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Les lumières s'éteignent à Athènes - Petros Markaris [traduction]

5 janvier 2012

Les indispensables Société Athènes crise Grèce traduction

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Petros Markaris, September 2007

Petros Markaris, Septembre 2007 - photo Justus Nussbaum

"Les lumières s'éteignent à Athènes» est un article de Petros Markaris, paru le 1 décembre 2011 dans "Die Zeit". Petros Markaris est écrivain, dramaturge et scénariste grec. Il est notamment l'un des scénaristes de " L'Eternité et Un Jour ", palme d'or au 51ème festival de Cannes en  1998.

Pour plus d'information, voici un portrait de Petros Markaris sur Arte.

Cette traduction est une "double traduction" : traduit de l'allemand vers l'anglais sur ce blog, j'ai trouvé intéressant de le traduire en français pour le partager ici.

Bonne lecture ! - Okeanos

L'article traduite en français :

Outre le Parlement, avec ses sept partis politiques, nous avons un autre système, en parallèle, en Grèce, qui se compose de quatre partis : quatre blocs dans lesquels notre société a éclaté à la suite de 18 mois de crise financière. L'aggravation continue de la crise et la lutte pour la survie quotidienne n'a pas rapproché ces groupes. Au contraire, ils sont devenus de plus en plus éloignés les uns des autres. Les coalitions se forment entre ces factions, autant que dans une guerre de tranchées.

Le "parti des Profiteurs"

D'abord, il y a le "parti des profiteurs". Il comprend les entreprises qui ont bénéficié du système de patronage des trente dernières années, dans les entreprises de construction en particulier. Il a été à son apogée dans la course aux Jeux Olympiques de 2004, lorsque l'Etat lui a proposé des contrats de construction lucratifs.

Mais les membres du "Parti des profiteurs" sont également les entreprises qui approvisionnent les organismes publics, comme par exemple, les entreprises qui fournissent l'équipement médical et les fournitures pharmaceutiques pour les hôpitaux publics. Les Grecs commencent seulement maintenant à comprendre la manière dont l'argent a été gaspillé. Jusqu'à récemment, les hôpitaux eux-mêmes étaient responsables de l'achat de fournitures pharmaceutiques et d'équipements médicaux. Le Ministère de la Santé a désormais centralisé l'achat des produits pharmaceutiques ; les données des dépenses antérieures, font état de 9.937.480 €. Il s'avère maintenant que les médicaments ne coûtent que 616 505 €, soit seulement 6,2% du montant précédent !

Sans les nouvelles mesures d'austérité, ce chiffre n'aurait pas changé. Ce sont ces profiteurs, ces entreprises de construction et ces agents d'approvisionnement qui cultivaient une alliance efficace avec les partis politiques et les ministres qui étaient au pouvoir, à quelque moment que ce soit. Tout le monde dans l'appareil de l'Etat était au courant de ces intérêts entremêlés et des coûts qu'ils avaient pour le grand public, mais personne ne disait rien. Non seulement parce que les partis empochaient des dons massifs mais aussi parce que ce secteur des affaires corrompus finançait les campagnes électorales des députés et sécurisait des emplois bien rémunérés pour les membres de leurs familles.

On pourrait aussi l'appeler le "parti des profiteurs" le "parti de la taxe des roublards", car ils ont tous -encore- échappé à l'impôt, notamment les indépendants professionnels bien rémunérés comme les médecins et les avocats. Quand un grec va voir le médecin, le médecin lui dit: «La visite coûte 80 €, mais si vous voulez un reçu, il vous en coûtera 110 €." La plupart des patients ne prennent donc pas le reçu et économisent 30 €. De bonnes relations avec les partis au pouvoir respectifs signifie que les organismes d'État tolèrent le système et regardent tranquillement ailleurs.

