts : au lieu de payer, disons, 100 000 $ d'impôts, vous donnez 40 000 $ à l'État, 20 000 $ en dessous de table au percepteur, et vous gardez 40 000 $.

Les Républicains ont raison de critiquer les largesses de l'État grec : le secteur public était surdimensionné, les retraites anticipées parfois aberrantes, et les rigidités du marché du travail gênaient la compétitivité de la Grèce. Mais le problème, ce n'était pas l'état-providence : la Grèce a une bien moins bonne couverture sociale que l'Europe du Nord. Non, c'était la corruption, l'inefficacité, et le contournement des lois.

J'ai parcouru la Grèce en voiture, et la conduite ici m'a paru simple puisqu'on n'applique pas le code de la route. Si on se heurte à un sens interdit, on y va quand-même. Les Stop sont facultatifs. Les panneaux d'interdiction de doubler dans un virage veulent juste dire : allez, doublez et faites vos prières. Quand une économie toute entière fonctionne sans règles, il y a un problème.

Et pourtant, au lieu de réformes structurelles et d'une meilleure collecte de l'impôt, ce qui a changé jusqu'ici, en Grèce, c'est qu'on a opéré d'énormes coupes budgétaires. Et comme ailleurs en Europe, l'austérité en pleine récession a fait empirer la situation, exactement comme le prévoyait John Maynard Keynes.

Il n'y a certes pas de solutions toutes simples pour la Grèce, mais celle-ci, de toute évidence, ne marche pas. « Ça risque de finir par une révolution sociale, » dit sombrement M Kambouroglou. C'est bien pessimiste, mais moi, j'ai l'impression que le dernier plan de sauvetage sera un échec (même s'il retarde les échéances, ce qui est peut-être son seul objectif) et que la Grèce risque de quitter la zone euro. En tout cas, ces plans de sauvetage semblent plus destinés à sauver les banques françaises et allemandes que la Grèce.

De très nombreux Grecs abandonnent leur pays et partent en Europe du Nord ou en Australie. Le désespoir est aussi épais que les brumes matinales du Péloponnèse.

« L'État ne fonctionne plus », titrait récemment un journal athénien, The Kathimerini.

C'est exagéré, mais les écoles, les hôpitaux et les services sociaux sont ravagés. Le personnel de certains foyers pour malades mentaux n'a pas été payé depuis six mois, et l'électricité y est coupée. « Et ça va empirer, » déclare le Dr Cristos Panettas, psychiatre-chef de l'Hôpital Psychiatrique d'Attica.

L'une des premières crises économiques occidentales de l'histoire s'est produite à Athènes, au Ve siècle avant Jésus Christ. Heureusement, c'est le grand Périclès qui régnait alors à Athènes, et, keynésien avant l'heure, il n'y répondit pas par des réductions budgétaires.

Au contraire, il lança des grands travaux et fit construire le Parthénon. Je suis passé au Parthénon l'autre jour, en quête d'inspiration. Une guide, Miranda-Maria Skiniti, y repensait sans mâcher ses mots : « Ce qu'il nous faut aujourd'hui, c'est un Périclès . »

Voilà une sagesse toujours d'actualité pour les Grecs et les Européens. Comme pour les Américains.

Qui est notre Périclès moderne ? Ou se cache-t-il ?