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Mines de Skouries : de l'or, de la rouille et les gaz des CRS

23 novembre 2014

Police Politique Société Bobolas CRS Grèce MAT Nouvelle Démocratie PASOK Skouries
Participants
Christine
Okeanos

La police antiémeute lance à nouveau des gaz lacrymogènes dans la forêt de Skouries : l’argent public protège les intérêts privés. Retour sur l’origine du projet et les tours de passe-passe qui ont garanti des profits juteux au riche homme d’affaire Bobolas.


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Des manifestants se réunissaient aujourd'hui dans la forêt de Skouries, dans le nord de la Grèce, pour, une fois de plus, dénoncer la destruction de cette forêt unique par la société en charge de l'extraction de minerais.

Et une fois de plus,  la police antiémeute qui protège le site d'extraction de toute protestation a lancé des gaz lacrymogène dans -ce qui reste de - la forêt. Retour sur l'origine du projet et les tours de passe-passe qui ont garanti des profits juteux au riche homme d'affaires Bobolas.

Mais avant, quelques photos des événements de la journée à Skouries :


2003 : le tour de passe-passe

En 2003, suite à la décision du Conseil d’État, TVX Hellas, qui gérait le site d'extraction, a décidé de mettre la clef sous la porte. Ainsi, elle a introduit une demande de mise en faillite qui a été acceptée par le Tribunal de 1ère instance d’Athènes en novembre 2003. La société laissait derrière elle des dettes s’élevant à plus de 216 millions d’euros envers IKA (caisse de sécurité sociale des employés), le fisc, les fournisseurs et les travailleurs.

Le 13 décembre, l’État rachète à la société en faillite l’étendue de 317.000 stremmas (1 stremma = 1000 m2) qui lui appartenait, contre le prix de 11 millions d’euros qui est, dans son intégralité, consacré à payer les travailleurs. Bien entendu, outre la somme des 11 millions, l’État faisait « don » à TVX Hellas de 2,2 millions d’euros de cotisations sociales ainsi que de quelques dizaines de millions d’euros en taxes, impôts et contributions. En même temps, il se chargeait de la formation des 350 employés licenciés, à l’aide de fonds issus du 3ème Cadre communautaire d’appui, s’élevant à la somme non négligeable de 28 millions d’euros.

Le même jour (!), dans un mouvement d’une opacité et d’un arbitraire grandiose, Pachtas (vice-ministre de l'économie du gouvernement de Costas Simitis) signe la vente des mines à la société Ellinikos Chrysos SA contre le prix de … 11 millions d’euros. Ainsi, l’État n’a encaissé que la somme qu’il avait dépensée pour payer les travailleurs. En réalité, Pachtas a opéré comme un intermédiaire car, si Ellinikos Chrysos SA rachetait directement TVX Hellas, elle aurait également dû en assumer les dettes. À noter que, en vertu d’une disposition spéciale, la société est exemptée de toute taxe et impôt de cession.

Un cadeau pour Bobolas

Sur ce point, marquons une petite pause pour voir ce qu’est exactement cette Ellinikos Chrysos S.A. La société a été créée trois jours à peine avant l’achat des mines, avec un capital social d’à peine 60 000 euros, c'est-à-dire, le strict minimum prévu par la loi sur les sociétés anonymes. Les uniques actionnaires sont deux cadres supérieurs de la société AKTOR, intérêts Bobolas(), dont l’un était le directeur général d’AKTOR. Si, en lisant ces lignes, vous vous méfiez, vous avez bien raison.

Voyons à présent ce qu’Ellinikos Chrysos SA a acheté contre 11 millions d’euros, dans le cadre d’une vente qui violait de manière flagrante le droit tant grec que communautaire qui, tous deux, prévoient dans ces cas de procéder à un appel d’offres international. En premier lieu, elle a acquis une étendue de 317 000 stremmas incluant deux mines et toutes leurs installations ainsi que 310 habitations. En second lieu, et infiniment plus important, elle a acquis le droit d’exploiter toute cette étendue. En un mot comme en mille, Ellinios ChrysosSA a acquis non seulement le droit d’exploiter les mines déjà existantes à Skouries et Stratoni mais aussi le droit d’étendre ses activités minières sur toute l’étendue des 317 000 stremmas, en ouvrant toutes les mines qu’elle voudrait, où elle le voudrait.

Une affaire très juteuse

Pour se faire une idée de la richesse offerte par l’État (via Pachtas) à Bobolas, notons que :

  • un an après sa création, European Goldfields rachète 30% d’Ellinikos Chrysos S.A. contre 18 millions d’euros
  • peu après, Global Mineral Resources offre 18 millions de plus pour racheter le 21% d’Ellinikos Chrysos
  • Global Mineral Resources vend ensuite sa part à European Goldfields contre 100 millions d’euros
  • le 2 juillet 2007, European Goldfields, encore elle, offre à AKTOR la somme de 178 millions d’euros pour acheter 30% supplémentaire des actions d’Ellinikos Chrysos.

Insistons un peu sur ce dernier point : en environ 3 ans, le 30% de ce qui avait été vendu contre 11 millions d’euros était arrivé à valoir 178 millions d’euros. En trois ans et demi, l’ « investissement » initial de Bobolas avait multiplié sa valeur par 54.

La cerise sur le gâteau

Et, maintenant, la cerise sur le gâteau : l’illégalité de la transaction était tellement évidente que la Commission Européenne a dû intervenir, même avec beaucoup de retard. Ainsi, en 2008, la Commission a demandé des explications à la Grèce concernant les procédures suivies mais aussi concernant l’exemption fiscale de la société acquéreuse quant aux taxes et impôts de cession.

Les réponses de la Grèce ne furent pas jugées satisfaisantes et la Commission a conclu que le traitement favorable dont Ellinikos Chrysos SA avait bénéficié constituait, au fond, une aide d’état illégale. Cette aide a été estimée à 15,3 millions d’euros, somme qu’Ellinikos Chrysos SA devait rembourser à l’Etat grec.

Où se trouve donc cette petite cerise ? Ici : l’État grec a déposé une requête contre la décision de la Commission de manière à ce que les investisseurs privés ne soient pas contraints de payer 15,3 millions d’euros à l’État.

N’oublions pas un détail important : en 2003, le PASOK était au gouvernement et, en 2008, c'était la Nouvelle Démocratie. Les partis actuels de la coalition gouvernementale  sont donc depuis longtemps les principaux acteurs de cette manœuvre.

Et depuis 2012, alors que la mine est passée aux mains du canadien Eldorado Gold, c'est toujours l'argent public qui protège le site d'extraction : des troupes des forces antiémeute sont  dédiées à la protection des sites, et donc des intérêts privés.


Tous les articles concernant la mine de Skouries sont disponibles ici.