Le "bloc des citoyens démunis", d'autre part, ne cesse de croître. Beaucoup ne peuvent même pas gagner assez d'argent pour payer leur part du coût des prescriptions. Alors, que font-ils? Ils se tournent vers "Médecins du Monde", qui dispense certains médicaments gratuitement. Les deux cliniques de "Médecins du Monde" à Athènes étaient normalement destinés aux immigrants démunis qui pagayaient en canot depuis l'Afrique. Maintenant, un nombre croissant de Grecs demandent de l'aide. Certains jours, il y a jusqu'à un millier de personnes faisant la queue chez «Médecins du Monde", y compris des diabétiques qui ne peuvent plus payer leur insuline.

La misère des immigrés s'est propagé aux Grecs. Il y a six mois, quand j'ai ouvert la porte du balcon et regardé vers le bas dans la rue, j'y ai vu des réfugiés fouiller dans des poubelles pour trouver quelque chose à manger. Durant les dernières semaines il y a aussi de plus en plus de Grecs. Ils ne veulent pas montrer leurs difficultés, donc ils font leur tournée des bennes à ordures aux premières heures du matin, quand seule une poignée de gens sont dans la rue.

Les profiteurs et les roublards n'ont pas de tels problèmes bien sûr. Ils ont à peine senti la crise. Bien avant que la crise éclate, ils avaient transféré leur argent sur des comptes bancaires à l'étranger. Au cours des 18 derniers mois, environ six milliards d'euros ont été perdus par les banques grecques au profit des banques à l'étranger, en particulier les banques suisses, qui se frottent les mains de jubilation.

Il y a aussi les profiteurs qui, en parfaite intelligence avec les partis de gauche au Parlement, militent pour un retour à la drachme. Ils font le pari qu'ils pourront multiplier leurs richesses de plusieurs fois et qu'ils seront en mesure d'aller tranquillement acheter un nombre considérable de biens de l'Etat. Indépendamment de la question de l'Euro ou de la drachme, l'Etat grec est obligé de privatiser une partie considérable de ses biens.

La troisième coalition fatidique est celle entre le gouvernement grec et les agriculteurs, qui sont également membres du "Parti des profiteurs". Depuis que la Grèce a rejoint la Communauté Economique Européenne (CEE) en 1981, tous les gouvernements ont pleuré sur le sort des "pauvres agriculteurs grecs" qui méritaient une vie meilleure. Les agriculteurs ont depuis longtemps sécurisé leur vie grâce aux subventions agricoles de l'Union européenne.

Les subventions ont été indistinctement remises aux agriculteurs, sans aucune vérification pour s'assurer qu'elles correspondaient à une production réelle. Les agriculteurs ont enterré leurs produits, ont déclaré de faux chiffres et recueilli l'argent. De plus, la Banque agricole de Grèce leur a donné des prêts généreux qui n'ont pas encore été remboursés. Les amis des agriculteurs dans les partis au pouvoir ne pouvaient néanmoins pas être poussés à agir. Ils avaient besoin du vote agricole. La Banque agricole de Grèce est maintenant en faillite, mais les agriculteurs traînent toujours autour des villages dans leurs jeeps Cherokee.

Le "parti des Martyrs"

Le deuxième des quatre blocs dont la Grèce est constitué pourrait être appelé le "Parti des Justes". Je préfère l'appeler le "Parti des Martyrs". C'est le parti des propriétaires de petites et moyennes entreprises et des personnes qui travaillent pour eux, et les indépendants comme les chauffeurs de taxi et les réparateurs. Ils réfutent l'image que de nombreux Européens ont des Grecs décontractés qui répugnent à travailler. Bien que le "Parti des Martyrs" soit le plus important des blocs extra-parlementaires, il est trop faible pour forger des coalitions, ce qui explique pourquoi il est exploité de toute part. Les martyrs ont été les plus durement touchés par la crise, d'où le nom.

