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Où est passé l'argent des prêts faits à la Grèce ?

15 janvier 2015

Economie dette économie FMI troïka zone euro
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La Grèce a reçu un total de 226,7 milliards d’euros de la part de la troïka. Mais à quoi tous ces milliards ont-ils effectivement servi ?


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Par Yiannis Mouzakis / Macropolis.

Le montant total des prêts accordés à la Grèce par la zone euro et le Fond Monétaire International entre mai 2010 et les versements de l'été dernier s'élèvent à 226,7 milliards d'euros. Ce qui équivaut à presque 125% de l'activité économique de la Grèce en 2014.

Le premier programme était d'une valeur de 73 milliards d'euros, dont 52,9 milliards provenaient de prêts bilatéraux accordés par les membres de la zone euro. Et les 20,1 milliards restants étaient fournis par le FMI.

Les prêts du second programme convenu en mars 2012 s'élèvent actuellement à 153,7 milliards d'euros. La participation de la zone euro est en grande partie terminée puisque le Fonds européen de stabilité financière (FESF) a déboursé 141,8 milliards avec une dernière tranche restante de 1,8 milliards. Le FMI a fourni 11,8 milliards de financement à ce jour, et sa participation doit se poursuivre jusqu'en février 2016.

La participation totale de la zone euro en Grèce s'élève à 194,8 milliards d'euros (107% du PIB), tandis que le montant de celle du FMI est de 31,9 milliards d'euros (18% du PIB).

Ces chiffres sont accablants : aucun autre pays n'a reçu un tel volume de prêts sur une période de quatre ans et demi.

D'après les documents d'évaluation de la Commission Européenne, les rapports d'évaluation du FMI, les documents budgétaires du Ministère des Finances et les publications de l'Autorité grecque des statistiques (EL.STAT) nous avons reconstitué sommairement quel gouffre financier ce quart de billion a bouché.

La Grèce a couvert certains de ses besoins de financement durant la période en question par ses propres moyens. L'émission d'obligations de 3 et 5 ans en 2014 d'un montant respectif de 3 et 1,5 milliards d'euros, l'augmentation de 10 milliards d'euros du stock de bons du Trésor, l'utilisation des réserves gouvernementales d'une valeur de 7 milliards et les recettes tirées de la privatisation de l'ordre de 2,4 milliards, ont fourni un total de 24 milliards d'euros de son financement.

Un malentendu général semble alimenter une version des faits qui prête à confusion : les prêts auraient été utilisés pour maintenir l'État grec à flot, préserver son fonctionnement général et payer les salaires des médecins, des enseignants et des forces de l'ordre. La semaine dernière, le Ministre des Finances espagnol faisait encore des déclarations dans ce sens :

"La Grèce a reçu 210 milliards d'euros de la zone euro, dont 26 milliards d'euros de l'Espagne, par exemple," a-t-il affirmé. "Grâce à ces financements, que la Grèce ne pouvait pas obtenir des marchés financiers, elle a pu maintenir tous ses services publics… payer ses médecins, ses policiers, ses retraités, grâce à cette solidarité."

Mais cette version des faits n'est que partielle. En effet, la Grèce a commencé ses efforts d'assainissement budgétaire en étant déficitaire avant les paiements d'intérêts de près de 24 milliards d'euros en 2009 et devait gérer un déficit primaire en 2010, 2011 et 2012. À partir de 2013, cependant, les recettes ont été plus importantes que les dépenses et il n'y avait plus besoin de financement extérieur pour couvrir les frais de gestion de l'État.

Les mesures d'austérité brutales voulaient dire qu'un peu plus de 15 milliards d'euros des prêts de la troïka ont été utilisés pour la gestion de l'État. Associé à d'autres besoins de financement du gouvernement (concernant surtout le remboursement des arriérés qui s'étaient accumulés pendant les deux premières années de crise) le volume total des crédits nécessaires à la gestion de l'État grec était de seulement 11% de l'aide financière totale, c'est-à-dire environ 27 milliards d'euros.

