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Explication du plan “d’aide” à la Grèce (et surtout aux banques…) [Olivier Berruyer - www.les-crises.fr]

3 mars 2012

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Suite de l'analyse - comme chaque fois précise, pertinente et précieuse - de l' "aide" accordée à la Grèce, par Olivier Berruyer. Je vous conseille fortement de suivre son blog, un des sites majeurs pour comprendre les crises que nous traversons, avec des graphiques et des explications claires.

Le Ratio Dette sur PIB de la Grèce fin 2011

Comme nous l’avons vu, la dette grecque fin 2011 était d’environ 355 Md€. Avec un PIB de 220 Md€, on a donc :

dette grecque

un ratio Dette / PIB fin 2011 de 161 %.

La détention de la dette grecque

dette grecque

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(Pour mémoire, la liste détaillée figure dans ce billet)

En mai 2010, l’Union européenne a accordé 53 Md€ de prêts à la Grèce, et le FMI 20 Md€. C’est l’utilisation à ce jour de la fameuse ligne de crédit de 110 Md€ – il reste donc encore 37 Md€ de “promesses de prêt”.

La BCE a par ailleurs racheté sur le marché secondaire à des investisseurs pour 55 Md€ de dette. En ajoutant 27 Md€ de prêts publics divers, on arrive ainsi à 155 Md€ de dette grecque détenue par le secteur public international, qui n’est pas concerné par la restructuration.

La Participation du Secteur Privé

Arrive alors la fameuse “participation du secteur privé”, qui doit encaisser des pertes “volontairement”.

En effet, la Grèce va proposer à un investisseur ayant une obligation de 100 de l’échanger volontairement contre :

  • une obligation grecque valant 31,5, d’échéance 30 ans
  • plus une obligation du FESF de 15, d’échéance 1 an (pour la moitié) et 2 ans (pour l’autre moitié)
  • plus une obligation qui ne produira un intérêt de 1 % que quand la croissance reviendra

Les 2 étant de loi anglaise (donc il est plus dur de faire défaut…) et compensées par… ClearStream (sic.).

Soit 53,5 % de perte faciale. Mais comme les obligations auront un taux d’intérêt très faible de :

  • 2 % jusqu’en 2015,
  • 3 % de 2016 à 2020
  • 3,65 % en 2021 (il ne faut pas chercher à comprendre…)
  • et 4,3 % entre 2022 et 2042

la perte comptable est en fait de plus de 70 %.

Pour les plus concernés, le détail de la tonte l’opération est consultable ici, sur le site de l’Agence de la Dette Grecque, la PDMA.

Toutefois, rien n’oblige un détenteur à accepter l’échange. S’il ne le fait pas, la Grèce est censée lui rembourser ses 100 à l’échéance – sauf si elle fait défaut d’ici là. Mais à 70 % de coupe, on a bien affaire à un défaut sélectif, comme l’on souligné Standard & Poor’s et Fitch en dégradant à ce niveau la note de la Grèce. Pour ces agences, la Grèce a bel et bien fait défaut. D’un type particulier, mais c’est un défaut.

Au contraire, l’ISDA qui gère les CDS a décidé hier que ce n’était pas un défaut, et donc que les CDS ne marcheraient pas. D’un côté, cela n’est pas scandaleux, car un investisseur qui ne veut pas prendre des pertes le peut très simplement – en refusant l’échange. D’un autre, comme l’ISDA est surtout composée de banques, cela revient à dire que les assureurs viennent de décider qu’en fait le sinistre n’avait jamais eu lieu, et donc qu’ils ne paieront rien. Amusant non ? La prochaine fois, au lieu d’acheter un CDS pour vous assurer, brûlez directement l’argent, cela fera au moins des économies de chauffage…

Quoi qu’il en soit, on comprend qu’un investisseur qui a une obligation grecque de 100 d’échéance mi-mars n’a aucun intérêt à l’échanger contre 46,5 à échéance 2042 alors qu’on va la lui rembourser à 100 s’il la garde…

Voici donc mon estimation des taux d’acceptation (pifométrique donc discutable, mais je suis assez confiant…) :

dette grecque

ce qui, pondéré des volumes, donne un taux moyen d’acceptation de 77 % environ POUR LE SEUL SECTEUR PRIVÉ.

La Grèce a d’ailleurs introduit la semaine dernière rétroactivement dans ses obligations une Clause d’Action Collective (CAC) obligeant tous les créanciers à subir l’échange si le taux moyen d’acceptation est inférieur à 66 %.