Le coup le plus dur pour les petites et moyennes entreprises a été la récession. Chacun peut s'en rendre compte à la vue sombre de magasins vides partout dans Athènes, même dans les quartiers commerçants plus haut de gamme tels que la rue Patission. Patission, comme les Athéniens l'appellent, est la plus ancienne des trois longues rues qui traversent le centre d'Athènes et est le boulevard de la classe moyenne. Je connais très bien la rue, puisque je vis à proximité. Patission a toujours été faiblement éclairé, mais cela n'a pas d'importance, parce que les vitrines brillaient avec tant d'éclat. Dernièrement, la rue est très obscure, une boutique sur deux a fermé ses portes. Les quelques magasins qui ont survécu vivotent avec des soldes.

Aiolou Street, dans le centre-ville, une rue commerçante traditionnelle à faible revenu, s'annonce encore plus désolée. Il y a encore quelques magasins ouverts, mais ils sont vides. Pas de clients. Aiolou Street est devenue un passage piéton, sans piétons. "Combien de temps puis-je tenir?" demande le propriétaire d'une petite boutique des vêtements pour hommes où j'ai acheté une paire de chaussettes. "Les jours passent et aucun client n'entre". Dans le même temps, vous y penser deux fois avant d'entrer dans un magasin, car une fois que vous y êtes, le propriétaire de la boutique vous parle la façon dont les choses vont mal. Une femme avec un magasin de vêtements pour hommes ne pouvait pas tenir : alors que je marchais le long d'Aiolou Street hier, j'ai remarqué que sa boutique, elle aussi, avait fermé.

Un ami de ma sœur travaille dans une petite entreprise de construction qui construit des petites maisons familiales. Le propriétaire a licencié l'ensemble du personnel, sauf elle. Qui construit une maison ces jours-ci, quand il y a des maisons à la vente partout que personne n'achète ? Une amie de ma sœur n'a pas été payé depuis sept mois, mais encore, elle a la chance. Elle a encore un emploi.

Le pire, pour les membres du "Parti des Martyrs" est le découragement. Ils ont perdu tout espoir. Pour eux, la crise ne propose pas de perspective d'un avenir meilleur. Quand vous parlez avec eux, vous avez le sentiment qu'ils attendent juste la fin. Quand une large partie de la population ne peut plus avoir une confiance en l'avenir, la vie devient très déprimante. De nombreux immeubles dans lesquels vivent les faibles revenus et les revenus intermédiaires ne sont plus chauffés. Les familles n'ont pas d'argent pour le fioul de chauffage, ou ils préfèrent épargner pour autre chose.

J'ai rarement conduit. J'ai un chauffeur de taxi qui m'emmène à l'aéroport et me prend de l'aéroport. Son nom est Thodoros. Il est célibataire et vit seul. «Que pensez-vous de Lucas Papademos?" M'a-t-il demandé la semaine dernière quand il est venu me chercher à l'aéroport. Je lui ai dit que je pensais que Papademos a été le bon choix pour diriger le gouvernement, parce qu'il est une personne intelligente et décente qui est très respecté en Grèce et dans l'Union européenne. "Eh bien, il n'est pas mon passagers», m'a répondu mon chauffeur avec résignation.  Je lui ai répondu "Ce serait un peu trop demander, non»? Thodoros me dit: «Ecoutez, je paie 350 € par semaine pour louer cette voiture. Je travaille sept jours par semaine, et c'est parfois pas suffisant, même pour le loyer. Que Papademos soit premier ministre ou que cela soit quelqu'un d'autre, mon entreprise est morte de toute façon."

Les grecs était habitués à beaucoup prendre les taxis car ils sont très bon marché. Vous pouvez aller pratiquement n'importe où dans le centre d'Athènes pour 3,20 €. Le plus long trajet ne coûte pas plus de 6 €. Il y a six mois, vous auriez attendu en vain un taxi vide à midi. Maintenant, partout, vous voyez de longues files de taxis dans l'attente d'un passager, et pas seulement à midi, mais le soir et le week-end aussi.

