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‘Pourquoi les avez-vous embêtés ?’ des gardes-côte acquittés de leur condamnation pour torture

14 novembre 2014

Droits de l'homme Immigration Justice Police Amnesty International Chios gardes côtes Grèce torture

Le procureur, en demandant à ce que les condamnations soient annulées, a affirmé qu’il n’y avait eu aucun cas de torture et qu’il n’y avait aucune preuve d’entraînement des gardes-côte aux méthodes de torture.


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coastguards

Deux gardes-côte qui l'an dernier avaient été reconnus coupables d'avoir torturé un demandeur d'asile marocain sur l'île de Chios en 2007 ont été acquittés la semaine dernière par une cour d'appel d'Athènes.

Le procureur, en demandant à ce que les condamnations soient annulées, a entre autres affirmé qu'il n'y avait eu aucun cas de torture et qu'il n'y avait aucune preuve d'entraînement des gardes-côte aux méthodes de torture.

En novembre 2013, le tribunal maritime du Pirée avait déclaré les deux agents coupables d'avoir torturé leur victime en lui mettant la tête dans un sac et en la plongeant dans un seau d'eau – une simulation de noyade connue sous le nom de “wet and dry submarino” – et en l'emmenant à un simulacre d'exécution. Ils ont été condamnés à des peines de prison allant de trois à six ans pour la torture qui eu lieu sur un bateau de la garde-côtière emmenant des migrants depuis un îlot jusqu'au port de Chios.

Pendant deux heures de témoignage devant la court d'appel, la victime a décrit ce qui lui avait été fait par les accusés. Dans le journal Avgi (article en grec), la journaliste Eleni Rousia affirme que le tribunal a traité la victime comme si c'était elle qui était accusée d'un crime grave. À un moment, lorsqu'il lui a demandé ce qui aurait pu mener des gardes-côte à torturer quelqu'un, le procureur a demandé à la victime : “Pourquoi les avez-vous embêtés ?”.

La torture du “wet and dry submarino”. Source : Association Médicale Norvégienne

La torture du “wet and dry submarino”. Source : Association Médicale Norvégienne

L'équipe de défense de la victime a dit que c'était la première plainte de “wet and dry submarino” qu'ils avaient reçue. Ils ont aussi rappelé au tribunal que la torture avait été confirmée par le Centre de Réhabilitation Médicale pour les victimes de torture.

Le tribunal a aussi entendu sept témoins, tous collègues des accusés. Ils ont tous affirmé que la date supposée de la torture était un jour comme les autres, l'un d'entre eux déclarant qu'il ne connaissait cette méthode de torture que pour l'avoir vue dans des films.

Les avocats des gardes-côte ont parlé de complot contre la Grèce, complot dans lequel la victime serait un mercenaire.

Dans une déclaration faite avant le procès en appel, Amnesty International a appelé à la mise en place d'un mécanisme de plainte indépendant pour gérer les allégations contre la police et la garde-côtière.

Selon la déclaration, la décision du tribunal montrait qu'il était impératif de “créer un mécanisme de plainte indépendant et efficace contre le comportement arbitraire de la police et d'harmoniser la définition de la torture fournie dans l'article 137 (A) 2 du Code Pénal avec les lois internationales.

L'organisation de défense des droits de l'homme a noté que “depuis des années elle avait reçu et enregistré de la part de réfugiés et de migrants beaucoup de plaintes de torture ou de mauvais traitement infligés par la police ou la garde-côtière durant les périodes de détention, pendant les opérations Xenios Zeus (l'opération coup de balai de la police) et lors des refoulements illégaux aux frontières terrestres ou maritimes entre la Grèce et la Turquie”.

[les paragraphes précédents se basent sur un article publié le 7 novembre 2014 dans Avgi]

Ce que la victime a dit aux avocats à propos de son supplice en 2007

L'incident a d'abord été documenté dans un rapport intitulé “La vérité est peut-être amère mais elle doit être dite : la situation des réfugiées en mer Égée et les pratiques de la garde-côtière grecque” (pdf en anglais), qui a été publié en 2007 par the Group of Lawyers for the Rights of Refugees and Migrants et l'ONG Pro-Asyl.

Tout le monde était assis par terre et avait l'air terrifié. Il y avait juste un garçon un peu à l'écart du groupe. Sa chemise était ramenée sur sa tête. Son corps était très penché en avant. J'ai appris plus tard que ce garçon avait 17 ans, et que pendant une fouille ils avaient trouvé un couteau sur lui. Dès que je suis arrivé sur le grand bateau, j'ai été battu. Ils ont frappé ma tête contre les grilles plusieurs fois… J'ai dû m'agenouiller. Un agent de police se tenait derrière moi et deux autres se tenaient devant. Celui derrière moi m'a frappé à la tête avec une matraque, délibérément et très fort. Il m'a frappé plusieurs fois sur le haut du crâne avec sa matraque. J'ai essayé de me protéger avec mes bras. Il a alors frappé mes bras. J'ai essayé de regarder derrière moi, et il a recommencé à me frapper. Les deux policiers face à moi étaient armés et m'ont montré leurs armes pendant qu'on me battait. Ils m'ont regardé très sérieusement. Ils ont dit : ‘On va te tuer’. L'expression de leurs visages était effrayante. J'avais très peur. L'autre policier – un gros – est venu vers moi et m'a dit à l'oreille : ‘Dis la vérité. Ces deux policiers sont très dangereux. Ils vont te tuer.’

“Ensuite ils ont amené un seau en plastique rempli d'eau. J'étais à genoux pendant tout ce temps. ‘Est-ce que tu vois l'eau ?’

“Mes bras étaient retenus dans mon dos par un des policiers. L'autre a mis sa main sur ma nuque et a plongé ma tête dans l'eau ; je ne pouvais plus respirer. On m'en a tiré après un certain temps. ‘Est-ce que tu connais la couleur et le nom du bateau ?’ J'ai répondu ‘non’. Il m'a donné deux coups de poing au visage. Le policier derrière moi a de nouveau attrapé mes bras. Je voulais prendre une grande bouffée d'air. Le policier face à moi m'a demandé : ‘Tu t'en rappelles maintenant ou pas ?’ J'ai de nouveau répondu non. Il a attrapé ma tête et l'a plongée dans l'eau. J'étais mort de peur. J'ai pensé que je n'allais pas survivre. Quand je me suis relevé le policier m'a encore demandé ‘Alors, tu ne t'en rappelles pas ?’ J'ai répété que non.

“C'est alors que le policier a pris un sac en plastique et l'a mis sur ma tête. Avec une main il serrait le sac autour de mon cou. Je ne pouvais plus respirer. Ils ont recommencé trois fois avec le sac en plastique – chaque fois ils posaient la même question. Puis un policier a fait signe avec sa main : ça suffit.