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Ces photo-reporters qui « terrorisent » les CRS : entretien avec Marios Lolos

21 octobre 2014

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Les Chinois disent « une photo, mille mots »… pour la police grecque, ce serait plutôt « une photo, une visite à l’hôpital ». Les passages à tabac des photo-reporters par les policiers durant les manifestations sont devenus une routine en Grèce.


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Lorsqu'un(e) jeune décide de devenir photo-reporter, il sait que, tôt ou tard, il aura affaire aux matraques des CRS grecs. De même que, lorsqu'un jeune décide de devenir CRS, il « exercera ses talents », tôt ou tard, par la violence, sur un photo-reporter.

Jusqu'à il y a quelques jours, les passages à tabac, les actions d'intimidation et le gazage des photo-reporters par la police étaient restés impunis. Les informations annoncent que « le tribunal d'Athènes a condamné un CRS à une peine de prison de 8 mois avec sursis pour avoir frappé au visage la photo-reporter Tatiana Bolari, en octobre 2011... ».

Mais derrière cette annonce se cachent des hommes, les acteurs de ces événements : les photo-reporters, qui sont habitués à nous informer sur ces événements, et non à en constituer eux-mêmes le sujet principal. L'un d'entre eux, Marios Lolos, est le président de l'Union des photo-reporters.

Popaganda : As-tu été surpris par la décision du tribunal ?
Marios Lolos : Il existe deux lectures de cette décision. D'un côté, le Tribunal à admis lui aussi qu'un membre des CRS a frappé une photo-reporter, Tatiana Bolari, et l'homme en question a été condamné à 8 mois de prison avec sursis. Il existait déjà une décision de justice pour aggression de journaliste par la police, mais pour aggression de photo-reporter, c'est la première fois, et peut-être la dernière. La seconde lecture de cette décision, négative cette fois, c'est que le policier n'a pas été condamné pour avoir avoir abusé de son pouvoir ou manqué à son service. C'est comme si le Tribunal disait que frapper un reporter fait partie du travail du policier.

"Avant 2008, on prenait les photos derrière les CRS, et on était contrôlés. Après 2008, on a décidé de passer du côté des manifestants, et ça n'a pas plu du tout."

J'étais témoin au procès, j'ai entendu la déposition du supérieur de ce CRS et la défense de son avocat. Jamais je n'avais entendu des mensonges pareils ! Ils ont présenté une photo où apparaît une femme qui tente d'enlever le masque du CRS, prétendant que cette femme était Tatiana, alors que les incidents étaient terminés au moment des faits : la circulation automobile avait été rétablie quand les policiers ont commencé à s'attaquer aux photo-reporters. Aucun collègue le portait de masque ni de casque pour se protéger. Tatiana, comme d'autres collègues, a commencé a protester et c'est à ce moment que le policier l'a frappée. Ce policier, pendant ces 3 années qui ont suivi, a travaillé comme si de rien n'était, et continue à travailler normalement. La décision de justice est un message adressé à mes confrères : nous ne devons pas avoir peur.

Marios Lolos

Marios Lolos (photo Angel Christofilopoulos / FOSPHOTOS)

Concernant ces cas d'extrême violence policière, monsieur Lolos a lui-même beaucoup à dire… il en a aussi fait les frais…
Personnellement, j'ai été hospitalisé pour traumatisme crânien, et il s'en est fallu de peu que j'en meure.

"Les policiers de la section DELTA non plus, ne portent pas de matricule. Ils ont frappé un confrère de l'agence française, nous avions la plaque d'immatriculation de leur moto, et malgré cela, ils n'ont pas été retrouvés."

Sans l'opération, au mieux je serais épileptique, et au pire, mort. Le coup m'a laissé un problème de toucher à la main gauche, j'ai en permanence l'impression de porter un gant, et quelquefois des choses me glissent de la main. C'est arrivé en mars 2012, un jour après l'« assassinat politique » de Dimitris Christoulas, le pharmacien en retraite qui s'est tiré une balle sur la place Syntagma [place du Parlement] – pour moi, il s'agit là d'un assassinat politique dans la mesure où cet homme ne s'est pas suicidé parce qu'il ne savait pas quoi faire de sa vie, ni parce qu'il était dépressif. Son suicide a eu lieu dans une situation politique bien précise, et constitue un geste politique. Le lendemain, un rassemblement a eu lieu. À un moment donné, la police a repoussé les manifestants et, sur la place, seuls sont restés les photo-reporters et les journalistes. Ils ont commencé à nous repousser vers la rue Panepistimiou, où la section de police est apparue. Soudain, j'ai senti qu'ils me frappaient dans le dos avec leurs boucliers ; et ensuite, un coup sur la tête, puis tout est devenu blanc. Au début, je n'avais pas compris ce qui s'était passé. Quand j'ai repris mes esprits, j'ai essayé d'allumer une cigarette mais elle m'a glissé des doigts. J'avais perdu le sens du toucher à la main gauche et j'avais une bosse. Je suis allé à l'hôpital, les médecins qui m'ont examiné m'ont dit que je devais être opéré immédiatement par un neurochirurgien. Chrysoïdis, le ministre à ce moment-là, a fait une annonce. J'ai reçu un bouquet de fleur du Président de la République. Mais le policier qui m'a frappé n'a pas été retrouvé.