Mais les choses s'aggravent. La récession n'est pas la seule source de détresse des martyrs. Bien que leurs entreprises soit allés à la ruine, ils ont eu à payer jusqu'à trois fois : d'abord avec l'impôt, puis avec une autre taxe supplémentaire sur les revenus et, enfin, avec une surtaxe de solidarité. L'an prochain, ils auront à payer la surtaxe de solidarité à deux reprises. La TVA a été relevée à deux reprises dans l'année écoulée.

Alors que les fraudeurs au fisc paient très peu, ou pas, de ces surtaxes et contributions de solidarité, tout simplement parce qu'ils ne déclarent pas de revenus ou lorsqu'ils le font, cachent la plus grande partie de leurs revenus, les citoyens honnêtes sont à sec.

Les salariés du secteur privé et les chômeurs appartiennent aussi à ces martyrs. Il ne reste que quelques employés pour lesquels les salaires sont régulièrement payés. La plupart récupèrent leur argent sous forme de petits versements, avec un retard de plusieurs mois. Ils vivent dans le besoin et dans la peur encore plus grande que leur employeur ferme à tout instant.

Puisque la consommation n'alimente plus la croissance et que les prêts se sont taris, de nombreuses petites entreprises sont en difficulté. Elles disparaissent, laissant leurs dettes derrière elles. Mon beau-frère, un grossiste en vêtements pour enfants, m'a malheureusement dit qu'il a rencontré trois cas uniquement la semaine dernière. Il est dans le désespoir.

Vous voyez de longues files de chômeurs en attente au bureau de chômage pour leur ordre de paiment mensuel avec lequel la banque leur remettra leurs prestations de chômage. Mais ils ne sont jamais  sûr que le paiement sera effectué au début du mois. Parfois, ils doivent attendre plus longtemps pour leur 416.50 €. Le nombre de chômeurs augmente de jour en jour, et le ministère du travail est à court d'argent.

Parce que l'appareil d'Etat, au-dessus de toutes les autorités fiscales, s'est effondré, quelqu'un au ministère des Finances a eu l'idée brillante de percevoir des impôts à travers de la facture d'électricité. Si vous ne payez pas vos impôts, votre électricité est coupée. J'ai vu à la télévision grecque des personnes âgées faisant la queue à la caisse de la compagnie publique d'électricité pour payer le premier versement de la taxe. J'ai eu envie de pleurer. "Le premier versement est de 250 €», dit un homme d'une soixantaine d'année à la caméra. «Ma pension est de 400 € par mois. Comment suis-je censé vivre le reste du mois avec les 150€ qui restent ? " Cela m'a fait penser aux années 60 quand je suis venu en Grèce. J'ai rencontré l'une des plus étranges curiosités que vous pouvez imaginer: une histoire de maisons dans les quartiers de la classe moyenne ou de la classe ouvrière avec des toits en béton dont poussent des tiges en fer. Les tiges sont laides, mais elles étaient une sorte de promesse : le rêve d'une seconde histoire. Le rêve d'un endroit à l'étage supérieur pour y loger un fils ou une fille. Ces pauvres gens avaient travaillé et économisé toute leur vie. Maintenant, ils en sont réduits à payer. Dans sa prospérité factice, ce système en faillite politique avec son vil patronat a détruit la dignité des gens ordinaires.

Le "parti de Moloch"

Pourtant, une autre partie de la population est le "Parti Moloch". Il recrute les membres de la bureaucratie grecque et des entreprises d'Etat. Le parti se divise en deux blocs. Le premier groupe est constitué de fonctionnaires et d'agents qui travaillent dans les organismes publics et les entreprises publiques. Les seconds sont les syndicalistes. Le "Parti du Moloch" est le bras extra-parlementaires de chaque parti au pouvoir et le garant du système de clientèlisme, car la grande majorité de ses membres sont membres du parti et responsables du parti.

Le système a une longue histoire, remontant aux années 1950, après la guerre civile, quand les nationalistes, les vainqueurs de la guerre civile, ont doté la totalité de l'appareil d'État de collègues combattants et partisans de la cause, en récompense de leur loyauté envers leurs idéaux nationalistes.

