5 ans d'actualité indépendante sur les crises en Grèce

Pablo Picasso … et notre esprit de résistance volés [Panagiotis Grigoriou]

12 janvier 2012

Invités austérité crise Grèce Panagiotis Grigoriou témoignage

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3ème article de Panagiotis Grigoriou, historien et ethnologue. Il témoigne sur son blog de l'aggravation -rapide- de la situation Grecque, depuis l'intérieur. Je ne peux que vous encourager à suivre son blog régulièrement. Je le remercie au passage pour ses écrits et sa gentillesse de m'autoriser à publier quelques-uns de ses articles ici. Okeanos

Pablo Picasso "Tête de femme" - 1939

Les fêtes terminées nous passons carrément au rouge. Dans le bus c'est le silence et à l'extérieur une circulation fluide. La Grèce ne véhicule plus son rêve. Le grand reste n'y est plus. Les citoyens dépriment et répriment leur colère comme ils peuvent. Déjà qu'un gâteau d'anniversaire chez les voisins de palier devient une grande occasion pour une psychanalyse par groupe.

 «C'est pour notre fils … sinon pas d'anniversaire pour nous». Sinon rien, c'est évident. Le cabinet dentaire de papa est sur le point de fermer. «Souvenez vous ici, ce même anniversaire en 2008 ?». Ce n'est que depuis cet automne 2011 que nous nous rendons vraiment compte de l'irréversible. «Je ne veux pas partir en Angleterre ou en Allemagne .. exercer en tant que dentiste. Ici j'ai investi, ici il y a mes liens, ma famille, ils veulent nous faire quitter notre pays ces salopards, ils nous tuent et j'ai envie de tuer. Pour ne pas devenir fou, je passe mon temps à assembler des miniatures, avions, bateaux … petits soldats». En effet, une pièce entière. Parmi les invités, une psychiatre travaillant pour l'hôpital public. La seule à rester souriante. «Ça ira. Tout doucement. La semaine dernière, nous avons récupéré une femme la petite quarantaine. Cadre dans une grosse boite de pub, mais licenciée depuis peu car la société a déposé son bilan. La pauvre femme, elle s'est rasé le crane et elle était sortie dans la rue en hurlant. Mais elle va mieux, je vous assure, nous la gardons en hospitalisation durant un petit moment seulement. Tout ne fout pas le camp».

Pirée 10/01/2012

Pirée 10/01/2012

C'est exact. Une petite église sur l'avenue d'Athènes, parmi le buildings à moitie vides, dévoués aux divinités marchandes, une autre toute imposante à proximité d'un certain habitat en ruines. Paradoxalement Lada – Hellas, le revendeur en Grèce des la rusticité automobile russe est encore là. Tout près, d'autres marques ont plié bagages et boulons. A la radio et dans la presse on s'occupait hier Lundi de la rentrée de l'affaire Kimon Koulouris. La veille au soir, cet ancien député et ex-ministre P.S. avait grillé un certain nombre de feux rouges au volant de sa Mercedes. La police l'interpèle. Selon la version la mieux rependue à travers la presse, il aurait agressée verbalement les policiers (son permis de conduire étant en plus périmée), et il a tenté à prendre la fuite, blessant légèrement un agent en démarrant brusquement sa voiture. Finalement il a été laissé en liberté. Le communiqué de la Police, laconique, tente de ramasser … l'affaire. Mais les policiers syndicalistes sont en colère. Et il le font savoir par communiqué officiel. Koulouris dément partiellement les faits et «l'enquête» est en cours. Mais ce qui compte dans l'imaginaire collectif, plus que les faits, c'est la ré-construction de leur causalité. Il suffit de lire les réactions sur Internet ou de les entendre à la radio lorsque les auditeurs appellent en direct: «Ah ces flics, ils ont tabassé la moitie de la Grèce depuis deux ans et voilà qu'ils laissent libre cette espèce de vermine qui blesse un de leurs».


Achat d'or et pas seulement (Le Pirée 10/01/2012)

Achat d'or et pas seulement (Le Pirée 10/01/2012)