C'est si difficile que ça, de retrouver les policiers qui frappent dans des lieux publics ?
Dans mon cas particulier, c'était très facile, parce qu'il n'y avait qu'une section de police à cet endroit-là, c'est-à-dire environ 20 agents, ça n'était pas sorcier.

Alors pourquoi ne sont-ils pas retrouvés ?
Parce que personne ne le veut ! Notre Union ne se positionne pas contre le chef de la police, mais contre les dirigeants politiques. Ce n'est pas le policier qui nous intéresse, c'est l'homme politique. Auparavant, Chrysoïdis avait annoncé que les CRS porteraient un matricule permettant de les identifier. Les policiers de la section DELTA non plus, ne portent pas de matricule. Ils ont frappé un confrère de l'agence française, nous avions la plaque d'immatriculation de leur moto, et malgré cela, ils n'ont pas été retrouvés.

Quand le métier de photo-reporter est-il devenu dangereux ?

"Quand le ministre de la Protection du citoyen a vu que notre boycot des déclarations officielles lui faisait du tort, il nous a convoqués dans son bureau et nous a dit ni plus ni moins qu'il ne pouvait pas nous assurer que la police ne nous aggresserait plus."

À partir de décembre 2008, quand nous avons annoncé que nous allions travailler avec l'équipe d'aide aux jeunes arrêtés durant les arrestations. Nous avons fait cela parce qu'à l'époque ils arrêtaient beaucoup de gosses qui n'avaient rien sur eux, et ensuite ils les montraient avec un sac [supposé contenir cocktail molotov, pierres ou autres]. Donc on prenait des photos pendant le déroulement des faits, et c'est comme ça qu'on a démontré que, le plus souvent, les jeunes n'avaient pas de sac. Et ça, ça n'a pas plu ! Avant 2008, on prenait les photos derrière les CRS, et on était contrôlés. Après 2008, on a décidé de passer du côté des manifestants, et ça n'a pas plu du tout. Quand on a compris qu'on n'arriverait à rien avec des déclarations, on a commencé à boycotter les apparations officielles des politiques. Quand Tatiana Bolari a été agressée, Christos Papoutsis était ministre de la Protection du Citoyen. Quand il a vu que notre boycot lui faisait du tort, il nous a convoqués dans son bureau et nous a dit ni plus ni moins qu'il ne pouvait pas nous assurer que la police ne nous aggresserait plus.

"Ils peuvent brandir leurs matraques, nous effrayer, nous menacer autant qu'ils veulent, nous continuerons à photographier."

Il a proposé que tous les photo-reporters portent un gilet fluorescent, comme des sapins de Noël, à quoi nous avons répondu qu'on ne porte ces gilets que dans les guerres, en nous demandant s'il considérait la place Syntagma comme une zone de conflit armé. Il nous avait aussi dit que les forces de police considèrent les appareils photos comme des armes mortelles en puissance. Je suis allé à une conférence du POASY (fédération nationale des employés de police) et je leur ai expliqué que ce qui nous intéresse, nous, photo-reporters, ce n'est pas le nom du policier, ni qui il est ou ce qu'il fait en dehors du service. Ce qui nous intéresse, c'est ce qu'il fait à partir du moment où il porte l'uniforme. Quand ils se prennent les cocktail molotov et qu'on prend des photos, on est des gentils, mais quand on prend des photos alors qu'ils tabassent on est des méchants ?

Et à l'étranger ?
À l'étranger aussi, il y a des cas de violence policière, mais il existe une différence : le coupable, ils le trouveront et il sera condamné. Même en Amérique, où les choses sont très violentes, ils sont condamnés. Ici les dirigeants politiques ne veulent pas que soient identifiés les policiers qui cognent, parce qu'ils ne peuvent pas d'un côté leur demander de faire le sale boulot, et de l'autre les condamner. La façon dont les choses se passent ici, ça n'existe nulle part ailleurs.

Avec le mémorandum, beaucoup de photo-reporters étrangers sont venus en Grèce…
Quand ils sont arrivés ici, ils portaient des gilets pare-balles et des casques. Et ça, ils ne le font pas partout. Heureusement, personne n'a été blessé, mais j'ai sauvé du passage à tabac beaucoup de confrères étrangers.

Comment changer cette situation ?
Faire des déclarations ou aller voir chaque ministre de l'Ordre Public n'est d'aucune utilité. Nous avons besoin d'un réseau de protection, et ce réseau de protection, ce doit être les gens dans la rue, les manifestants qui, quand ils se rendent compte qu'un policier frappe quelqu'un, ne doivent pas regarder de l'autre côté et partir. Objectivement, c'est la seule façon de se protéger. Ils peuvent brandir leurs matraques, nous effrayer, nous menacer autant qu'ils veulent, nous continuerons à photographier.


La suite de cet article est en cours de traduction : un autre cas qui a choqué l'opinion publique, celui du journaliste Manolis Kypraios

Source : popaganda.gr

Traduction : Pascal pour Okeanews