Puis en 1981, peu de temps après l'entrée de la Grèce dans la CEE, les socialistes du PASOK ont pris le pouvoir pour la première fois, et ont transformé cette pratique en un principe. Dans un premier temps, les arguments semblaient raisonnables et trouvaient une acceptation large dans la population. Le PASOK faisait valoir qu'après tant d'années de domination de la droite,  la bureaucratie de l'Etat était hostile aux forces libérales, et le PASOK ne pouvait pas gouverner sans placer son propre peuple à des postes clés dans l'administration publique. Sauf qu'ils ne s'arrêtèrent pas à des positions clés. Bientôt, l'appareil d'État entier était dans les mains des membres du PASOK et de leurs cliques. Un membre sur deux du parti a été récompensé par un poste dans le secteur public.

Chaque gouvernement, depuis, s'est attaché à ces groupes d'intérêt, même dans les premiers mois de la crise. Il y avait toujours assez d'argent grâce aux subventions de la CEE et plus tard de l'UE. Quand il n'y avait pas assez d'argent, les dettes étaient rebouchées avec des prêts. Mais la plupart des membres du parti, dans le secteur public, n'a jamais fait de travaux ou n'a fait que le strict minimum. Un ami, qui a un emploi comme ingénieur dans une agence d'Etat, m'a rapporté ceci : il ya un an, un nouveau collègue est arrivé à son ministère. Dès le premier jour, il leur dit: "Chers collègues, je suis désolé mais j'ai oublié tout ce que j'ai appris à l'université." Depuis ce jour il n'a jamais travaillé un seul jour, et aucun de ses supérieurs n'a jamais fait une une action à son sujet.

Mais le "Parti de Moloch" est partagé. Une partie serait plus à l'aise dans le Parti des Martyrs : les fonctionnaires qui n'ont pas été canalisés vers le secteur public via un parti, mais qui a dû passer un entretien pour être embauché. Ils sont les seuls employés publics qui travaillent dur, ils font même parfois le travail de deux ou trois autres collègues, parce qu'ils sont surchargés par le travail des favorisés membres du parti. Ils sont victimes du système. L'autre partie du groupe de Moloch cultive son réseau, non seulement avec le parti au pouvoir, mais aussi avec le "parti des profiteurs". Cette grande coalition des trois partis a statué et tyrannisé le pays pendant trente ans.

La peste de l'évasion fiscale généralisée qui a ruiné les finances de l'Etat n'aurait pas été possible sans la complicité des services fiscaux. Des fonctionnaires corrompus, cependant, ont été généreusement récompensés pour leur volonté de collaborer avec les fraudeurs.

Les travailleurs du secteur public déplorent le fait que leurs salaires ont été réduits d'environ 30%. Mais cela n'a pas affecté tout le monde de la même manière. Les victimes du système ont en effet perdu un tiers de leur revenu réel. Mais les profiteurs, partenaires de la coalition, recoivent un revenu additionnel qui n'est pas déclaré. Ils compensent ce qu'ils perdent sur leur revenu officiel avec leur revenu non déclaré.

Les syndicalistes forment un sous-groupe au sein du Parti Moloch. J'ai souvent lu dans les journaux allemands au sujet des grèves générales et des manifestations en Grèce. Quand je suis Allemagne, tout le monde me demande : "pourquoi les Grecs se mettent en grève si souvent?"

La seule grève générale que la Grèce a connu ces dernières années a eu lieu il y a quelques semaines, lorsque le Parlement passait les nouvelles mesures d'austérité. Dans les manifestations qui ont suivi - il n'y a pas de grèves en Grèce sans manifestation, même la plus petite grève ne se passe pas sans une sorte de manifestation- plus de 140.000 personnes se sont rassemblées devant le Parlement, place Syntagma. Cette manifestation a été la plus grande depuis des années. Même les commerçants ont fermé leurs magasins, et non pas parce qu'ils avaient peur des émeutes, ce qui arrive souvent, mais parce qu'ils ont aussi fait grève.