Sous l’hypothèse “77% de participation”, l’opération aboutira à un effacement de dette (à hauteur de 46,5 % = 31, 5 % + 15 %) de :

dette grecque

On arrive ainsi à un effacement facial de 105 Md€ – ce qui est colossal.

On note aussi que c’est l’attente de l’Eurogroup – dont voici le court communiqué du 1er mars en anglais (c’est plein de vide – ils espèrent juste que les investisseurs privées vont volontairement accepter de se faire tondre d’apporter leurs titres en masse).

Mais c’est loin d’être fini…

Les nouveaux prêts

En effet, si la dette grecque diminue fortement par le biais des opérations précédentes, elle augmente immédiatement en raison de nouveaux prêts octroyés par l’Union européenne et le FMI :

  • 23 Md€ au titre des prêts à 2 ans du FESF ;
  • 40 Md€ qui vont servir à recapitaliser les banques grecques (qui feraient faillite sans cela) ;
  • environ 4 Md€ au titre des amortissements à opérer en 2012 pour les détenteurs ayant refuser de participer à l’échange.

Enfin, des nouveaux prêts de l’Union européenne sont nécessaires pour financer le déficit 2012 d’environ 20 Md€ :

dette grecque

Au total, la dette grecque passerait donc seulement de 355 Md€ fin 2011 à 333 Md€ fin 2012, soit à peine 20 Md€ de moins au final…

La dette serait alors distribuée ainsi fin 2012 :

dette grecque

Enfin, le PIB étant attendu en baisse pour la 4e année consécutive, à hauteur de -5 %, le ratio deviendrait 159 % :

dette grecque

dette grecque

C’est donc une légère amélioration, mais très en dessous de ce qu’on nous présente à longueur de temps – vous savez, les 130 Md€ d’aide voire 237 Md€, quand on additionne des choux et des carottes…

Cependant, il suffit d’observer les 6 prévisions qu’a réalisées le FMI depuis 18 mois :

dette grecque

pour comprendre que personne ne maîtrise vraiment l’évolution de la dette grecque… Alors les 120,5 % en 2020 voire 100 % en 2030, c’est une vaste blague, à visée de propagande…

En attendant, le rapport (anciennement) secret de la Troïka de février 2012 sur les perspectives de la Grèce est téléchargeable ici (en anglais).

Épilogue : les futurs besoins

Au final, fin 2012, 87 Md€ de plus auront été prêtés par l’UE et le FMI à la Grèce.

Quid à partir du 1/1/2013 ?

La Grèce aura alors 2 besoins :

  • le financement de son déficit – qui aura une charge moindre d’intérêts suite aux restructurations ;
  • le roulement de la dette non échangée.

L’amortissement des bonds émis en 2012 commencera dans 11 ans.

Restera donc de disponible (130 Md€ – 87 Md€ =) 43 Md€ à utiliser les années suivantes en cas de besoin, sans que l’on sache s’il faut rajouter ou non le solde de 34 Md€ du 1er plan de 110 Md€ (34 Md€, ça va, ça vient de nos jours…). Ce chiffre hallucinant de 130 Md€ a en effet été lancé pour “rassurer les marchés” sans détail de sa composition…

Enfin, il faudra aussi que la Grèce commence à rembourser les prêts de l’Union Européenne et du FMI (je n’ai pas l’information du début ni des modalités de remboursement – si quelqu’un les trouve, merci de me les indiquer…). Ce qu’elle ne pourra guère faire à mon avis…

Donc, de là à dire que le ratio va baisser fortement… (surtout bien malin qui peut dire quand la Grèce sortira de la Dépression avec la potion d’austérité délirante qu’on lui fait avaler) Même le FMI note que le ratio va monter dans les 2 années qui suivront…

C’est ce qui m’inquiète : on voit le tour de passe-passe qui a consisté à remplacer des prêteurs privés par des États, et donc à transférer le risque de défaut. Soulignons en fait qu’on a surtout déplacé le risque d’un défaut grec pesant sur des investisseurs privés vers un défaut italien (par exemple) pesant sur les prêteurs de l’Italie – le contribuable ne paiera jamais de telles sommes… Mais le souci est ce qui va se passer le jour où la Grèce ira dire à l’Allemagne et à la France qu’elle ne pourra pas les rembourser. Comment cela sera-t-il géré politiquement, quelles conséquences pour l’Eurozone ?

Jusque-là, tout va bien…


dessin humour cartoon grece

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© Mix & Remix

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