Heureusement que la plus vieille ligne du métro a été rénovée. C'est agréable. Plus de bruit et surtout la ponctualité. Terminus le Pirée. Voyage au bout de la ligne ? Plus tout à fait. Devant le grand port; les nouveaux marchands acheteurs d'or sur gage ou pas, viennent d'ouvrir leurs boutiques. J'ai remarqué qu'une ancienne sandwicherie après sa faillite devient un de ces commerces … after age. Les politiques, P.S. en tête, sous le patronage amicale de la Troïka ont rendu paraît-il la procédure si facile. Quiconque ouvre sa boite à sardines dorées, et il y en a partout. D'où sont-ils venus ces gens, où, et surtout comment ont-ils fait pour posséder tant d'argent à dorer, et surtout à blanchir. Eh oui, les occupants n'arrivent jamais tous seuls, il y a les trafiquants d'en haut qui … traitent de ce qui en reste de la structure économique et des ressources naturelles, puis les petits vautours d'en bas qui voient la vie en rose, buvant le dernier petit lait de l'ultime solvabilité citoyenne. Voilà du développement durable juste le temps d'une rafle car la solution finale est pour bientôt. Nous le sentons. En plus, notre presse prétend que pour une partie, ces bijoux se transforment en lingots et sous cette forme arrivent en Allemagne, pour plus de sécurité. Donc, y compris dans les rames de la ligne du Pirée on commente et on rumine : «Escrocs, ils emmènent tout en Allemagne, comme leur argent déjà, l'autre à la radio ce matin avait raison Merkel est une mal b...». (Effectivement il s'agit des … appréciations du journaliste Trangas sur Real FM, émission de la zone matinale ce mardi 10 janvier : «N'oubliez pas chers auditeurs que cette mal b... est une ennemie de la Grèce ...», en effet Trangas a utilisé ces mots en les tranchant pour des raisons évidentes mais tout le monde a compris. L'argumentaire n'est pas politiquement brillant certes, mais sa force dans les représentations et l'imaginaire collectif est assez révélateur du ... jardin d'acclimatation de la culture de guerre dans lequel nous agitons nos pioches) !

Donc c'est déjà certain, l'Allemagne n'est plus si populaire chez nous. Le président Sarkozy non plus, mais c'est davantage sur son nom que les insultes de l'homme de la rue tombent, plutôt que sur la France. Ce qu'on se dit aussi de plus en plus par contre, c'est que la grande fautive est la bancocratie. Jamais dans un laps de temps aussi court, une vérité si bien dissimulée durant trois décennies, sinon davantage, n'a pu apparaître au grand jour. Certes, elle est brulante, les citoyens ne savent pas que faire d'elle, telle cette dame dans le métro, s'adressant à sa voisine plus âgée : «On les connait mais ils nous tiennent. On meurt de faim mais cela ne bouge pas. Je m'en fiche de moi-même, mais j'élève seule un enfant, je vais retravailler, sinon je finirai p... tu vois. Je travaillais aussi comme serveuse mais la taverne est sur le point de faire faillite». «Et si tu partais sur ton ile ? Il y a tant de restos, l'été finira par arriver … c'est la saison». «L'été nous ne savons même pas si nous n'allons pas nous entretuer pour une bouchée de pain, il y n'y aura peut être plus ce choléra de l'euro mais ce n'est pas pour autant … je ne sais pas, même les gens sur l'ile ne savent rien». «Tu as raison, l'euro c'est le choléra et nos gouvernants c'est la peste … on est fichus... tout le monde vole, y compris dans nos musées, t'as vu aux infos ?»

C'est bien la toute dernière nouvelle, si malheureuse et énorme pour avoir évincer l'épisode trivial du «socialiste» Koulouris, sa Mercedes et les feux rouges. À la pinacothèque nationale, des œuvres de grande valeur artistique ont été volées. Parmi le butin des voleurs dans la nuit de dimanche à lundi, un tableau cubiste de Picasso, un autre de Piet Mondrian et un dessin du XVIIe siècle italien. L'huile de Pablo Picasso «Tête de femme», date de 1939, et en 1949, cette œuvre a été offerte par l'artiste au pays, "dans le cadre d'une donation d'artistes français", pour honorer la résistance grecque au nazisme. Dans la symbolique, se faire dérober ce tableau en ce moment c'est de l'histoire qui se mord la queue.

Mais il n'y a pas que l'histoire … Dans la presse économique on prétend que la filiale de Carrefour en Grèce est à deux doigts de la faillite. Elle chercherait en vain de trouver preneur de sa participation (50%) - l'acteur local Marinopoulos détient l'autre moitié, ses dettes s'élevant à 100 millions d'euros, les fournisseurs n'ont pas reçu de règlements pour des produits livrés il y a dix mois, l'industriel même FAGE (produits laitiers) vient d'interrompre la collaboration avec la multinationale française, débandade dans un pot de yaourt ? (www.inews.gr/Σοφοκλέους-in.htm 10/01/2012).

Pas loin du Pirée, dans un building luxueux appartenant à un armateur, on se raconte entre salariés heureux que le secteur ne sera jamais touché par la crise, y compris par temps de guerre. Loin des rames du métro, au-delà des «gondoles» de Carrefour, le grand large des pétroliers et des porte-conteneurs. La mondialisation et ses vagues. Les capitaux des armateurs sont bien au chaud quelque part dans le monde, intouchables. A l'abri. Pauvre Picasso ?

Qui sait ? Car c'est également depuis le Pirée qu'aujourd'hui, Mikis Theodorakis (notre compositeur mondialement connu et ancien résistant de 1940 et de la dictature des colonels), vient de dévoiler un nouveau mouvement politique de «Résistance grecque Démocratique et Populaire» (en grec l'acronyme ELLADA est aussi le nom de notre pays).

Le Pirée 10/01/2012

Le Pirée 10/01/2012

Allons nous retrouver un jour notre tableau … de Picasso ?