Aucune des grèves dans le passé n'était une grève générale ; les syndicats les appellent juste comme cela. C'était des grèves des employés sur-privilégiés du secteur public. Les salariés du secteur privé sont allé travailler, comme ils le font tous les jours.

La vérité est que les syndicats grecs n'ont aucune influence sur les travailleurs du secteur privé. Leur puissance dans le secteur public, cependant, est presque absolue. Ils peuvent appeler et faire appliquer une grève quand ils le veulent. Ils mobilisent environ 10.000 manifestants, en moyenne, tous employés du secteur public confondus.

La puissance des syndicats a sa propre histoire. Andréas Papandréou, fondateur du PASOK et premier ministre, a gouverné le pays comme un monarque. Mais comme tout monarque, lui aussi, avait besoin d'une "noblesse" pour stabiliser son pouvoir. Il y avait les nobles de la cour, les membres du cabinet et les chefs du parti qui étaient en contact étroit avec le monarque. Puis vinrent les nobles de la ville : les syndicalistes et les fonctionnaires du parti dans la bureaucratie d'État et les entreprises d'Etat. Les nobles ruraux étaient composés de fonctionnaires qui dispensent des subventions de l'Union Européenne aux agriculteurs.

Toutes les institutions démocratiques fonctionnaient plus ou moins, mais il a suffisait d'un mot du monarque et un noble pouvait tomber en disgrâce et perdre son poste. A l'inverse, les faveurs du monarque dotait le responsable du parti ou le syndicaliste d'un pouvoir absolu.

La coalition avec l'appareil du parti a grandement renforcé le pouvoir des syndicats dans le secteur public. Ce pouvoir est lié à de nombreux privilèges. Rien ne se passe dans les entreprises d'État sans le consentement des syndicats. Les gestionnaires de ces entreprises n'osent pas s'opposer aux syndicalistes. Ils ont peur d'avoir des ennuis avec les ministres concernés et l'appareil du parti. Lorsqu'un conflit éclate entre le syndicat et la direction, le ministre intervient souvent et donne ses prérogatives.

Les grèves dans les organismes publics et les entreprises publiques, et les manifestations qui sont parfois organisées sur une base hebdomadaire, comme la fameuse manifestation du lundi de Leipzig, sont juste une dernière tentative désespérée de préserver leurs privilèges, ou du moins de sauver ce qui peut encore être sauvé.

Le "Parti des Martyrs" supporte les conséquences. Quand il y a une manifestation, le centre d'Athènes est souvent fermé à la circulation et les magasins ferment par peur des émeutes. Lorsque la masse des travailleurs transite, ce qui arrive tout le temps, le centre-ville est vide. Les entreprises perdent les quelques clients qui peuvent encore acheter quelque chose. Lorsque le bus et les trains sont en grève, les gens sont en vélo ou à pied pour aller au travail, ce qui peut souvent prendre une heure ou deux. Mais ils ne peuvent pas se permettre de rester à la maison ; les Martyrs ont peur de perdre leur emploi.

Si vous comprenez comment un côté se soucie de ses propres intérêts au détriment de l'autre, vous pouvez voir le peu de solidarité qu'il y a dans la société grecque. Les faibles paient le prix de la bataille des syndicats avec le gouvernement et ses mesures d'austérité.

Le "parti de l'Espoir"

La quatrième et dernière partie de la société grecque est celle pour lequel je suis le plus inquiet : le "Parti de l'espoir", les jeunes Grecs qui sont assis devant leur ordinateur toute la journée, cherchant désespérément un emploi sur Internet quelque part dans le monde. Ce ne sont pas des travailleurs invités comme leurs grands-parents, qui ont quitté la Macédoine et la Thrace dans les années 60 et ont déménagé en Allemagne à la recherche d'un emploi. Ces jeunes ont des diplômes, certains ont même un doctorat. Mais ils se dirigent directement après leurs études dans les rangs des chômeurs.