La répartition des financements témoigne de l'opposition de la zone euro à toute forme de restructuration de la dette dès le début de la crise grecque. À peu près la moitié des financements ont été fait pour le service de la dette. Pour ce qui est des prêts, 81 milliards ont été utilisés pour faire face aux créances arrivant à échéance et pour payer les intérêts qui excédaient 40 milliards d'euros, soit presque 122 milliards d'euros au total.

La deuxième part la plus importante des prêts de la troïka concerne des exercices de réduction de la dette. Quand les prêteurs ont considéré que la Grèce était suffisamment stable et lorsque les principales banques de la zone euro courraient moins de risques en Grèce, ils ont décidé de reporter le problème sur les créanciers privés en février 2012 avec l'initiative de participation du secteur privé (Private Sector Initiative ou PSI). Elle a été suivie par le rachat de la dette à la fin de l'année 2012.

Pendant la PSI, les créanciers se sont vus offrir de nouvelles obligations d'une valeur nominale égale à 31,5 % de la valeur nominale de celles échangées. Ils ont aussi reçu des dessous-de-table sous la forme d'obligations en équivalents de trésorerie du Fond européen de stabilité financière (FESF) avec une échéance de 24 mois pour 15 % de la valeur nominale de la dette échangée. De plus, on leur a offert des obligations du FESF à court terme pour les intérêts courus. Ce qui totalisait 34,6 milliards d'euros ou 14 % des besoins de financement globaux.

11,3 milliards d'euros supplémentaires ont été utilisés pour racheter plus de 30 milliards d'euros de la dette lors de l'initiative d'allégement de la dette en 2012.

Pour soutenir les banques des pertes subies avec le PSI et la détérioration rapide des portefeuilles de prêts résultant de la profonde crise qui a vu les prêts non productifs grimper en flèche de 8 à 34 %, la Grèce a emprunté 48,2 autres milliards d'euros pour recapitaliser les banques et restructurer le secteur bancaire. Un total de 11,6 milliards reste inutilisé et pourrait former la ligne de précaution de la zone euro après la fin de la partie européenne du programme actuel.

Le montant total des trois initiatives atteint 94 milliards d'euros, plus d'un tiers des besoins totaux de financement.

La Grèce a commencé l'année dernière à rembourser les prêts du FMI accordés pendant l'Accord de confirmation du premier programme. Un total de 9,1 milliards a été remboursé à la fin de 2014.

La Grèce devait également participer aux versements du capital du Mécanisme Européen de Stabilité (MES), à hauteur de 2,3 milliards d'euros.

 

La façon dont les fonds du programme ont été alloués illustre clairement la stratégie de gestion de crise que les prêteurs de la Grèce ont choisie. Les dirigeants de la zone euro, avec l'accord réticent du FMI, ont décidé en connaissance de cause d'utiliser presque les deux tiers de “l'argent du contribuable” (comme ils aiment l'appeler) pour le service de la dette qu'ils ont même refusé de reporter au début de la crise, lorsque c'était essentiel et que cela aurait pu donner une chance de reprise à la Grèce.

Pour protéger l'intégrité de la zone euro, cette stratégie a laissé la Grèce avec un amoncellement de dettes et un quart de l'économie envolé, toujours incapable de se tenir debout toute seule. C'est cette même dette et le prétexte des décideurs clés qui la présentent comme soutenable qui maintient le pays dans le tourbillon actuel de l'instabilité politique, des crises financières, des conséquences de la troïka et des incertitudes économiques. C'est à cause de l'ampleur des excédents nécessaires au maintien de cette prétendue soutenabilité, en dépit d'un assainissement budgétaire incroyable en terme d'intensité et de rapidité, que l'on demande toujours à la Grèce de faire des milliards d'économie.

Si l'intention des dirigeants de la zone euro et des institutions était en effet de garder “le couteau sous la gorge de la Grèce” à cause des défauts de sa classe politique, comme l'affirmait l'ancien secrétaire au Trésor américain Tim Geithner dans son livre, ils ont atteint leur but. Maintenant ils doivent faire preuve d'ouverture d'esprit quant à leurs propres décisions lors de la gestion de la crise et répondre à cette question délicate : où est passé l'argent ?