Je suis né à Istanbul et j'ai grandi à Athènes, où j'ai vécu pendant de nombreuses années. Pour ma fille c'est l'inverse. Elle est native d'Athènes et vie à Istanbul aujourd'hui. On peut appeler ça du rapatriement de la deuxième génération. Et ma fille n'est pas la seule. Un flot de jeunes gens ont migré à Istanbul l'année dernière. Ils se présentent au Patriarcat œcuménique qui les aide dans la recherche d'un emploi et d'un endroit pour vivre. Le chômage des jeunes a surmonté nos vieilles animosités envers la Turquie.

Qu'il s'agisse de la récession ou des paquets d'austérité, d'un défaut ou des réformes, la crise va réclamer au mieux le destin de deux générations, dans le pire des scénarios, trois générations. Les jeunes sont ceux qui ont perdu le plus aujourd'hui. Nous sommes ceux qui auront perdu le plus  demain, car les forces les plus dynamiques de notre pays seront parties.

Les seuls qui viennent encore en Grèce sont des gens qui sont encore plus mal lotis que nous. J'ai acheté mon journal tous les jours au même kiosque du coin. Le propriétaire est l'albanais. "Il suffit de regarder," il m'a dit avant-hier quand je ramassais mon journal. Il m'a montré un homme africain  pas loin de nous, qui était en train de fouiller dans une poubelle. "Ils devraient tous les renvoyer."

«N'avez-vous pas oublié que les Grecs vous appelaient sale albanais il y a vingt ans?" lui ai-je demandé avec colère. "Ouais, mais c'est fini maintenant. Mes enfants vont à l'école grecque, ils parlent le grec couramment, vous ne pouvez pas les différencier des enfants grecs », a-t-il dit. "Beaucoup d'entre nous sont devenus des citoyens grecs. Mais maintenant j'ai un problème. Dois-je émigrer en Albanie comme un Grec ou comme un Albanais? "

«Vous voulez repartir ?"

«Eh bien, le kiosque va bien, mais ça ne suffit pas pour deux familles. Mon fils est marié et sans emploi. Sa femme est grecque et elle ne veut pas aller en Albanie. Alors je vais repartir et laisser le kiosque à mon fils. Si je retourne comme un albanais, mes amis vont se moquer de moi. Parce que je voulais une vie meilleure en Grèce et maintenant, je vais revenir fauché. Pour eux je serai un loser. Mais si je reviens en tant que Grec, ils ne se moqueront pas de moi. Ils diront: «Vous les Grecs, vous nous avez toujours regardé de haut. Nous devons attendre des mois pour un visa grec et on est traités comme de la merde. Et maintenant, vous cherchez du travail dans la pauvre Albanie." Le propriétaire du kiosque n'est pas la seule personne qui veut retourner en Albanie. Beaucoup de familles albanaises ont déjà quitté la Grèce.

Dans le défilé scolaire, le 28 Octobre, les étudiants d'une école secondaire à Athènes sont allé jusqu'à porter un bandana noir noué autour de leur cou. Vous devez savoir que le 28 octobre est une fête nationale en Grèce. Elle commémore la victoire des Grecs sur les fascistes italiens, lorsque les forces de Mussolini ont envahit la Grèce en 1940.

Il y avait un tollé quand l'incident avec les bandanas noirs est devenu connu. "Un affront à la fête nationale», ont écrit les journalistes. Mais les auteurs présumés étaient des écoliers d'Agios Panteleimon, l'un des quartiers le plus coulé d'Athènes. Agios Panteleimon a un des taux de chômage le plus élevé en Attique.

Pour obtenir leur diplôme d'études secondaires, les étudiants grecs prennent des cours dans ce qu'on appelle une une école préparatoire, faute de quoi ils n'ont aucune chance d'entrer dans une université. Ceci est également vrai pour les enfants à l'école secondaire à Agios Panteleimon. Mais beaucoup d'entre eux ont des parents qui sont sans emploi et ne peuvent plus payer les frais scolaires préparatoires. «Nous ne voulions causer des ennuis à la parade. Nous voulions simplement montrer notre protestation contre l'avenir qui nous attend ", a déclaré l'un des étudiants qui a été impliqué.

Mais il y a de l'autre revers de la médaille. J'étais assis un soir, la semaine dernière, dans le café de mon éditeur, quand une femme d'une quarantaine d'année s'est approchée et m'a demandé si elle pouvait s'asseoir à côté de moi. Elle voulait parler avec moi au sujet de mon roman, des prêts arrivant à expiration, et également de la population grecque qui ploie sous le poids de la crise financière. A la fin, elle me dit: "J'enseigne dans une école secondaire dans l'une des banlieues nord d'Athènes. Chaque jour, je me reproche sur la manière dont nous avons élevé nos enfants. "

"Que voulez-vous dire," je lui ai demandé.

"Je regarde ces enfants tous les jours pendant la pause. Ils ne parlent que de voitures, des jeans Armani et des T-shirts Gucci. Ils n'ont aucune idée de la crise et sur ce qui les attend. Ils viennent à l'école choyés par leurs parents et ensuite nous les gâtons encore plus. "

Deux écoles, deux sortes de personnes - c'est la Grèce. Les uns vivent dans les quartiers pauvres, les autres dans les quartiers riches. Vous voyez déjà la différence de ces jeunes. Les parents dans les banlieues riches donnent une voiture à leurs enfants dès qu'ils obtiennent un diplôme du secondaire. Ils ne peuvent pas supporter l'idée que leur progéniture prenne le bus à l'université comme les étudiants normaux.

Un journaliste qui était au bureau de collecte du chômage pour obtenir des informations parlait à un jeune homme. "Jurez-vous de ne pas utiliser mon nom», lui disait-il. «Ma mère ne sait pas que je suis ici et sans emploi."

J'attendais à un arrêt d'autobus plus tôt dans la semaine. Un homme âgé montrait la ligne d'attente  des taxis. «Personne ne prend plus de taxis", a-t-il dit. «Et il y a moins d'embouteillages ces derniers temps. Les gens utilisent moins leurs voiture, parce que l'essence coûte trop cher. "

"Oui, les temps sont durs», répondis-je.

"Vous croyez ?" Répondit-il. "J'ai grandi dans les années 40, une époque de grande pauvreté. Vous savez, je suis allé à l'école pieds nus, parce que je n'avais qu'une paire de chaussures et je ne pouvais pas les user. "

Plutôt vrai, mais la génération post-1981 n'a pas grandi dans un moment de vraie pauvreté, mais dans un moment de fausse prospérité, et elle panique quand elle pense à y renoncer. Elle sait autant de choses sur la pauvreté que sur le désert. Les jeunes d'aujourd'hui sont les enfants d'une génération qui a été façonnée par le soulèvement appelé "polytechnique" de Novembre 1973, lorsque les étudiants ont protesté contre la dictature militaire qui a ensuite été réprimée dans le sang.

La génération Polytechnique a détruit ce pays. Ils voulaient construire une nouvelle Grèce avec le jargon de la gauche et ils ont échoué. Ceux qui avaient une intégrité se sont retirés pour prendre soin d'eux-mêmes. Les autres sont entrés en politique où se sont offerts pour eux-mêmes un emploi lucratif, faisant affaire grâce au système ou ont décroché un poste bien rémunéré dans la bureaucratie de l'Etat.

Au début des années 80, ce jargon gauchiste était crucial si vous vouliez entrer en politique sous la bannière du PASOK ou décrocher un poste dans la bureaucratie de l'Etat. N'importe qui, sans une bonne compréhension du jargon, faisait partie de l'ancien système réactionnaire. En attendant, certaines de ces personnes sont devenus des riches sales. Mais ils utilisent toujours le même jargon gauchiste. Mais c'est devenu une mascarade.

Ils ont été les gagnants d'hier. Leurs enfants sont parmi les perdants d'aujourd'hui. Et demain, les pères vont sentir venir la colère de leurs enfants.